Last Falls

19 octobre 2014

Préface (07/2014)

Cet essai de politique-fiction, de critique musicographique populaire, de réflexivité psychologique et, en son dernier chapitre "Univers sans issue", de science-fiction, repousse les limites de la fiction dans le champ de l’essai littéraire, qui marque toujours son territoire là où la discursivité pose problème, à la lisière des concepts purs, propres à un autre type d’essai, absent ici mais désigné: l’essai philosophique.

Le fil rouge de ces chapitres arborescents et forcément complémentaires, essais dans l’essai permettant à l’essai littéraire de fonder son unité, se déroule autour d’une exigence individualiste de rigueur intellectuelle au sein même du désabusement. L’image des Dernières Chutes, inspirant son titre à l’ouvrage, renvoie aux propriétés d’une vérité qui, quel que soit le domaine abordé, se dérobe toujours, condamnant à l’échec toute tentative de synthèse absolue. Ces chutes sont les dernières quand l’échec tourne à l’acceptation salutaire de sa propre mort, l’impasse à laquelle se condamne la pensée humaine dans son ambition irrationnelle à vouloir circonscrire le grand tout.

On en retiendra certaines possibilités: politiquement, l’explicitation d’un rapprochement, hélas hors contexte historique, entre le malthusianisme radical et l’altermondialisme, entre l’étatisme et l’individualisme, entre le mysticisme et l’agnosticisme, entre l’idéalisme civilisationnel et l’écologisme extrême; esthétiquement, le constat d'une causalité réciproque entre le déclin des arts populaires ou élitistes, la décadence de l’industrie des loisirs et la régression d’une qualité de vie liée à la raréfaction des ressources environnementales; psychologiquement, l’émergence théorique d’une pensée posale, base d’un développement personnel admettant la rupture et la conflictualité comme principes de fonctionnement; scientifiquement, l’hypothèse poétique, donc ni mathématique, ni physique, d’un univers brisé, imparfaitement replié sur soi.

 

D. H. T.

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Chapitre 1: Antisocialisme (2005-2014)

L'internationale antisocialiste (IAS) est un groupe de réflexion politique situé à gauche. Il propose une critique du socialisme selon deux axes: le socialisme ne défend pas l'État; le socialisme porte atteinte aux droits individuels. L'antisocialisme préconise un État fort pour garantir les droits individuels contre la société. Son champ d'application recoupe tous les aspects de la vie collective: civilisation, politique, droit, économie, écologie, démographie et vie privée.

Civilisation: placer l'individu au cœur du projet de civilisation, instaurer un État fort pour garantir les droits de chaque individu sur sa propre vie (charte des droits individuels aux fondements de la constitution).

Politique: mettre en place une démocratie directe et décentralisée, tout en reconnaissant l'autorité de l'État dans le maintien de l'ordre territorial (parlements régionaux et consultation référendaire sur les questions publiques).

Droit: renforcer le pouvoir de la défense et de la justice afin d'assurer la protection de chaque citoyen dans le respect d'autrui (optimisation des moyens et effectifs: armée, police, tribunaux, prisons).

Économie: garantir les services publics d'intérêt général, imposer des limites aux grandes entreprises, aider les petites entreprises à se développer (nationalisations, primat de l'État sur les marchés, politique de plein emploi).

Écologie: rendre sa priorité au respect de l'environnement, faire de la préservation et de la gestion des ressources une priorité (fin de la déforestation et de l'urbanisation, regain des zones rurales).

Démographie: stabiliser ou réduire la population selon les besoins, à l'aide d'un contrôle scientifique du rapport ressources disponibles / nombre d'habitants (régulation obligatoire des naissances, abolition des retraites).

Vie privée: restituer à chaque individu la souveraineté pleine et entière sur sa propre vie, y compris dans le choix de sa mort (avortement, stérilisation, euthanasie, suicide, port d'arme, peine de mort).

Rappel: ce groupe théorique n'accueillera en fait aucun membre (du moins pas du vivant de l’auteur de ces lignes, idéologues et militants ayant des fonctions à la fois trop proches et trop dissemblables, et probablement pas après la mort de l’auteur susdit, sauf évolution improbable du genre humain), car ces pages ont "pour objectif, loin de la constitution d'un véritable groupe, tout au plus l'éveil d'une communauté de pensée entre lecteurs solitaires qui ne se connaîtraient pas nécessairement mais qui partageraient certaines idées".

À noter aussi que la seule mention du suicide dans le paragraphe consacré à la vie privée ne constitue en aucun cas une incitation au suicide. Elle s'inscrit dans le débat légal autour du droit à la mort. Toute incitation au suicide est condamnable sans appel.

 

L’antisocialisme de gauche, gauche néphilim ou gauche gothique, considère l’individu comme sacré, souverain sur sa propre vie et sur sa propre mort. Il appelle de tous ses vœux la réhabilitation de la culture de la mort, afin d’équilibrer la culture de la vie: avortement, stérilisation, euthanasie, droit au suicide sans incitation au suicide, rétablissement de la peine de mort sous certaines conditions.

Parmi ces conditions, en voici une. Le bien se définissant par la civilisation du droit qui protège les individus, la mafia, en tant que banalisation du crime en réseau, apparaît comme une grave atteinte à cette civilisation et donc comme une des formes du mal qu’il s’agit d’éradiquer en priorité.

Mais la sacralisation de l’individu dépasse l’être humain. La nature sacrée mérite elle aussi ce statut. Elle souffre de l’humanité surpeuplée. L’antisocialisme se définit donc comme une écologie radicale, visant à réguler la démographie planétaire. Il se fixe comme horizon tant la préservation de l’écosystème que le partage équitable des richesses.

La liberté de chacun reposerait sur les bases d’une éthique de respect mutuel, garantie par un État volontaire. Il ne faut pas se résigner au mal, mais au contraire le combattre avec des armes légales, quitte à recourir, en dernière instance, à la violence des forces de l’ordre. De par l’équilibre retrouvé entre la vie et la mort, les adeptes de cette pensée entendraient changer le monde pour le rendre meilleur.

Il existe un problème plus grand que le capitalisme: la perversion du capitalisme. D’où l’urgence d’en finir avec les mafias, mais aussi avec les paradis fiscaux et la mainmise des multinationales sur les nations. Seul le retour de l’interventionnisme autoritaire combattrait efficacement la criminalité financière.

Aucun des politiques en proie à la complaisance mafieuse ne fait rien pour enrayer le désastre, dont ils partagent tous la responsabilité avec les décideurs de la finance mondiale. Les notables nationaux et locaux, organisés en réseau d’influence, s’en rendent complices. Le crime a bénéficié de la mondialisation, mais pas la démocratie légitime, celle qui considère que chacun a son mot à dire sur le destin du monde. Les politiciens corrompus méritent la peine de mort.

L’opacité dans les affaires publiques trahit l’un des aspects du système mafieux. Les analyses officielles conduisent à l’aveuglement quand elles appuient la position des gouvernements atteints par la corruption. Les entités bureaucratiques absurdes entérinant l’oppression des populations, elles-mêmes gangrénées par les trafics, aggravent cette situation.

La misère se généralise à l’ouest, à l’est, au nord et au sud, tout comme l’immaturité et l’irresponsabilité des dirigeants. L’instabilité géopolitique globale augmente. Les peuples, abandonnés à eux-mêmes, connaissent de plus en plus de conflits sanglants avec leurs voisins, pendant que les élites amassent des milliards. Les monarques apprennent à partager le pouvoir ou s’entredéchirent tels des vautours.

La démographie, hors de contrôle, poursuit ses ravages, au nom d’une idéologie de la croissance défendue bec et ongles, pendant que la recherche technologique se fourvoie plus que jamais dans le productivisme inutile, aux dépends de l’environnement. Le refus irrationnel de la mort multiplie le nombre de personnes âgées malades et d’enfants affamés, avec la prospérité du sida et des génocides.

La situation de demain s’annonce semblable à celle d’aujourd’hui, avec un fossé encore plus grand entre riches et pauvres. Le malheur des peuples rassure le pouvoir en place. Même après la disparition d’une ressource, les belligérants continuent de se battre, car la guerre offensive a tout d’un cercle vicieux. Elle trouve d’autres régions à mettre à feu et à sang.

Le terrorisme, mis en place par les élites, sévit encore et toujours. Il sert d’alibi et de bonne conscience aux luttes armées, permettant aux mafias de bénéficier d’une diversion et d’œuvrer au triomphe des paradis fiscaux au détriment de l’économie mondiale. Les médias officiels en rejettent la faute sur les seuls terroristes, tout en affichant leur fatalisme à l’égard des problèmes économiques mondiaux.

Qu’au sein de cette souffrance, chacun puisse au moins choisir l’heure de sa mort sans avoir à s’en justifier. La vie d’une personne n’appartient qu’à elle-même. Chacun doit rester souverain de sa propre vie. Politiques et médecins n’ont qu’à s’incliner, dégagés de toute responsabilité sur les questions privées. Halte au danger des suicides commis sans assistance. Mettre la médecine au service du suicide, sans inciter au suicide, reviendrait à aider celles et ceux qui le souhaitent à partir dans de bonnes conditions.

 

Il est possible d’être à la fois de gauche et pour la peine de mort, d’une gauche ennemie de celle de Robert Badinter. Dans un premier temps, on considèrera l’évolution laxiste du socialisme comme une imposture. Dans un deuxième temps, on réalisera que le projet socialiste tout entier n’est, depuis ses origines, qu’une adhésion au laxisme et à l’abandon de l’autorité officielle.

L’abolition de la peine de mort sert les intérêts de la corruption du domaine pénal et la recrudescence des erreurs judiciaires. Plutôt que de la combattre, le parti socialiste préfère laisser les tribunaux dans leur pourriture. La gauche socialiste s’assoit sur les problèmes, faute de courage. Ceux qui se morfondent en prison n’ont aucune assurance de ne pas avoir été victimes d’erreurs judiciaires. Certains d’entre eux préfèreraient la mort.

L’abolition de la peine capitale donne l’immunité à l’oligarchie corrompue. Les Marie-Antoinette de la république n’ont plus peur de finir la tête coupée. C’est ce qu’elles méritent pourtant, à l’instar des rois dégénérés de jadis. Leurs successeurs ne valent pas mieux. Même crime, même punition.

 

Contre le socialisme, l’antisocialisme est une gauche militaire. Il faut la force de la terreur pour combattre la terreur du crime. Le parti politique adapté s’engagerait à lever l’armée pour déclarer la guerre aux paradis fiscaux et aux corrompus en tout genre. L’ennemi devrait recevoir le message, sentir le vent tourner en sa défaveur. Nulle outrance dans la volonté de lutter à armes égales.

Le combat dispose déjà d’une envergure mondiale. Le crime puise sa force de l’effacement des frontières. Les lois et leur application, aussi dure soit-elle, gagneraient à se mondialiser tout autant. Exit les États voyous et les guérilléros marxistes qui servent la mafia, pendant que la bureaucratie rampante applique la politique de l’autruche.

Aucune politique ne fait l'économie d'une défense nationale ni d'une sécurité intérieure: tous les gouvernements ont pris les armes et disposent d'un bras armé. La question n'est même pas de savoir si l'on va le faire ou pas, car à la tête d'un gouvernement on est aussi chef des armées. La question est: contre qui prend-on les armes?

Quand il s'agit de se battre contre la mafia, tous les politiques faibles sont aux abonnés absents. Ils envoient leurs hommes dans les banlieues ou occuper un territoire étranger. Pendant ce temps, les criminels en col blanc restent libres de leurs mouvements. C'est là qu'il y a une place à créer, celle d’une gauche anti-mafia, d’une gauche militaire.

 

Entre l'antisocialisme et le communisme, il existe à la fois des points d'accord et des points de désaccord. Une fois rappelée la volonté, du côté antisocialiste de gauche, dans un dépassement de l'offre politique pauvre et réductrice, de mettre en place: un État mondial dont les dirigeants seraient des élus du peuple, une démographie régulée pour le respect de l'environnement et des ressources, une instance politique placée au-dessus de la finance et des conservatismes culturels quand ces derniers vont à l'encontre des droits individuels, une économie équilibrée entre la défense des services publics dans un certain nombre de domaines et un secteur privé composé de petites entreprises contre toute dérive multinationale, le consensus éventuel avec des communistes ne pourrait s'établir que sur les fonctions publiques dont on viserait, de part et d'autre, la défense. Le communisme représente toujours une gauche parmi d'autres, donc un référent partiel. À l'aune d'un projet de gouvernement planétaire, des accords interétatiques ou interministériels auraient une pertinence entre antisocialistes et certains communistes, écologistes et altermondialistes sur des bases étatistes communes. 

Un antisocialiste n'est pas un communiste, même si tous deux ont certains points en commun. Le parti pris en faveur d'une économie mixte au service d'une vision équilibrée de la politique marque une rupture dans l'économie. C'est le monde en proie au capitalisme pervers qui se situe dans l'excès opposé au communisme, ainsi que les partis prétendument modérés cautionnant cette dérive. La dualité des partis politiques occupant le devant de la scène est une chienlit. Les autres partis, dits extrémistes, ne valent pas mieux non plus car ils procèdent par blocs et empêchent toute combinatoire. Le jour où le peuple veut exprimer son mécontentement, il doit descendre dans la rue car il ne peut compter que sur lui-même. En cela, il subit une escroquerie quand les syndicats organisant les manifestations veillent en fait à étouffer toute révolte.

Il faut toujours se demander si Marx aurait approuvé l’application du communisme en Russie et son effondrement, ou l’évolution de la Chine. Ne pas oublier que "Le Capital" est une œuvre inachevée, d’où un devoir de réserve. Certes la force de travail crée la plus-value. Le communisme est-il démocratique pour autant ? Au pouvoir il n'a été que dictature. À la tête d'un État il fonctionne comme une grande entreprise. Il produit toujours plus, visant le monopole et l’hégémonie.

Quand on défend les petites entreprises privées contre les multinationales, il ne faut pas miser sur le seul communisme, autre forme d'oppression aveugle. Que le parti socialiste n’ait aucune crédibilité, c’est un fait. Que tous les électeurs de gauche déçus se rabattent pour autant sur le communisme constitue une erreur de pensée, une erreur historique.

 

Le seul bon mafieux est un mafieux mort. Il faut attaquer les paradis fiscaux, la mafia et la corruption car ils détruisent le monde, il faut les vaincre par leurs propres armes. Tout parti qui s’y refuse n'est pas une force d'opposition crédible car il est résigné face à l'inacceptable. L'argument comme quoi un pays ne peut réussir là où d'autres pays ont échoué ne tient pas car, dans un monde globalisé, même les partis politiques nationaux se doivent d'avoir des ambitions mondiales. Les difficultés que représente un tel objectif ne sauraient justifier l'absence de volonté politique.

Puisque l'on a mondialisé les marchés, il faut mondialiser aussi la politique, aller à la rencontre des forces de gauche du monde et essayer d’organiser un front commun, ou renoncer à ce front commun si les positions sont inconciliables mais en tout cas se donner les moyens, même individuellement et aussi dérisoires soient-ils, de changer le monde par des actions citoyennes.

Il y a d'autres alternatives à gauche que le communisme, il faut faire preuve d’imagination. Au terme de cette guerre, les entreprises privées et les administrations peuvent envisager de poursuivre leur coexistence dans la complémentarité et dans l’intérêt général. Le problème n’est pas tant le capitalisme en soi que ses excès et ses dérives. Mais contre les excès qui sévissent par les armes il faut prendre les armes.

Les paradis fiscaux, ce sont des milliards détournés pour déséquilibrer l’économie mondiale, empêcher le salut des pays les plus pauvres et faire croire aux pays les plus riches qu’ils dépensent soi-disant trop d’argent dans la fonction publique.

Peu importe les astuces déployées par les tenants de ce système, s’acharnant à affirmer qu’il n’y a pas de paradis fiscaux mais des interfaces de services financiers et comptables, parfois établis au cœur même de la misère humaine. L’absurdité va encore plus loin: un paradis fiscal permet aux plus riches de ne pas payer d’impôts, pendant que les travailleurs pauvres continuent à trimer toujours plus durement en payant des impôts pour entretenir le paradis fiscal dans lequel ils vivent.

La mafia, quant à elle, a malheureusement la faveur de certaines couches populaires et le phénomène prend de l’ampleur tous les jours, il n’y a qu’à observer les jeunes de certaines villes parler entre eux et se demander les uns aux autres à quel système ils appartiennent, système étant synonyme de clan mafieux en l’occurrence. C’est entré dans les mœurs alors que, dans le même temps, les spéculations sur la collecte des déchets ont laissé les ordures s’accumuler dans les rues et le taux de cancer des régions concernées grimper en flèche. On peut en trouver des exemples dans n’importe quelle culture, l’aveuglement populaire sur le problème mafieux renvoie aux efforts désespérés d’une victime prenant la défense de son bourreau.

Certes ce sont les excès d'un capitalisme dérégulé qui incitent les gens à se tourner vers les mafias pour trouver du travail. C'est parce que le peuple est livré à lui-même, abandonné par les politiques à la solde des spéculateurs qui spolient l'économie mondiale, que les mafias prospèrent. C'est même avec le capitalisme que les mafias sont apparues. À l'origine, le but des bourgeois est de se servir des bandits pour garder un contrôle sur le peuple.

D'où il ressort que si l'on veut lutter ouvertement contre la mafia et l'éliminer, il faut aussi, dans le même temps, changer de politique mondiale, imposer des limites aux multinationales, réprimer la spéculation, interdire les paradis fiscaux, assainir la gestion de l'État, garantir des services publics et encourager les petites entreprises qui créent des emplois. Si l'on vient à bout de la criminalité en col blanc, les autres criminalités s'arrêtent d'elles-mêmes car la criminalité en col blanc est la cause de tout, à savoir de la dérégulation économique et culturelle qui provoque l'insécurité à l'échelle des populations laissées à l'abandon. Il faut interdire la concurrence fiscale dans le monde, et utiliser l’armée contre la mafia.

Il faudrait aussi, dans le même esprit, empêcher les confréries d'accéder à la magistrature. Quand une organisation, associative ou autre, pose comme principe qu'un de ses membres ne peut condamner un autre membre, il y a une incompatibilité évidente avec le métier de juge et une faille dans les fondements même du système républicain tout entier, autour du flou sémantique de la notion de libre accès à la fonction publique.

Accéder librement à la fonction publique oui, à condition que ce libre accès ne soit pas incompatible avec les modalités de l'exercice de la fonction: on n'accède pas à un poste pour en contredire le fonctionnement. C'est une question de principe. Ignorer l’empreinte mafieuse du phénomène confraternel en politique, c'est comme discuter du mobilier dans une maison en proie aux tremblements de terre.

Toujours dans le même esprit, il faudrait donner priorité au mouvement anti-corruption pour assainir le système et le rendre plus transparent et plus démocratique. Tout cela ne pourrait se faire que si l’on accordait à la justice des moyens suffisants en argent et en effectifs pour garantir une justice à une seule vitesse dans l'intérêt de chacun. Les mouvements post-situationnistes de type Comité Invisible, fondés sur le déni de l’identité individuelle, ne vont certes pas dans le sens de la probité. Sous couvert de rhétorique rebelle, ils servent les intérêts mafieux, à l’instar des médecins et magistrats appelant à la désobéissance civile.

 

Pire encore que ces pseudo-rebelles, les guérilleros auteurs d'enlèvements sont une des hontes du marxisme, financés par la mafia qui a détruit des cultures pour imposer celle de la cocaïne et asservir les populations. Ce sont des terroristes qui s'en prennent à des innocents et leurs méthodes sont répugnantes. Pas de pitié pour les magouilles ni pour le crime, d’où qu’ils viennent. S'ils n'étaient pas des gangsters ils n'enlèveraient pas des innocents, ne les tortureraient pas et ne toucheraient pas au trafic de drogue. Leur soi-disant idéal vise l'instauration d'une dictature communiste, productiviste et oligarchique, le remplacement d'une caste fortunée par une autre pour oppresser le peuple d'une manière différente.

Tout véritable idéaliste de gauche se doit de rejeter aussi bien l'oppression droitière que cette guérilla mafieuse qui ne vaut pas mieux qu'elle. Dans cette dualité, tout est à jeter, tout est pourri d'un côté comme de l'autre. Ne pas mélanger les pauvres citoyens du peuple à ces sordides conflits d'intérêt qui ne légitiment aucun des deux protagonistes en présence. Ces guérilleros ne représentent pas une insurrection populaire légitime, mais un contre-pouvoir violent qui se soucie aussi peu de la population que le pouvoir en place: match nul.

La droite oppressive et la guérilla mafieuse sont comme deux mauvais parents divorcés qui se disputent la garde de leurs enfants par possession, par égoïsme et pour obtenir le monopole de la maltraitance, du viol incestueux et d'autres méthodes de même inspiration. Ne pas confondre le peuple et ceux qui s'en réclament à tort et à travers.

 

Au-delà du procès d’intention légitime contre les dirigeants du monde, comment rendre le questionnement à leur sujet encore plus intéressant? Peut-on faire évoluer ce débat de manière plus constructive? Bien sûr, quand on a le sentiment que le monde a pris une orientation capitaliste perverse, face à la dureté et au cynisme qu’une telle orientation implique, car la culture du monde des affaires est combative, dure et cynique, face à un tel constat donc on est tenté d’en conclure à la corruption des élites dirigeantes. Mais c’est, même à raison, un seuil dans la réflexion, ou un certain degré plutôt épidermique incitant à aller plus loin, à écarter provisoirement la question du procès d’intention pour se demander si un tel système convient ou pas.

Supposons que, pour tout ou en partie, les représentants mondiaux des élites financières, industrielles, militaires, politiques et autres soient sincères et croient vraiment dans le système qu'ils défendent: même en cas de désaccord tout aussi sincère avec eux, peut-on leur donner totalement tort? Peut-on dire que tout est mauvais dans ce système? On peut être globalement en désaccord avec lui sur un certain nombre de points, ce qui revient à contrarier un système par un autre, à proposer un système pour un autre avec peut-être certains points en commun.

Au-delà du procès d’intention, on s’aperçoit que si l'on proposait un système différent, il y aurait peut-être de nouvelles élites, qui seraient elles aussi suspectées à leur tour, mises à mal par des citoyens du monde qui aimeraient, au-delà de tout procès d’intention, que le monde soit différent. N’est-ce pas fondamentalement une question non seulement de philosophie politique et d’idéologie, mais aussi de choix de civilisation et d’héritage historique?

Imaginons par exemple que le système remis en question se pose en héritier de la civilisation sumérienne ou akkadienne ou babylonienne ou pharaonique ou biblique, dans ses aspects ésotériques, symboliques, idéologiques, économiques et sociaux, dans sa part de rationnel et d’irrationnel, d’objectivité et de subjectivité. Difficile de rejeter en bloc tout cet héritage, mais l'on peut interroger sa légitimité sur un certain nombre de points: l’environnement, la démographie, la répartition des richesses, la justice, autant de domaines que la culture sumérienne en son temps ne considérait pas comme prioritaires et dont ses membres n’avaient sans doute même aucune conscience.

Ainsi leurs héritiers supposés, via les grandes familles industrielles qui dominent le monde si l'on admet une telle filiation culturelle, seraient dans une conscience de l’ordre mondial qui légitime encore la combativité, les conquêtes, l’attrait du luxe et du prestige, l’instrumentalisation du peuple, sa prolifération et son anéantissement, convaincus au-delà du procès d’intention qu’il ne peut en être autrement, qu’il en a toujours été ainsi, que c’est dans la nature humaine, qu’il faut faire avec.

L’enjeu politique du débat, que ce système corresponde ou pas à l’ordre du monde, est de savoir si l'on approuve un tel système sachant qu’il est possible d’être plutôt en désaccord avec lui sans le rejeter totalement. Qui veut autre chose pour le monde, qui n’est pas sumérien dans l’âme, se retrouve politiquement marginalisé car en marge de la civilisation.

Mais la rumeur du monde, rumeur de souffrance des arbres que l'on abat et des pauvres, des malades, des victimes innocentes par millions et par milliards, donne raison au marginal hors du rêve de la grande cité triomphante. Les têtes couronnées passent aussi, tout passe et tout s’efface, la faiblesse des adeptes du pouvoir étant leur arrogance, leur absolutisme aveugle, leur relativisme quand ça les arrange, leur foi en leur suprématie, leur trop grande assurance qui leur font oublier que nul ne sait de quoi demain sera fait.

Le berceau de la civilisation avait lieu d’être en son temps, il n’en est pas moins périmé aujourd’hui dans ses aspects idéologiques tout du moins et dans leur étrange persistance. Il faut interdire les privilèges du pouvoir, ce qui revient à l’autocensure.

 

On s’autorisera, en ce point de distanciation, quelques digressions rapides sur l’art, fascination de l’humain pour sa propre production au-delà de sa dimension fonctionnelle, et geste de plus en plus dérisoire à mesure que l’humanité s’enfonce dans le consumérisme. Kasimir Malevitch, avec son "Carré blanc sur fond blanc", contribuait à cette mise à plat, à ce retour aux fondamentaux caractérisant l’art occidental du vingtième siècle, en même temps qu’il signait, d’une certaine façon, un arrêt de mort salutaire.

Toutes les écoles ont leurs dogmes arbitraires pour définir les critères de bon et de mauvais goût selon leurs enseignants. Ce sont des repères relatifs. L'indépendance intellectuelle du spectateur comme celle du créatif s'affirme dans le dépassement de ces limites fixées, la possibilité d'apprécier et de produire des œuvres en s'inspirant du meilleur de chaque style tout en le combinant à sa propre imagination. Les intégristes de l'art s'en tiendront aux critères validés par leur sphère artistique de référence. Les autres, que l’on peut considérer comme des curieux, des originaux et des nomades, feront feu de tout bois. Tout n'est pas bon dans chaque médium ni dans chaque genre mais chacun peut se défendre en tant qu'art à part entière et il appartient à tous de faire la part des choses et de retenir le meilleur en tout pour acquérir, avec ouverture d'esprit et discernement tout à la fois, une culture personnalisée, riche et intelligente. C'est l'éclectisme sélectif. La culture populaire et l'art savant s'y retrouvent, s'y côtoient, s'y mélangent et s'y complètent, chacun sous son meilleur jour, dans un éternel dialogue.

En amont, le véritable auteur au sens artistique du terme, interrogé face à sa biographie, à sa psychologie, à ses techniques, au contexte de réception de ses ouvrages, n'écrit ni ne dessine pour faire plaisir à ses lecteurs: il suit son propre chemin, partisan de la tour d’ivoire, et sa pratique reste singulière. Si en plus le retour de lecture est bon, tant mieux. Mais le but recherché est autre: l'auteur est lié à la réalisation de son travail pour des raisons intimes et passionnelles, il est dévoué à son écriture et à son dessin comme on peut être dévoué à une personne proche. Il peut très bien être commercial pour gagner sa vie, et réserver son temps libre à des activités plus personnelles. Cette dissociation permet de préserver chaque domaine, pour éviter de se retrouver à vendre des tableaux comme l’on vend des aspirateurs.

La bande dessinée occupe une place particulière au sein du débat artistique, art ancien devenu l’une des pires victimes du marketing publicitaire bas de gamme. Elle dispose de ses propres codes, c’est un art graphique et séquentiel. Cette particularité lui permet d'affirmer son statut d'art à part entière, d'art majeur. Ce statut est renforcé par une longue tradition historique qui nourrit son apparition dans la modernité: notions linguistiques, narrèmes et graphismes sont intimement liés depuis l'origine des signes humains (peintures rupestres, hiéroglyphes égyptiens, tapisserie de Bayeux, etc.). La teneur adulte du contenu, quant à elle, est tributaire du public auquel il s'adresse: il y a des BD pour les âges et des BD sans âge. Du point de vue de l'artiste, tout art est à la fois adulte et enfantin, la BD comme les autres: la psychanalyse a montré que l'art est le substitut du jeu enfantin dans la transition vers l'âge adulte.

La bande dessinée du vingtième siècle semble atteindre des sommets lorsqu’elle interroge son propre simulacre, comme dans « Calvin & Hobbes » de Bill Waterson. L'interprétation demeure libre car la réponse n'est pas explicitement formulée dans l'œuvre. La question de la réalité mise à part, la différence entre les deux Hobbes est avant tout liée au style graphique. Outre la représentation d'une peluche et d'un vrai tigre, ce n'est pas le même graphisme. Et cette question des différences graphiques est centrale pour comprendre la notion de perception, si importante dans cette série, avec entre autres: tout le bestiaire de Calvin (dinosaures, insectes géants, monstres divers); la visite de Calvin dans un musée où face à un buste grec, il se demande si c'est de l'art (exactement comme un visiteur réel se demande parfois si c'est de l'art quand il voit un objet difforme d'art contemporain, dans une inversion de point de vue); toute une planche au style graphique franchement réaliste traduisant un jeu enfantin (autre inversion de point de vue); le Calvin démiurge représenté par un œil sombre (dieu des histoires qu'il invente).

Un tel plaidoyer pour une littérature enfantine intelligente va à contre-courant de la consommation débilitante. Il permet, après coup, une critique de la dégénérescence éditoriale. Un grand éditeur implique forcément une connivence avec des médias qui sont eux-mêmes sous tutelle de puissants groupes financiers et de structures centralisées dans l'intérêt d'une oligarchie. D'où il ressort que les réseaux relationnels des grandes structures éditoriales sont plus ou moins sur les mêmes positions idéologiques que les quelques partis politiques, surtout ceux dits parlementaires, qui bénéficient toujours des meilleurs financements publics. Les personnes impliquées n’entendent rien à l’art ni à l’intelligence, leur adaptation au monde se borne à des vues immédiates. Elles ne devraient avoir aucun pouvoir de décision sur des contenus ayant trait au rêve, à la profondeur mentale et psychique.

 

Pauvres loisirs: ils se raccrochent à leur auto-satisfecit illusoire, car ils n’ont plus que ça. Voir aussi l’évolution de l’industrie des jeux vidéo. Sortie dans la précipitation, la Playstation 4 de Sony confirme l'adhésion à un consumérisme bas de gamme, le règne du jetable et de l'obsolescence programmée, consistant à produire plus au moindre coût pour vendre davantage au plus grand nombre, en ratissant large. Cette tendance existe au moins depuis les années 1990, où la promotion ouverte, massive et consensuelle du téléchargement illégal a fait, cyniquement, le jeu d'un marché imposant le support numérique au détriment de la qualité du support matériel. Les consommateurs se font avoir mais personne ou prou ne bronche, sauf quand il s'agit de voler au secours de la corruption ambiante et du délitement.

Il suffit de se rendre dans un magasin de jeux vidéo pour comprendre que le département marketing de Sony ne fait pas correctement son travail. Sinon il y aurait une remontée des joueurs qui réclament: des consoles garanties dix ans (les PS2 achetées en 2001 marchent toujours); la rétrocompatibilité jusqu'à la première PS; la possibilité de sauvegarder ses parties sur des cartouches amovibles, sans passer par le service en ligne; le dézonage. Ceci dit, dans l'ordre des vraies priorités, on réclame avant tout du travail, de bons salaires, etc. L'ameublement du temps libre vient loin derrière, parfois faute de temps libre justement.

Comme un problème léger en cache parfois un plus grave, la déliquescence de l'industrie des loisirs, à l'instar de l'humanité dans son ensemble, va avec l'épuisement des ressources naturelles. Il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas voir le lien entre la régression d'une qualité de vie et l'environnement qui la supporte, sans rien dire de la majorité qui n'a jamais joué, faute de moyens, à laquelle la minorité restante se joindra en boycottant les nouvelles consoles de jeu, faute de plaisir. Dans la foulée, on enverra valser les Smartphones, tablettes et autres gadgets pourris dont certains informaticiens mal inspirés continuent à faire la promotion active jusque dans les écoles.

Outre la plupart des jeux vidéo de cette époque-poubelle que représentent les années 2014 commémorant la première guerre mondiale, l'état des lieux des divertissements qui ne divertissent pas et dont, de ce fait, on gagne à se détourner, se poursuit avec les grosses productions cinématographiques, dont les films de Quentin Tarantino depuis que ce dernier se vautre dans la fange du racisme mélodramatique le plus ordurier, sans oublier, par ailleurs, les blockbusters procédant à un énième recyclage des séries de super-héros. Après l'époque, plus convaincante, allant de "Incassable" à "Watchmen" en passant par "Sin City", la décence aurait consisté soit à faire mieux, soit à s'abstenir.

On citera également les albums de bande dessinée (encore elle) qui, publiés par milliers chaque année, se ressemblent tous, avec des scénarios au kilomètre sur des thèmes usés, le même dessin a-stylistique et standardisé, les sempiternelles techniques Photoshop de colorisation basique. Quant aux auteurs prétendument artistiques, encore faut-il faire la part entre les vrais indépendants, rarissimes, et les imposteurs, ceux qui semblent œuvrer dans le fanzinat tout en acclamant la reprise d'Astérix par Ferri, la bêtise chez Zep, la mondanité chez Boulet, l’esbroufe chez Vivès, l’incompétence chez Sfar, la fatuité chez Run et les éditions Ankama, ou encore le sacre de Larcenet, chevalier salonnard des arts et lettres du copinage, par le régime socialiste adoubant la clique des parasites d'Angoulême et la politique des quotas culturels, laquelle s'est toujours échinée à promouvoir ce que la France commet de pire en la matière.

Puisque le fil rouge de ces quelques lignes vise à pointer du doigt les productivismes publicitaires qui, dans leur caniveau, ont en commun d'être assez bêtes pour se saborder eux-mêmes, on ne terminera pas cet inventaire succinct sans évoquer la communication lamentable des principaux forums de discussion attenants (BD, graphisme, etc.), soi-disant "espaces de délassement" dont certains, parmi les plus notoires, ne sont depuis les années 2000 que des dépotoirs d'insultes, d'attaques personnelles, de calomnies et de spéculations sur la mort des personnalités (à l'exception notable, bien entendu, de leurs amis éditeurs, libraires, dessinateurs ou scénaristes), ce avec la complaisance totale des administrateurs, dont la teneur des fréquentations n'excède pas leur propre mérite.

 

Il y a encore de la place pour la beauté et pour l'espoir, pour la noblesse et pour la compassion. Il y a surtout de la place pour les auteurs qui, contre vents et marées, ont décidé de faire de l'art et de continuer à en faire. Face à la médiocrité et à la bassesse sociale qui dissimule mal sa vacuité et son malaise derrière un pseudo-humour dont l'illusion fait de moins en moins recette, ici c'est le courage de l'individu, de l'auteur original et sensible qui suit son propre cheminement et qui a raison de le faire. Comme antidote au conformisme malsain des milieux sociaux et du conservatisme culturel de bas étage, des coteries mondaines et autres magouilles de notables, le salut semble venir de la vie intérieure, de l'authenticité et de la sincérité vis à vis de soi et vis à vis du monde: c'est aussi ce qui émane de cette œuvre, "Ma’at".

Il faut prendre le temps, prendre le temps de dire que "Ma'at" de Simon G. Phelipot est une série qui va déranger le petit monde de la bande dessinée parce que l'art, le vrai, n'est jamais gratuit ni innocent: ce n'est pas juste de la peinture dans des cases (ce qui rassurerait les institutions), l'art est un acte subversif et idéologique.

Raconter et peindre des histoires différemment, c'est changer le monde de la bande dessinée, c'est oser dire que de nouvelles portes peuvent s'ouvrir pour les auteurs, c'est affirmer encore et toujours qu'ils ont le droit, que tous les auteurs ont le droit, de changer les codes, de se les réapproprier, de montrer que la bande dessinée peut être différente, que le monde de la bande dessinée peut être différent, que notre regard sur le monde peut être différent et que, de ce fait, c'est le monde entier qui peut être différent.

Réfléchissons deux secondes: l'industrie de la bande dessinée, qu'est-ce que c'est? Comme toute industrie culturelle, c'est une machine qui nous dit comment on doit voir les choses, comment on doit penser, comment on doit rire ou pleurer. "Ma'at" est à des années-lumière de ces stéréotypes, et à des années-lumière elle peut tout revisiter: le proche et le lointain, l'intime et l'inaccessible, l'humain et le grand inconnu, l'être et l'image, la figure et l'abstraction, l'humilité et la grandeur, la douceur et l'amertume, la tristesse et la violence, le feu et l'ombre, la matière et l'érosion, la chair et le souvenir.

Ceux qui ne comprennent pas l'histoire de "Ma'at" ont sans doute oublié que notre compréhension passe par des schémas préconstruits par la culture. La compréhension cartésienne de la narration s'appuie sur certains schémas qui, pense-t-on, président aussi notre vie. Mais un simple effort d'introspection suffit pour se rendre compte que le regard même que nous portons sur notre vraie vie n'est pas forcément linéaire ni évident, surtout pas cartésien.

Combien d'horizons lointains surgissent d'un regard qui se plonge dans le ciel embrumé ou dans l'usure des immeubles qui défilent sur notre route? Combien de souvenirs confus reviennent au passager qui s'oublie dans son propre voyage? Combien de fois nos actes moteurs, les buts et destinations que nous nous fixons, les mécanismes de l'utile et du nécessaire, se perdent-ils dans ce que nous y mettons de nous-mêmes, du plus profond de notre mémoire et de nos errances face aux brouillages de nos repères, à la suspension du temps, au travail de l'oubli et des réminiscences douloureuses ou sereines?

Interroger devrait être le préliminaire à toute compréhension, comme douter le préliminaire à toute certitude incertaine, et c'est plus que de doute cartésien ici dont il s'agit, car d'un doute qui dépasse toute méthode. Contempler devrait être le préliminaire à toute interrogation. Et ressentir devrait être le préliminaire à toute contemplation. À ceux qui affirment ne pas vous comprendre, vous pouvez leur répondre: « Mais est-ce que vous avez seulement pris le temps de m'écouter » ?

Combien d'histoires, enfin, englobent notre propre histoire, la propre histoire de "Ma'at"? La grande Histoire au-delà des histoires, et au-delà du fait historique même, la marche de l'univers qui finira par tout emporter. Il y a tout cela ici, comme cette citation de Lucrèce au début de l'album: "Quelle différence restera-t-il donc entre une masse énorme et un atome imperceptible? Aucune; car quoi que le monde soit immense, la plus petite chose contiendra autant de parts que l'infini".

 

Cette méditation visuelle en introduit une autre, sonore. En musique, il faut se replonger dans la discographie de Keith Jarrett, accompagné de ses complices de toujours Gary Peacock et Jack DeJonhette, pour accomplir, via le jazz d’un même artiste, le grand écart entre le blues et la musique classique de Bach et de ses successeurs. L’approche créative des standards par Jarrett prouve que l’interprétation est un art. L’appropriation réussie amène l’aisance. Même l’accentuation de la dissonance coule de source.

Cet aspect rejoint l'équilibre rare qu'il tient entre une mélodie tout en rêverie poétique et en longs développements, et un rythme nerveux et changeant. Dans les arpèges de l'improvisation, la richesse musicale de sa culture, de son jazz et de son swing fait ressortir tour à tour les deux pôles qui nourrissent la beauté et le paradoxe de son style: le blues et la musique classique, toujours eux, en toile de fond.

Ce bref hommage donnera l’occasion de saluer, plus généralement, la musique des années 1970. Parmi d’autres géants qui s’étaient imposés à l’époque, on citera le groupe Return To Forever: Chick Corea, Stanley Clarke, Al Di Meola et Lenny White. Leur reformation sur scène en 2008 fut un cadeau pour tous les aficionados de cette décennie qui regroupait le meilleur de la soul symphonique et du rock progressif. Le groupe a ressuscité cette synergie incroyable, planante, rock, fusionnelle, intense, changeante, au service d’une histoire longue et passionnante.

 

La surmédiatisation des musiques populaires, qui a été amenée par les techniques d’enregistrement et par le développement des médias de masse en même temps qu’elle a éclipsé les musiques plus traditionnelles et plus savantes, s’est accentuée à partir des années 1980, en pleine explosion de la globalisation néolibérale.

Après la charnière du jazz, le rock et le rap, outre leur part de pertinence et de légitimité, soulèvent des problèmes d’ordre éthique et politique. Bien que ponctuelle, la violence avérée de certains musiciens, voués à leur propre culte via la starification, confine au narcissisme maladif, à l’idolâtrie excessive de soi, créant un clivage entre la possibilité d’apprécier, par exemple, les albums de James Brown ou de Noir Désir, et la condamnation des violences conjugales dont le père du funk et Bertrand Cantat, surtout ce dernier, paix à Marie Trintignant, se sont rendus coupables. Avec eux, l’artiste qui électrise les foules n’a plus d’exemplarité. Pourtant, les jeunes continuent à s’identifier à lui.

L’autre principal aspect de la globalisation culturelle populaire se résume à l’assimilation des tendances originaires d’Amérique du Nord par les autres pays. Le rap français ne se réduit pas entièrement à une copie du rap américain. La part de vérité de cette appréciation se situe, comme toujours, en-deçà de la caricature. Joey Starr, influencé par Louis Armstrong et par Bon Scott, n’a pas pompé le flow de Big Daddy Kane même si, sans Big Daddy Kane, il n’y aurait pas eu de Joey Starr.

Dans les limites des frontières hexagonales, ces réflexions posent en outre la question du rapport entre l’hymne national et les musiques populaires plus modernes, jusqu’au paradoxe suivant: si la Marseillaise est un hymne populaire, ne faut-il pas reconnaître au peuple de France, quelles que soient ses origines ethniques, le droit de choisir son attitude face à cet hymne, quitte à le huer dans les stades de football? Les raisons de conspuer la Marseillaise correspondent à une contestation populaire face à un idéal en rupture avec les politiques effectives. Ici se terminent les digressions sur l’art. Retour à la politique, à travers les différences entre réformes et révolutions.

 

Dans un régime politique doté d'institutions, d'un multipartisme prétendument démocratique, d'élections au suffrage universel direct ou indirect, la réforme consiste à introduire des changements dans le système par une voie officielle et légale, en respectant le cadre qui, en principe, permet à de nouvelles idées d'émerger sur la base d'un commun accord entre tous les partis en présence, y compris le pouvoir sortant.

Dans le même système, la révolution prendrait le pouvoir par les armes et renverserait le régime en place par un coup d'État visant l’instauration d’un système radicalement différent, par exemple une dictature.

Pratiquement, le réformisme a du mal à se faire entendre, compte tenu du conservatisme institutionnel et de l'influence de la mondialisation financière spéculative qui subordonne le politique à ses prérogatives: ce que l'on appelle des réformes dans une sémantique déroutée, c'est en fait l'immobilisme des potentats qui, n'ayant pas la volonté de résister à l'influence des marchés financiers jugés supérieurs en force, se contentent de les satisfaire, et leur inertie apparaît dès lors comme le moyen de faire barrage aux idées nouvelles ou alternatives qui pourraient remettre en cause la mondialisation néolibérale.

Ainsi le consensus autour du centre ne génère aucun parti réformiste, consensus allié des partis conservateurs et pro-institutionnels mettant sa rigidité culturelle interne au service des marchés spéculatifs mondiaux considérés comme hiérarchiquement supérieurs. On peut dire, dans une moindre mesure ou avec certaines nuances spécifiques à chaque formation politique, que les principaux partis d'extrême gauche et d'extrême droite participent de la même logique d'étouffement, dont le but consiste à persuader les électeurs qu'il n'existe pas d'autre choix possible hors le classicisme républicain, le communisme ou le nationalisme, trois systèmes ayant en commun de satisfaire les exigences surproductivistes de la doxa néolibérale et de ses errances.

Contrairement à une idée reçue qui voudrait faire passer pour révolutionnaire la volonté d'interdire les paradis fiscaux dans le monde, en fait tout dépendrait de la manière dont cette proposition politique serait introduite dans le système. Imaginons un parti émergent qui aurait la volonté de monter au créneau mondial pour rallier d'autres États dans une guerre contre les paradis fiscaux. S'il le faisait par le biais des élections nationales dans un premier temps, pour faire entendre sa voix à l'ONU dans un deuxième temps et convaincre effectivement d'autres États de rejoindre sa cause dans le cadre d'une résolution mondiale officielle, même si cela devait entraîner comme prévu une véritable guerre contre les paradis fiscaux, il ne s'agirait pas d'une révolution mais d'une réforme car la voie resterait officielle.

Les premiers obstacles à cette émergence seraient nationaux et même locaux, ils se manifesteraient tout en bas de l'échelle, à commencer par les signatures des maires nécessaires pour pouvoir présenter un candidat aux élections présidentielles. Les maires sont, pour la grande plupart, des représentants du bipartisme et donc des gardiens de la république sous sa forme la plus conventionnelle, disciplinée et soumise aux marchés mondiaux. Ils n'autorisent comme opposition qu'une opposition convenue, avec leurs épouvantails de circonstance, reconvertis sur le tard en soi-disant rebelles communistes ou nationalistes.  

La cyberdissidence, quant à elle, tend à représenter une forme d'activisme aux ambitions révolutionnaires selon les codes et les moyens propres aux nouvelles technologies. Son authenticité se voit remise en cause par le recours abusif à l'anonymat cachant parfois des manipulations gouvernementales ou mafieuses. La part indue entre censure à géométrie variable et dérives laxistes, cyniques et mercantiles, amène à interroger en permanence le détail des revendications et de leurs arguments afin de trier le bon grain de l'ivraie, selon une conscience critique éclairée. Les mêmes qui veulent nous tiers-mondiser et nous réduire au silence peuvent très bien se poser, par ailleurs, en chantres de la liberté d'expression. Des notions trop générales se prêtent volontiers à l'escroquerie intellectuelle chez les esprits mal tournés.

Cette méfiance nous renvoie au caractère pseudo-révolutionnaire de certains mouvements étudiants, quand on s'aperçoit que ces derniers ont en fait eu des conséquences favorables à l'économie de marché contre l'État. Contrairement à ce qu'il aurait fallu faire si le but avait été d'émanciper l'individu, cette génération, sous prétexte de libéraliser les mœurs, n'a fait que libéraliser davantage l'économie au cours des décennies suivantes. Tout s'est passé comme si la perte des valeurs (mariage, famille traditionnelle, religion) avait eu pour but d'instaurer un relativisme favorable à l'émergence d'une génération de consommateurs aisément manipulables et sensibles aux slogans.

Comme le grand perdant a en définitive été l'État, les tenants de l'économie mondiale ont pu d'autant mieux imposer leur diktat de la finance, loi du plus fort correspondant au plus vieux système du monde, et position culturellement réactionnaire dans son opportunisme affairiste, conservatisme expliquant après coup pourquoi le mariage, la famille traditionnelle et la religion ne se sont jamais aussi bien portés qu'après coup, avant de subir une seconde vague de décadence correspondant à la progression aliénante des liens sociaux informels au détriment de l'État de droit.

En fait le business tyrannique et les valeurs réactionnaires mi-phallocratiques, mi-androgynes, vont ensemble. Entendre: tout ce qui ne contredit pas les marchés financiers, le plus grand libéralisme en économie avec le conservatisme le plus tenace sur le plan des mœurs, ce malgré une dégénérescence morale prétendument progressiste. Témoin l'état persistant de dépendance économique des femmes, dont l'industrie de la prostitution demeure l'un des signes les plus caractéristiques. On a voulu nous faire croire que vendre son corps était une libération morale, alors que c'est une aliénation qui soumet la sexualité à des impératifs de rentabilité.

Le tout économique n'a rien de libérateur. Si l'on avait séparé le sexe et l'argent, en posant comme principe que chacun reste seul maître de sa vie privée en toute gratuité, et si l'on avait largement ouvert le monde du travail aux femmes en commençant dès l'école à œuvrer au changement des mentalités autour de la différence de statut juridique d'un sexe à l'autre, on aurait eu une vraie évolution dans le sens du réformisme constructif, contrairement au triomphalisme braillard de la pseudo-révolution libertaire.

 

Si huit êtres humains sur dix ont une religion, comment ne pas considérer que la religion aura un poids dans la politique? La volonté politique de faire table rase des religions a eu pour conséquence fâcheuse de priver les problématiques existentielles humaines de tout fondement éthique et métaphysique. Il en ressort que le politique séparé du religieux est malheureusement devenu, du même coup, le politique n'osant plus aborder les questions du bien et du mal. Accessoirement, le consumérisme l'emporte sur tout ce que la tradition pouvait comporter de bon. De vieilles chapelles, de plusieurs siècles pour certaines d'entre elles, sont rasées au profit de fast-foods approvisionnés par ces horribles usines alimentaires où les animaux sont torturés. On n'a pas pris soin de séparer l'État du règne de la malbouffe, sinon cette dernière aurait été interdite, ce qu'il aurait fallu faire.

Dissocier les fonctions est une bonne chose car, chacun dans son rôle, on travaille plus efficacement. Pour autant, on aurait tort de liquider tout ce que la religion apporte de pertinent à la politique. À la base des civilisations se trouvent parfois les réponses aux problèmes contemporains. On n'a pas réfléchi, dans l'Histoire, sur les valeurs éthiques sans passer par toute une phase de symbolisation cultuelle ayant accompagné les fondements du droit, autour de l'idée plus générale quant à savoir ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire.

Agir selon le droit, c'est en principe bien agir, sauf si l'on peut démontrer la présence d'une loi inique, et inversement: bien agir, c'est en principe agir selon le droit, pour peu que le droit ait été défini selon un cheminement attaché à une justice elle-même ancrée au plus profond des rapports naturels, garantissant une coexistence harmonieuse entre les êtres. Le rapport entre proies et prédateurs dans la nature n’est qu’une affaire de survie.

La corruption du religieux par le politique s'avère tout aussi regrettable, car elle introduit dans le temple des intérêts sans relation avec le spirituel, ce qui dénature le message. Tout gouvernement devrait renouer avec l'héritage patrimonial et philosophique des doctrines théistes, sans déteindre sur elles au point de brouiller les cartes, ni subir leur influence au détriment de l'autodétermination politique.

Il y aurait un juste équilibre, qui consisterait à intégrer des conseils religieux au sein des instances parlementaires et autour de celles-ci. Chacun de ces conseils, ainsi, éclairerait le débat de ses avis sans s'imposer systématiquement ni disparaître complètement. Toute pensée unique mène à l'excès, et l'excès à la dérive. Le pluralisme équilibre l'organisation de la cité. Il faut réintégrer le religieux sans en devenir l'esclave, et pour cela encourager un débat théologique intelligent. Les croyants gagnent à s'interroger sur le sens véritable, voire sur la vérité polysémique des dogmes définis par leurs livres sacrés. Cette volonté de synthèse se passera, sur ce point du débat, d'un recours aux références cartésiennes et voltairiennes, surestimées par chauvinisme dans leur pays d'origine, la France des imposteurs et des arrogants. Conciliation ne veut pas dire mondanité ni complaisance. Preuve en est, qu'aucun des partisans de ces deux auteurs, même parmi les plus tardifs, n'a jamais proposé d'intégrer de conseil religieux dans un État laïc.

Que l’on soit religieux, théiste, athée ou agnostique, on peut se rejoindre dans le dépassement d’une lecture trop littérale des textes sacrés. Parler de flammes lorsque l’on évoque l’enfer, c'est perdre de vue la dimension parabolique ou métaphorique des messages religieux. Ceux qui pensent que certaines choses brisées ne peuvent plus être réparées, et qu'il en est de même pour certains sentiments liés à nos actes et à la culpabilité qui peut en résulter, n’ont pas tort. Mais, à supposer qu'il existe un au-delà, on ne peut pas souffrir éternellement car la peine doit être proportionnée à l'acte.

Aucun être humain n'ayant le pouvoir de faire souffrir éternellement, il ne peut donc pas subir un tel châtiment non plus car les actes humains s'inscrivent dans le temporel, à moins de considérer qu'il existe des vies irrémédiablement brisées. Mais ces vies, brisées par leur propre fait (coupable) ou par le fait d'autrui (victime) ou par simple accident peuvent prétendre au salut d'une manière ou d'une autre (paradis ou annihilation, anéantissement, destruction) si l’on envisage la mort, d'une manière ou d'une autre, comme une voie de salut.

Impossible d’imaginer un seul instant qu'il y ait assez de cruauté dans l'Univers pour infliger une souffrance éternelle à qui que ce soit. Même les pires criminels ne le méritent pas. La plupart des êtres humains vivent déjà l'enfer sur terre, pas la peine d'en rajouter: on a tous droit au soulagement. Ce sera peut-être le Paradis pour les croyants, et l'absolution dans le Néant pour les autres. Mais tous reposeront en paix, quoi qu'ils aient fait de leur vie. C'est pourquoi il faut mettre un soin particulier à rendre justice sur terre.

 

Le racisme implique une communauté auto-définie selon des critères raciaux contre une autre communauté perçue, elle aussi, comme telle. Le racisme puise donc sa source dans un fort attachement communautaire. Seule une personne attachée à sa propre communauté peut être raciste, ce qui ne veut pas dire que toutes les personnes attachées à leur communauté le sont, mais l'attachement communautaire est une condition sine qua non du racisme. Si l'on n'éprouve aucun lien identitaire particulier vis-à-vis d'une communauté raciale quelconque, si la notion même de communauté raciale ne fait pas sens, reste lettre morte, alors on ne peut pas être raciste et on peut même devenir antiraciste.

Au moins deux profils paraissent donc intégrables à la perspective d'une lutte légitime des autorités contre le racisme au nom du respect de l'individu: un profil communautaire non-raciste voire antiraciste, et un profil individuel non-communautaire, deux profils susceptibles de coexister pacifiquement dans le respect mutuel.

On prolongera la réflexion pour déterminer ce qui peut rapprocher les peuples, au-delà de leurs différences, dans un esprit de coopération pacifique. L'équité dans les échanges économiques s'impose au premier plan, le commerce ayant été la voie de la civilisation par l'échange et par la prise en compte de tous les intérêts en présence. Une vision globale de la cité, respectueuse des communautés et des individus, s'articulerait autour de la notion d'intérêt général, en accord avec un idéal que les civilisations industrielles, dans leur dérive spéculative, ont malheureusement perdu de vue. La lutte contre le racisme nécessite autant d'idéalisme philosophique que de réalisme économique.

Concernant la condamnation des actes violents, la raison de cette condamnation trouve son origine dans le refus de la violence physique d'une manière générale ou, du moins, dans le refus de la violence entre civils, car le recours à la violence est parfois nécessaire chez les forces de l'ordre. L'antiracisme ainsi défini rejoint la non-violence civile, tout comme il rejoint la condamnation de la xénophobie et de l'antisémitisme.

Mais la raison profonde de l'antiracisme dans une pensée de gauche est liée au postulat selon lequel l'individu est irréductible à sa couleur de peau, à son origine ethnique, à une culture et à une communauté quelconque. Pour la gauche, la liberté de l'individu ne doit pas se heurter à un sacrifice au regard du respect des traditions du groupe ou de la solidarité culturelle envers ce dernier.

Le racisme, jugé réducteur car niant l'individu en faisant de lui le simple représentant d'une communauté ethnique, est en contradiction avec les postulats d’une gauche affirmant la souveraineté de l'individu, le primat de l'individu sur toute forme de collectivisation susceptible de porter atteinte aux droits personnels fondamentaux comme celui, précisément, de ne se reconnaître dans aucune communauté ni dans aucune tradition si ce n'est celle, syncrétique, qu'il s'est lui-même forgée sur mesure via le nomadisme. Il faut en même temps reconnaître le bien-fondé de l’identité ethnique et des traditions, mais jamais au prix d’une souffrance infligée aux individus.

Il y aurait donc harmonisation: certains châtiments, comme les châtiments corporels, seraient interdits et convertis en peines de prison par exemple. L'excision serait toujours interdite également. Mais, en officialisant le communautarisme, on le placerait sous contrôle de l'État de droit, meilleur moyen d'empêcher, justement, certaines pratiques portant atteinte à l'intégrité physique des personnes contre leur gré. L'individu aurait le droit de ne se reconnaître dans aucune communauté, d'en refuser la carte et, par conséquent, d'en refuser les règles.

Le modèle républicain français ne permet pas d'intégrer plusieurs modèles ethniques ou culturels au sein d'une même entité. La solution consisterait à identifier les différentes cultures qui existent en France, y compris les traditions régionalistes, de les reconnaître et de leur accorder un statut officiel. Les textes stipuleraient qu'il existe ainsi plusieurs modèles culturels en France, et que chacun est libre de choisir le sien (communautarisme) ou de n'en choisir aucun en particulier (individualisme).

Les dénominateurs communs entre les différents groupes serviraient à l'élaboration d'une référence de base, tolérant certaines variantes juridiques tout en interdisant les excès liés à l'intégrisme fanatique. Tout cela n'irait pas sans réformes en matière d'économie et de politique: arrêter de piller les matières premières de l'Afrique, œuvrer au codéveloppement pour mieux endiguer les excès de l'immigration, et réguler la démographie.

 

Le nationalisme est critiquable en ce qu’il refuse d’admettre l’existence des alternatives mondialistes. Il continue de mettre tous les mondialistes dans le même panier, à les assimiler à des personnages aussi contestables que Jacques Attali, contestables à en juger par leur élitisme profondément arbitraire, inéquitable et injuste.

Or, il n'y a pas qu'un seul mondialisme: le mondialisme, tout comme le nationalisme, peut recouvrir l'ensemble des tendances politiques depuis l'extrême gauche jusqu'à l'extrême droite. Certains mondialismes sont en profond désaccord avec d’autres. Cette pluralité brisée, faite de ruptures, de chaos et de positions inconciliables, révèle un abîme sans fond, laissant chaque individu face à la nécessité de définir sa propre vertu.

 

L’être humain vertueux est d’abord celui qui vit en accord avec les règles fixées pour gouverner sa vie tout en respectant autrui. Il reconnaît donc aux autres le droit de mener leur existence comme ils l’entendent eux aussi pourvu que le respect soit mutuel. Il vit en accord non seulement avec ce qu’il juge être bon mais aussi avec la conscience d’autrui et la réciprocité.

La vertu est la disposition de l’esprit qui incite à faire le bien. Elle se fonde sur la liberté, la cohérence et la responsabilité: liberté de se fixer soi-même ses propres règles, cohérence dans le fait de vivre en accord avec celles-ci et responsabilité de ses actes vis-à-vis des autres dans la mesure où ils sont concernés. L’homme vertueux, comme la femme vertueuse, doit répondre de ses actes. Plus il respectera la vie des autres, plus il allègera le fardeau de sa propre responsabilité et plus grande sera sa liberté.

Cette disposition est indépendante de l’amour: l’amour est un sentiment personnel qu’aucune autorité extérieure ne peut régenter. Chacun est libre d’aimer, de haïr ou de tenir qui bon lui semble dans l’indifférence, à condition de respecter cette personne. Si la vertu n’implique pas nécessairement l’amour d’autrui, en revanche elle commande toujours le respect. La condition de ce respect n’est pas l’amour mais la volonté de s’en tenir à des règles et à des principes assurant la coexistence.

L’amour n’est ni interdit, ni obligatoire. Il en va de même pour les croyances religieuses: nul besoin d’être croyant ou non pour être vertueux. Chacun est libre de mener sa vie comme il l’entend à condition de respecter celle d’autrui.

 

Dans une perspective matérialiste, le mal serait fondamentalement physique, relatif à la douleur et à la maladie. Au-delà de cette perspective, il convient de distinguer la morale et l’éthique.

La morale vient du groupe et de la hiérarchie, elle est communautaire et autoritaire, on impose des valeurs que l'on ne comprend pas forcément et dont on ne sait pas si elles sont fondées ou non, mais qui servent probablement les intérêts des dirigeants. Implicitement, la morale de la société apparaît comme une morale guerrière, irrationnelle et néfaste teintée d'un soi-disant humour et d'une grande bêtise. Elle encourage la lutte de tous contre tous, valorise la dualité, la compétition, la victoire et la domination, elle dit: à la guerre comme à la guerre, elle ordonne tous les coups et impose, en substance, de s’écraser devant le chef.

L'éthique, au contraire, est individuelle et intelligente: on choisit d'adhérer à certains principes car ces principes semblent logiques et on peut le démontrer objectivement. L'éthique dit par exemple que la liberté d’une personne s'arrête là où commence celle des autres,  qu’il ne faut pas faire à autrui ce que l'on ne veut pas subir soi-même. L'éthique, si elle est respectée, permet donc de démontrer que l'individu est meilleur que la société. C'est la différence, en somme, entre obéir aveuglément et comprendre pourquoi il ne faut pas faire certaines choses.

Tout ceci ne prouve rien sur le plan métaphysique et théologique, mais montre que les notions de bien et de mal concernent les affaires humaines. Comme l’humain est en évolution, son rapport à ces notions ne saurait faire l’économie d’un questionnement philosophique ni d’un devoir de réserve sous peine de graves erreurs d’appréciation dont il peut prendre conscience après coup mais trop tard, l’enfer pavé de bonnes intentions. Ou alors il assume ses convictions à ses risques et périls, le problème étant d’entraîner d’autres personnes dans la tourmente.

L’agnostique n’a pas de réponse tranchée aux questions sur la finalité éventuelle de l’Univers. Le bien existe, le mal aussi mais il n'est qu'une déformation du bien, sans fondement propre.

L'univers dualiste, dans sa dimension métaphysique comme dans sa dimension éthique, n'est qu'une vision simpliste, celle d'une poire coupée en deux par le milieu. Le positif et le négatif en physique n'ont pas de connotation en termes de valeur. On n'a jamais connu d'enfer ni de paradis ailleurs que sur terre, à cause des humains. Lumière et ténèbres renvoient également à la physique. Bref, c'est l'enfance de la pensée qui confond abusivement les principes du taiji avec ceux du manichéisme. Toute organisation politique digne de ce nom vise la conformité à une définition du bien et du bien seul.

En conséquence, il s'agit de placer l'État de droit au-dessus des individus et de placer les individus au-dessus de la société surtout, parfois de la culture, des groupes, des institutions, des coutumes, des traditions et des usages. Voilà le point de départ d'une définition de l'interdit dont le but serait de protéger la liberté individuelle contre l'aliénation sociale grâce à l'État de droit selon la hiérarchie suivante: État de droit d'abord, individu ensuite, société en dernier lieu.

Car la question prioritaire posée à toute civilisation en devenir porte sur la hiérarchisation entre ses composantes, celles qui doivent demeurer et celles qui autant que possible gagneraient à disparaître, dans un tri sélectif: les marchés, l'économie, la finance, l'entreprise privée; les relations sociales en elles-mêmes, la sociabilité, les réseaux relationnels; la famille, les communautés, les coutumes, les traditions, la culture de groupe; la religion, le sacré, la transcendance, le clergé; la Nation, l'État de droit, l'État; l'individu.

La sacralisation de l'individu n'a de chances de s'accomplir qu'en plaçant l'État de droit en position de supériorité, ce qui semble paradoxal mais protéger l'individu est bien le but visé. Il faut affirmer que l'État de droit est supérieur à l'individu, que l'individu est supérieur à la société, et donc interdire tout ce qui peut porter atteinte à la volonté individuelle dans l'exercice de ses droits légitimes, notamment les atteintes aux personnes et à la vie privée.

Il est primordial de connaître ses droits, de se méfier de la société, de la combattre et d'attaquer les autres en justice si la société ne respecte pas l'individu. Que le droit se fonde sur l'éthique, et l'éthique sur une logique de réciprocité dans le respect.

Le problème de l'esprit social, de la solidarité systématique envers certaines personnes, certains groupes, certaines corporations bien définies, réside évidemment dans sa partialité: que l’on ait raison ou que l’on ait tort, cette solidarité joue toujours entre gens qui portent la même casquette. C'est ce qui caractérise le paysage politique actuel, et aussi celui de la société: on est revenu à un système où les gens qui appartiennent au même camp se couvriront toujours mutuellement, quoi qu'ils fassent.

Il n'y a donc pas de différence de fond entre les agents qui se disent toujours du côté des fonctionnaires, du côté des entreprises, du côté des syndicats, du côté des amis. Ils peuvent cautionner des actions légitimes comme ils peuvent fermer les yeux sur des magouilles, des coups tordus, des trafics.

Pour que la politique soit vertueuse, à l’image de l’individu vertueux, il faut qu'elle soit impartiale et qu'elle analyse chaque dossier au cas par cas. Et pour ce faire, il faut qu'elle repose non pas sur une solidarité de groupe, mais sur des principes d'éthique clairement définis. 

La morale est imposée par le groupe, les individus n'en comprennent pas forcément le sens. Quand l'autorisation ou l'interdiction émanent d'une autorité représentant le groupe, cette dernière n'argumente pas mais se contente de dire: "Il faut faire ceci et il ne faut pas faire cela" sans expliquer le pourquoi. Le pourquoi peut s'expliquer par des facteurs contingents tels que l'intérêt du chef ou, justement, l'appel à la solidarité envers le groupe.

Avec l'éthique on sait pourquoi ceci est bien et cela est mal, car l'éthique est le résultat d'une démarche de réflexion logique que chaque individu peut s'approprier et intérioriser. L'éthique est le résultat de la démarche de réflexion d'une personne libre, émancipée du groupe: je sais pourquoi j'agis car je comprends les principes auxquels j'ai choisi d'adhérer et leurs fondements.

D'après cette distinction, la morale communautaire apparaît comme une aliénation et l'éthique individuelle comme une auto-détermination. Avec la morale on a des agents d'une même corporation (avocats, flics, syndicalistes, comité de direction d'une entreprise, autres) qui vont se couvrir systématiquement les uns les autres, quoi qu'ils fassent. Avec l'éthique on a des individus qui vont prendre de la distance vis à vis du groupe (leur groupe d'appartenance supposé mais aussi les groupes des autres) pour leur opposer l'impartialité de la justice, ou encore les notions d'égalité, d'équité, de loyauté et de réciprocité. Le mouvement des juges anti-corruption, par exemple, semble découler de cette critique fondamentale du groupe par l'individu au nom de principes et de critères qui analysent la logique de l'action, en la posant comme supérieure aux intérêts d'un groupe donné.

La morale préconise la fidélité envers ses pairs, l'éthique va au-delà: elle estime que l'action juste est due à tous, et non pas seulement aux membres de son groupe d'appartenance supposé. On se peut se désolidariser de son groupe si l’on s'estime en désaccord éthique avec le comportement des autres membres, reconnaître que dans certains cas ce ne sont pas les siens qui ont raison mais ceux de l'autre camp. C'est la conscience, chez l'individu, que son groupe d'appartenance n'est pas infaillible et qu'il ne faut donc pas lui être systématiquement solidaire.

La conscience critique de la morale communautaire peut naître à l'intérieur du groupe et provenir d'un ou de plusieurs individus en désaccord avec le groupe sur tel ou tel point. Car la morale du groupe tend à encourager la solidarité des individus jusque dans les dérives de son fonctionnement communautaire, jusque dans le déni du mal, c'est à dire dans l'impératif absurde de cautionner une action elle-même reconnue comme mauvaise par l'autorité du groupe, mais néanmoins imposée comme provenant d'une décision autoritaire et indiscutable.

Les principes d'éthique s'élèvent dans le refus individuel de rester solidaire du groupe quand le fonctionnement de ce dernier devient intrinsèquement incohérent: refus, dans certaines cultures, de perpétrer des traditions rejetées par une partie de la population (mariages forcés, excision, crimes d'honneur); refus, dans certaines sphères professionnelles du secteur privé, de suivre les directives de l'entreprise décidées au détriment déloyal de la concurrence et/ou de la clientèle (espionnage commercial, dégradation de matériel, escroquerie); refus, dans certaines fonctions publiques, de garder le silence sur les pratiques criminelles de ses collègues (détournement d'argent, corruption, bavures policières).

Pas la peine d'être un grand spécialiste pour se rendre compte, au quotidien, des mauvaises actions encouragées par le groupe, et de la résistance que les individus peuvent lui opposer en leur conscience et en leur objection de conscience quand les individus, à juste titre, ont le courage de dire non à leur groupe et à leur hiérarchie. Voilà l’éthique.

Pour qu'il y ait pardon, il faut qu'il y ait réparation, que des excuses soient présentées, que le coupable ait été puni et qu'il ait purgé sa peine. À supposer qu'il y ait un point de vue divin, sa compassion doit être infinie et, dans l'au-delà, elle effacerait toutes les fautes: le fait que la puissance de l'amour divin soit illimitée, c'est peut-être aussi ce qui la distingue de la compassion humaine qui, elle, est forcément limitée. Que l’on soit croyant ou non, on ne peut mettre les deux sur le même plan.

 

C’est à juste titre que les utopies sociales inspirent la méfiance. Elles peuvent émaner d'entreprises, de pouvoirs publics, de religions ou de réseaux relationnels plus ou moins occultes, à la limite peu importe d'où elles viennent. À trop vouloir socialiser, on court un certain danger: celui d'instaurer un système de contrôle et de surveillance qui empêche l'individu d'exister et qui bafoue tout droit à une vie privée.

Il serait intéressant en effet d'analyser à quel point les utopies sociales prennent peu en compte le respect de la vie privée. Qu'en est-il, du reste, face à une société médiatique? Celle-ci a banalisé la téléréalité et donc, d'une certaine façon, la dépossession de la sphère privée au profit du seul regard de la société. N'est-ce pas finalement un exemple d'utopie sociale réalisée à travers la suprématie du collectif sur l'individuel et sur les droits individuels les plus élémentaires, ceux de garder sa vie pour soi?

Qu'en est-il sur le web, formidable outil d'information et de partage d'informations, mais bel exemple aussi d'utopie sociale perverse qui a banalisé le hacking et le pistage, glanant des informations personnelles sur les gens comme aux heures les plus terribles de l'Histoire? Quel recours devant les tribunaux une personne peut-elle espérer en cas de violation de sa vie privée? Le recours à une commission nationale de l’informatique et des libertés est-il suffisant, du moins dans un premier temps ? Autant de questions à méditer pour mieux se protéger des autres alors qu'il est intéressant, en revanche, de constater que les internautes peuvent, en théorie, avoir des échanges cordiaux autour de centres d'intérêt communs sur les forums du web sans forcément se connaître personnellement et donc dans le respect d'une certaine intimité.

Il y a, en outre, une absurdité à vouloir absolument que les gens se rencontrent, s'aiment et fraternisent. La décision de se rencontrer devrait être le fait d'un élan personnel et spontané, le résultat d'un choix librement consenti. Que l'on prenne l'exemple de ces rencontres de voisinage que des associations veulent à tout prix organiser. A-t-on pensé que les voisins se supportent déjà assez mutuellement, que la plupart des gens subissent déjà assez de contraintes relationnelles au travail et qu'ils n'aspirent qu'à une chose quand ils rentrent chez eux: que l'on laisse ces personnes tranquilles, seules ou avec leurs proches, toujours au nom du droit à une intimité?

On peut envisager de vivre en paix avec les autres mais on ne peut pas, en bref, forcer les gens à s'aimer ni à être heureux ensemble car l'amour et le bonheur sont des sentiments personnels qui appartiennent non pas à la société mais aux individus, d'autant plus que la société, structurée autour du travail, des entreprises et des administrations, est loin d'être innocente d'un point de vue relationnel.

À méditer également avant d'envisager de rencontrer quelqu'un et de nouer des liens personnels avec des gens qui ne partagent pas forcément les mêmes prérogatives sur le plan éthique. En plus de l’organisation hiérarchique du travail s’ajoute une surveillance de chacun par ses collatéraux. Prudence, la déformation professionnelle est toujours d’actualité. L’être humain reste un loup pour l’être humain.

Il faut rappeler que la vie privée concerne plusieurs domaines, notamment la sexualité, la vie sentimentale, la famille et la situation financière. Toute atteinte à la vie privée, que ce soit sous forme d’immixtion, d’indiscrétion, de calomnie ou de harcèlement,  doit être condamnée dans la mesure où la vie privée constitue un territoire propre à chacun et dont chacun est le seul maître.

 

Le domaine carcéral, parmi d'autres, pointe du doigt le fait que le monde va mal car il est mal géré: une prison doit servir à contenir les criminels afin de protéger les autres citoyens, or aujourd'hui, de manière inavouée et avec une hypocrisie écœurante, les prisons sont des zones de non-droit qui mettent gravement en péril la vie de leurs détenus. Les prisons sont des endroits où n'importe qui peut se faire tabasser, violer et contaminer dans des locaux insalubres, avec une nourriture avariée, de l'eau non potable et des douches vétustes. C'est un scandale, la honte des nations, des institutions, de la justice procédurière et des autorités qui laissent perdurer cette situation, avec un cynisme et une délectation cruelle n'ayant d'égale que leur incompétence de notoriété publique.

Une personne par cellule dans des locaux impeccables avec toute hygiène et toutes commodités, de la nourriture parfaitement saine, équilibrée et contrôlée, une protection rapprochée de chaque détenu contre les autres détenus, le droit de rester seul dans sa cellule pour se soustraire à l'agressivité des autres, voilà le minimum exigible pour une prison, qui se doit comme partout ailleurs de faire respecter les droits de l’individu et sa dignité.

L'absence de ce minimum s'explique par manque de moyens, car il n'est pas jugé assez libéral par les institutions politiques et financières que d'investir décemment dans la fonction publique. Les riches décideurs préfèrent donner aux paradis fiscaux, ce qui leur paraît plus lucratif. Ou quand il y a des moyens dans la fonction publique, ils ne servent pas l'intérêt général ni le bon état des prisons, les moyens sont détournés par divers notables nationaux: hauts fonctionnaires, grands patrons, avocats véreux, médecins réputés et autres, vivant sur le dos du peuple comme des parasites, pendant que les détenus sont traités dans des conditions dont même un chien ne voudrait pas.

 

On a trop tendance à psychologiser le crime au détriment de la responsabilité individuelle et de l'acte en lui-même, un crime reste répréhensible. Ce serait à la personne de décider, en marge de sa peine de prison, si elle se considérait comme malade ou pas, si elle souhaitait se soigner ou pas, et de prendre à nouveau ses responsabilités pénales en cas de nouvelle récidive. L'autoritarisme psychiatrique est une aliénation qui prétend dicter aux sujets ce qu'ils sont, alors que la psychologie est du domaine intime et appartient d'abord à la personne concernée. Que l'on laisse à chacun la liberté d'établir son propre bilan psychologique, d'en assumer la responsabilité, et que l'on punisse le crime en tout état de cause.

D'ailleurs cette psychologisation outrancière détourne l'attention des causes de la criminalité issue des injustices économiques frappant les plus démunis, du manque de moyens de la justice, de la pénibilité du travail policier et de l'état de délabrement des prisons laissées à l'abandon par manque de volonté politique. Que l'on punisse le crime par le pénal, et que l'on laisse la psychothérapie à ceux qui décident de s'y rendre de leur propre chef. Ainsi les motifs de consultation disparaîtraient comme feu de paille, ce qui ne gênerait en définitive que le commerce des thérapeutes et son industrie pharmaceutique. Libre à d'autres d'avoir des états d'âme sur l'avenir des psychiatres et psychologues concernés.

 

La prostitution occupe une place à part dans sa relation au débat sur les limites de la criminalité. Elle implique conjointement les notions de liberté sexuelle, de liberté économique, d’atteinte à la vie privée, d’exploitation mercantile de l’intimité d’autrui contre son gré. La prostitution engage tout et son contraire, c’est pourquoi elle tend des pièges au législateur et appelle des précautions contradictoires qui mettent du temps à émerger dans la conscience des différents acteurs impliqués.

Une image cinématographique permet d’évoquer ce débat non sans éloquence, celle du film "Batailles dans le ciel" (2005) de Carlos Reygadas. Au Mexique, le chauffeur d'un général enlève le bébé d'une amie avec son épouse, de remord il se confie à la fille de son patron, qui se prostitue avec des amies dans une maison de femmes, une sorte de bordel de luxe. D'ailleurs le film s'ouvre et se termine sur une vraie scène de fellation alors que le propos n'est pas pornographique, comme quoi l’explicite ne fait pas forcément la pornographie.

C'est un film avec peu dialogues, où les plans fixes sur les acteurs sont travaillés comme des tableaux, souvent des plans fixes assez éloignés pour montrer les personnages de pied dans leur environnement urbain, et travaillés comme des tableaux, donc, car tout est étudié: chaque geste, chaque attitude, chaque expression. Ce cinéma absorbe partiellement l’héritage de celui d’Antonioni, de par sa propension à nourrir le sens par l’image et par le silence (aux antipodes du bavardage narratif qui plombe parfois certaines œuvres des frères Coen, comme "No country for old men").

"Batailles dans le ciel", qui n’est pas un film sur la prostitution, arrive pourtant à dépeindre cette dernière dans toute sa complexité, nourrie de choix et de contraintes. Plutôt que de l’interdire systématiquement, ou de pénaliser les clients, ou encore de fermer les yeux sur les réseaux mafieux qui l’entretiennent, on pourrait imaginer des formes de prostitution acceptables d’un point de vue éthique et légal. Pour que la prostitution demeure un choix et non une nécessité, on pourrait la réserver aux seules amatrices ou occasionnelles, hors réseaux, qui auraient déjà un métier à côté, suffisant pour assurer leur subsistance. Autrement dit, dans un pays de plein emploi, ce type de prostitution ne poserait aucun problème, car assimilé au secteur du luxe.

Il en irait de même pour la pornographie vénale. Il existe une vraie culture de la pornographie mais les interlocuteurs capables d'en parler de manière posée se font rares en ce bas monde. Face à un tel débat la société incite à des réactions de pudibonderie ou de gaudriole, quand ce ne sont pas des attaques personnelles et gratuites. D'un autre côté, les universitaires libertins et les bobos politiques ne se rendent pas vraiment compte des implications de la mafia dans l'industrie pornographique. Le débat n'est pas purement culturel non plus, il est même complètement faussé par l'ignorance et par l'hypocrisie qui sévissent de part et d'autre.

 

La pensée sadienne est à la fois aristocratique et révolutionnaire, trace d’une rupture historique, violente et paradoxale. Pour comprendre cette ambiguïté, il faut d’abord en cerner les motivations profondes et viscérales, revenir à la source: l’énergie sexuelle, ses rapports de domination et sa perversion, laquelle se définit par l’association du plaisir et de l’idée de commettre le mal. On distinguera deux perversions sexuelles: la perversion sexuelle au sens psychologique du terme, qui amène des rapports entre adultes consentants, et la perversion sexuelle au sens criminologique du terme, qui cherche des proies: viols, contaminations volontaires, tortures et mutilations, meurtres.

Le consentement mutuel entre majeurs est la limite entre les deux. Cette limite a beau être clairement définie, elle peut être mince dans certains cas: il existe des masochistes au sens physique du terme, qui peuvent éprouver du plaisir à se faire casser un bras par un sadique. Est-on toujours dans la première catégorie à ce point de brutalité, même si le consentement reste mutuel compte tenu des tendances suicidaires de certains? Le maître va-t-il respecter les limites fixées au préalable par sa soumise, et celle-ci pourra-t-elle toujours exercer son droit de véto si les choses allaient trop loin pour elle? Existe-t-il des sadiques au sens physique du terme capables de faire la part des choses et de s'arrêter à ce qui était convenu? Dans le doute, l’interdiction des sévices corporels s’impose au bon sens.

Le personnage sadien, dans sa part maléfique, appartient nettement à la deuxième catégorie, celle de l'emprise totale, de l'aliénation physique et de la cruauté débridée. Il explore les rapports charnels du simple baiser au massacre en passant par tous les degrés intermédiaires. Non sans ironie, il décrit d'une manière distante, volontiers froide et mécanique, ce que les êtres humains peuvent faire entre eux tout en laissant à l’esprit averti le soin du discernement.

Il faut ensuite mettre en perspective ces rapports de domination physique, faire la lumière sur leur dimension politique. Il s’agit d’une forme de reproduction sociale, qui encourage la hiérarchie et l’inégalité. Elle trahit sa nature conventionnelle et institutionnelle dévoyée. En définitive, elle va plus loin que la seule perversion, dont l’essence est plutôt anarchique et inavouable. Le sadomasochisme, à force de conformisme, pousse la perversion jusqu’à sa propre putréfaction. Il devient l’instrument d’une morale monarchique puis républicaine, qui n’en demeure pas moins mauvaise. Ce qui semble visé à travers l'acte sexuel, c'est l'appartenance du corps et la négation de la personne. D'où le lien avec l’ancien régime: le corps du sujet appartient au roi. La révolution en dévoile toutes les conséquences possibles.

Le  pouvoir a intérêt à ce que de telles conséquences restent cachées: si le corps du sujet appartient au roi, tout est permis à ce dernier. Ce qui est aristocratique dans la pensée sadienne, c'est d'adhérer à la thèse selon laquelle le puissant a droit de vie et de mort sur le faible. Ce qui est révolutionnaire, c'est de révéler au grand jour et donc de dénoncer toute la monstruosité potentielle d'une telle idéologie, qui sera pourtant reprise par la république sous une forme différente. Il faut interdire la torture.

 

La pensée marxiste est une pensée complexe et subtile, que chacun a pu s’approprier à sa manière. À l’université, certains professeurs libéraux, au sens économique et classique du terme, peuvent préconiser une lecture marxiste de l’actualité économique car c’est une alternative en accord avec les notions apparues pour décrire les groupes de pays, dans le monde, considérés comme émergents. La lutte entre ces pays et les pays les plus riches se traduit alors, sur le plan économique, en termes de concurrence selon la logique même du marché. De plus, le communisme a en commun avec le capitalisme une logique industrielle et productiviste. Enfin, la pensée marxiste est souvent décrite par ces enseignants comme une pensée économique classique mais en demi-teinte, ce qui n’est pas totalement faux.

La pensée de Marx propose une critique pertinente du capitalisme. En un sens, elle fait partie du capitalisme sur le versant critique de ce dernier. Les régimes communistes totalitaires se sont écartés de la pensée de Marx en voulant éradiquer le capitalisme à travers l'abolition de la propriété privée des moyens de production, tout en adhérant au productivisme capitaliste. L'essence de la pensée de Marx, elle, reste historiquement, fondamentalement et globalement capitaliste en négatif. Ces nuances, subtilités et distanciations échapperont toujours à des esprits mécaniques, rigides et plats comme semblent l'être ceux de trotskystes tardifs comme Alain Krivine, Olivier Besancenot et consorts, apparemment dénués de profondeur de champ. Ils se contentent de prendre place dans une reproduction politique, à laquelle ils souscrivent aveuglément et littéralement, sans se rendre compte à quel point ils servent la soupe au libéralisme qu’ils prétendent combattre.

 

La rhétorique autour du terme de libéralisme et des différentes notions que ce terme recouvre est une rhétorique complètement galvaudée, ce qui n'incrimine en rien ceux qui cherchent sincèrement à définir cette notion, mais dresse un constat plus étendu de certaines dérives par ailleurs. Au nom de la libre entreprise, on met sur le même plan les paradis fiscaux (et la criminalité financière d'une manière générale), les multinationales, les grandes entreprises, les petites entreprises, en sous-entendant que si l'on n'accepte pas tout le secteur privé en bloc, on n'accepte rien: c'est tout ou rien.

Or les petites entreprises n'ont rien à voir avec les grandes à cause du fossé économique qui les sépare et qui rend leur lien d'identification illusoire. Mais combien de petits entrepreneurs, hélas, se laissent encore berner et se prennent à penser comme des milliardaires?

Par ailleurs, tout ce qui découle de l'évasion fiscale et de la corruption ne saurait être accepté comme une composante du système, mais comme une anomalie qu'il faut combattre et éliminer. D'où une position de gauche avec des influences marxistes, situationnistes, écologistes, mais qui ne se reconnaît ni dans le débat actuel sur le libéralisme, car les oppositions de termes sont biaisées, ni dans la classe politique existante.

 

Le libre-échangisme sauvage est une idée reçue. Soit le pays à l'origine du mondialisme dans le libre-échange, ce pays étant l'un des plus protectionnistes au monde. Tel est le problème de la mondialisation telle qu'elle s'est faite, une politique à géométrie variable, tout pour soi et rien pour les autres, s'octroyer à la fois le droit de tout exporter partout et celui de ne rien importer chez soi. D'où la défense d'un remède paradoxal parmi d'autres éventualités possibles: si l'on ne dresse pas de barrières protectionnistes partout, alors il ne faut le faire nulle part et mettre en place un libre-échangisme absolu. Que ceux qui veulent tout exporter chez les autres s'attendent à ce que la réciproque soit valable.

 

Si un droit quelconque, national ou supranational, avait trouvé une réponse efficace, équitable et satisfaisante pour tous les peuples en matière de gestion de l'immigration, l'événement aurait pu changer la face du monde. Difficile sans codéveloppement, plus facile d'invoquer la prétendue faute de l'étranger. À la frontière, l'anti-immigrationniste absolu ferait figure de soldat sanguinaire aux prétentions patriotiques, tout en continuant à ruer dans les brancards de son propre pays au titre d'affairiste notoire, de la même manière qu'un avocat véreux multiplie les effets de manche dans son tribunal de prédilection. Cependant, une fois convoqué devant les juges pour ses magouilles, il assure sa propre défense en affectant la mine grave et humble d'un musicien d'église penché sur son orgue dans la pénombre, le jour d'un enterrement.

La plupart des intervenants médiatiques ont tendance à suivre la direction indiquée par le débat télévisuel, à savoir prendre parti pour Éric Zemmour ou pour Jacques Attali. La sagesse inviterait à rejeter l’un et l’autre: contre Zemmour parce que, si l’on va dans son sens, on met tous les immigrés dehors tout en continuant à vivre sur le dos de l'Afrique, ce qui est une incohérence; contre Attali parce que, dans l'immigration, il ne voit que la main d'œuvre exploitable par le haut patronat de l'industrie occidentale, dont il est l'un des porte-parole, pendant que les Africains qui émigrent meurent dans des immeubles incendiés.

Il faut réguler l'immigration et assurer aux immigrés de bonnes conditions d'accès à l'emploi et au logement. Ni Zemmour ni Attali ne vont dans ce sens: le premier est un égoïste, le deuxième un bien-pensant hypocrite. Ils sont tous deux à l'image de la classe politique censée diriger à tour de rôle la république.

Si l’on veut lutter contre les réseaux relationnels dans le travail, réduire voire anéantir leur influence pour permettre à chacun d'accéder au marché de l'emploi sans avoir besoin de relations, il faut valoriser les compétences, que l’on peut définir, dans la lignée des auteurs en ressources humaines, comme l'ensemble des savoirs et des savoir-faire mis en œuvre dans une situation de travail donnée en vue de la réalisation d'un objectif professionnel.

Pour valoriser les compétences, il faut une volonté politique d'imposer cette idée aux entreprises et aux administrations. Il faut un cadre législatif, juridique, et appliquer les lois, réformer le droit du travail de façon à imposer certaines méthodes de recrutement, les rendre obligatoires. Ainsi l'employeur devrait également rendre des comptes sur le pourquoi et le comment du choix dans le recrutement, et toujours pouvoir les justifier au nom des seules compétences du candidat.

Une immigration non-régulée est non seulement préjudiciable aux populations déjà présentes sur le sol d'accueil, mais aussi aux immigrés eux-mêmes. On n'est pas obligé de tout accepter ni de tout refuser en bloc: il y a un juste équilibre à chercher, ce que les politiques au pouvoir n'ont jamais fait pour l'instant. C'est surtout quand on parle d'inverser les flux migratoires que le discours nationaliste, quant à lui, révèle une faille: on empêcherait les Africains de venir chez nous, tout en continuant à vivre des matières premières de l'Afrique. Or, s'il y a immigration, c'est justement parce que l'Occident vit sur le dos de l'Afrique en pillant les matières premières du continent noir. Les pauvres Africains, dont on empêche la prospérité économique, viennent dans l'espoir de retrouver un peu ce que l’on a volé chez eux. 

 

Sur la question du déracinement, il faut voir et revoir, entre autres, le film "Exils" (2004) de Tony Gatlif. Deux jeunes Français, un orphelin fils de Pied-Noir et une Arabe déracinée, décident sur un coup de tête de partir pour Alger en quête de leurs ancêtres. On les suit dans leurs galères, leurs fous rires et leurs prises de tête, leurs rencontres avec de jeunes Algériens venus trouver du travail en Europe et qui s'étonnent de leur démarche, des Espagnols, des Gitans, des travailleurs africains clandestins dans les serres, leurs détours par le Maroc, le désert, la montagne. L'aspect humain est filmé avec douceur et authenticité. Les paysages de ruine et de désolation ont une certaine beauté. La bande-son correspond toujours à une étape donnée, c'est aussi un dépaysement sonore. La scène de musique de danse rituelle à Alger est forte, digne d’une anthologie. Le tout montre des personnages ordinaires au quotidien dans des histoires absurdes ou insolites dotées d'une dimension tragique, avec le pouvoir de susciter de vraies émotions car ces personnages sont proches du spectateur tout en arrivant à le surprendre.

 

L’économie est toujours mixte dans le sens où nulle économie n’est jamais totalement vouée au marché ni à l’État, au public ni au privé. Les gouvernements et les entreprises s’influencent mutuellement. Cependant le néolibéralisme ne vise-t-il pas à détruire l’équilibre qu’une économie mixte permet d’atteindre? Baisser de manière forcenée le coût de la main d’œuvre, réduire systématiquement les dépenses publiques, flexibiliser le travail au détriment des travailleurs, voilà qui entraîne une grande misère, une forme d’esclavage, l’acceptation de l’inacceptable au nom de la dictature des marchés et du profit à court terme.

Pour autant, le communisme est-il la seule opposition au néolibéralisme? N’est-ce pas un système productiviste dont les dogmes condamnent toute autre alternative, ce que d’aucuns appellent l’économie communiste de marché? Le capitalisme et le communisme partagent une vision abstraite de l’économie et de l’universalisme, tous deux se traduisent concrètement: l’un par la compétition généralisée et l’instrumentalisation de l’individu, l’autre par l’absence de démocratie et l’instrumentalisation du droit. 

Ne convient-il pas plutôt, pour empêcher la dictature des marchés, d’envisager une économie mixte basée sur une économie concertée, un dialogue permanent entre les entreprises, les syndicats et les États?

Or la concertation est biaisée par les rapports de force. L’espace social se traduit par des luttes et par des dominations liées aux différentes positions occupées par les individus en son sein.

Pour faire évoluer l’économie vers une plus grande solidarité, des économies alternatives essaient de faire entendre leur voix. Individus, collectifs et entreprises mettent en avant le respect d’autrui plutôt que la rentabilité, donnant à la démarche économique une dimension d’engagement.

L’altermondialisme va dans le sens de ces alternatives économiques à échelle à la fois locale et mondiale. Trop de chômage, d’inégalités, de crises financières, d’hégémonie culturelle et de désastres écologiques incitent à penser le monde autrement, dans un mouvement citoyen, régulateur et démocratique. Cependant l’altermondialisme ne prône pas ouvertement une économie mixte mondiale, ses contours restent mal définis et laissent dans le discrédit l’économie mixte telle qu’elle a été développée à échelle nationale par certains États avant de se plier au néolibéralisme. La résistance locale et l’autogestion, l’économie solidaire, demeurent les aspects les plus pertinents de l’altermondialisme.

Par ailleurs, les facteurs environnementaux doivent également être pris en compte. L’écologie et l’économie avaient suivi des voies contraires ou opposées avant d’admettre, de plus en plus, la nécessité de leur rapprochement malgré la persistance des désaccords entre les différents acteurs au sujet de la croissance et sur d’autres aspects du débat. Mais pour faire admettre l'idée que, culturellement et écologiquement, d'autres modèles économiques sont possibles, ne faut-il pas placer la volonté politique au-dessus des prétendues lois du marché? Contrairement à une idée reçue, la théorie économique standard elle-même n’encourage pas la dérégulation de ces derniers et dénonce le gaspillage des ressources qu’une telle irresponsabilité pourrait entraîner.

Le projet d’un État mondial démocratique ouvrirait la voie d’une politique planétaire sur les marchés globalisés, en renforçant le pouvoir des collectifs capables de réguler les débordements de l’économie. L’État doit contrecarrer l’action néfaste des marchés livrés à eux-mêmes. Mais comment parler d'État mondial sans évoquer la population mondiale? Comment tracer les grandes lignes d'un tel projet sans rappeler les liens étroits qui unissent économie et démographie, et les dangers de la surpopulation planétaire?

Dans une vision régulée de l'économie faisant toute leur place aussi bien aux services publics qu'aux entreprises privées, l'économie mixte reste un projet à inventer ou à réinventer mondialement, en se nourrissant de tous points de vue et alternatives progressistes, au-delà de la seule opposition traditionnelle entre classiques et keynésiens, et par une dimension éthique respectueuse de l’homme et de la femme. Il faut garantir certains services publics car d’intérêt général et par solidarité: l’eau, l’électricité, les transports en commun, le courrier, l’éducation, la recherche, la santé, la justice, la police et la défense.

Il ne serait pas juste que tout le monde perçoive le même salaire: certaines compétences, responsabilités, implications et prises de risques méritent une meilleure valorisation. Cependant il faudrait veiller également à ce que les inégalités ne soient pas trop importantes comme c'est malheureusement le cas aujourd'hui. Sans mettre tous les salaires au même niveau, on est quand même en droit d'attendre un minimum: pouvoir vivre décemment de son travail. C'est en ce sens que l'État serait utile pour jouer un rôle de justice, d'équité et d'arbitrage, protéger et aider les plus démunis.

Les grandes surfaces, quant à elles, appartiennent généralement à de grandes entreprises qui génèrent de grands profits et qui remercient très mal les agents sur lesquels elles s'appuient, notamment les producteurs et les salariés. Cependant elles présentent un grand avantage pour la clientèle: celui d'offrir un large choix de tous les produits sur une même surface, ce qui est très pratique.

Il faudrait donc les conserver, mais réformer le système économique dont elles dépendent actuellement. Passer d'un système où une seule grande société possède de nombreuses grandes surfaces, dans son pays voire dans le monde entier (système actuel), à un système où chaque grande surface serait entièrement gérée par des PME, qui en seraient propriétaires (système proposé). En outre, chaque PME serait encouragée et soutenue par les pouvoirs publics en contrepartie d'une rémunération correcte de ses salariés et de rapports économiques équitables avec les producteurs. Seul un programme politique volontaire pourrait imposer une telle réforme. Cette volonté est totalement absente de l'échiquier politique actuel tous bords confondus. Les PME ont intérêt à être de gauche.

Concernant les retraites, voici une solution pragmatique implacable, résumable en cinq points: premièrement, chacun aurait le droit de vivre aussi longtemps qu'il le souhaite; deuxièmement, chacun aurait le droit de mourir quand il le souhaite (droit au suicide assisté sans incitation au suicide); troisièmement, chacun pourrait travailler aussi longtemps qu'il le désire; quatrièmement, chacun pourrait s'arrêter de travailler quand il le désire (mais il ne toucherait aucune retraite, donc il faudrait qu'il se débrouille); cinquièmement, si celui qui choisit le quatrièmement n'a pas les moyens, voir le deuxièmement.

 

Au sujet de la vision manichéenne de l'Histoire pouvant servir de point de départ à un raisonnement dont le but serait d'en montrer les limites et d'embrayer sur les subtilités à côté desquelles l'on serait passé, il faut noter que cette vision manichéenne a nourri les positions antitotalitaires d'une manière assez malhonnête, puisque visant à légitimer les oligarchies financières qui elles-mêmes représentent une forme de totalitarisme malgré leur prétention à la démocratie.

En somme, le stalinisme et le nazisme serviraient d'alibi aux aberrations du monde poststalinien et post-nazi, qu'il faudrait accepter en bloc sous peine de passer pour un utopiste dépassé ou pour un dictateur en puissance: les ficelles sont grosses.

Pour autant, les alternatives opposées ne sont pas exemptes elles non plus d'écueils manichéens à travers la nationalisation systématique de certains secteurs de l'économie qu'elles proposent car on retombe néanmoins dans une forme de communisme.

En revanche, le fait de limiter l'expansion des exploitations privées, si cette limitation était appliquée et étendue à l'ensemble du secteur privé, permettrait aux petites entreprises de se développer et de se maintenir d'autant mieux que le risque de voir se développer de grandes entreprises serait contenu, constituant ainsi une alternative à gauche sans passer par le communisme.

En somme: nationaliser des cultures de bananes, non; interdire les empires de la banane, oui; être contre le capitalisme, pas prioritairement; être contre les excès du capitalisme, oui; être marxiste et penser que de ce fait on est forcément communiste, non; être de gauche avec des influences marxistes dont le combat serait dirigé contre les dérives et contre la criminalité du capitalisme, oui; tout nationaliser, non; établir un État mondial garantissant définitivement des services publics de qualité dans un certain nombre de domaines relevant de la solidarité générale (eau, électricité, santé, éducation, courrier, transports, police, justice, défense) tout en promouvant un secteur privé constitué de petites entreprises pour les autres services, vision de gauche d'une économie mixte mondiale, oui.

Force est de constater, pour ouvrir le sujet sur les institutions et les idées politiques à échelle nationale, qu'aucun parti politique n'a la moindre volonté de forcer la marche du monde pour imposer un tel programme. Les communistes de tradition trotskyste fondent peut-être leur espoir sur certaines formations existantes et médiatisées. Encore faut-il que les partis en question assument leur étiquette, et leur duplicité rhétorique à ce sujet ne plaide pas en leur faveur. Mais si l'on n'est pas communiste, il n'y a quasiment plus personne à gauche car le parti socialiste est un parti corrompu, qui n'a aucune volonté de combattre quoi que ce soit, hormis les cibles faciles.

 

Les républiques oligarchiques et corrompues, qui n’ont de démocratique que le slogan, favorisent la bipolarité et l’alternance, la confiscation du pouvoir par deux camps adverses et complices à la fois. Leurs représentants sont issus des mêmes élites, des mêmes universités ou écoles prestigieuses et fréquentent les mêmes clubs. Leurs partis politiques sont complices des riches et des puissants, méprisant le peuple, et leurs différences politiques sont mineures. De par sa condition, un politicien de cette caste est plus proche de son adversaire désigné que de n’importe quel homme de la rue.

La couleur de peau du candidat n’y change rien, il faut le préciser puisque le politiquement correct a voulu se servir de cet argument pour traduire une avancée culturelle et progressiste qui n’est que supercherie dans la mesure où les populations ciblées n’y gagnent rien. Penser qu’un président va lutter contre les discriminations raciales parce que sa peau est noire, c’est comme penser que la justice est mieux rendue pour les communautés arabes depuis qu’une ministre arabe s’occupe des tribunaux dans un pays à majorité blanche. L’un n’est pas plus défenseur du peuple noir que l’autre du peuple arabe, l’un comme l’autre étant des privilégiés vivant bien loin des misères de la rue.

À part les dictatures communistes, la gauche est de moins en moins représentée dans le monde en termes de partis politiques bénéficiant de financements conséquents. Pour la démocratie et le pluralisme, c’est inquiétant. En guise de protestation, on peut voter blanc ou voter pour de petits partis. Il n’y a pas de raison valable à ce que deux partis politiques se partagent exclusivement le pouvoir à tour de rôle. Il faut interdire le financement public des partis.

La république française, même en admettant que sur le papier son fonctionnement soit démocratique, contredit la démocratie dans les faits: notamment parce que le financement public de certains partis politiques privilégiés aux frais du contribuable est absolument incompatible avec l'idée démocratique d'un pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple. Et, même en admettant que contrairement à la France une république puisse effectivement proposer un système démocratique, une république démocratique sera toujours moins démocratique qu'un régime démocratique.

Ce régime démocratique n'est peut-être, pour l'instant, qu'une utopie mais il est possible de définir un régime démocratique distinct du régime républicain. On dira: si la démocratie est un régime, quel est le système sur lequel elle repose? La réponse est évidente: un régime démocratique ne peut reposer que sur un système démocratique. C'est en cela que la démocratie se démarquerait d'emblée de la monarchie et de la république qui, elles, auraient en commun de pouvoir proposer des systèmes politiques différents. Dans un régime démocratique, il ne peut y avoir qu'un seul système possible: la démocratie.

La question qui se pose alors est: en quoi une démocratie peut-elle différer d'une république au point de prétendre à un régime à part entière? Le régime est déterminé par la propriété du pouvoir, c'est ainsi qu'il se définit. Qui détient le pouvoir? Dans une monarchie, c'est une seule personne: le roi. Dans une république, ce sont plusieurs personnes: outre le président et ses ministres ainsi que le parlement, la république tend à valoriser la bipolarité et l'alternance. Par essence elle réduit le champ du pluralisme et de l'opposition pour préserver les privilèges du pouvoir. C'est ainsi que la révolution française n'a pas été une révolution populaire mais une révolution bourgeoise: le pouvoir de l'argent contre le pouvoir de la noblesse.

Le peuple n'a pas forcément son mot à dire dans une république: ce qui compte avant tout dans une république, c'est l'élite politique et les institutions qui s'y rattachent, c'est l'idée que la politique est un métier que seules certaines personnes autorisées peuvent exercer. On peut éventuellement demander son avis au peuple: élections, référendums, mais le critère institutionnel prévaut. Si la monarchie et la république sont des régimes qui peuvent admettre des systèmes différents (plus ou moins démocratiques, voire pas du tout), c'est parce que ces deux régimes sont au fond proches dans leur vision élitiste et confiscatoire du pouvoir.

D'où cette définition du régime démocratique: si la démocratie c'est le pouvoir du peuple, alors le régime démocratique se distingue de la république en ce que le pouvoir ne revient non plus à plusieurs personnes autorisées, mais à n'importe qui. La politique n'est plus un métier spécifique dans le sens où il ne demande pas de compétence spécifique, étant alors considéré comme l’affaire de tous.

Comment, dès lors, distinguer concrètement un régime républicain d'un régime démocratique? Dans un régime républicain, il peut y avoir financement public de certains partis politiques; dans un régime démocratique, ce serait rigoureusement interdit. Dans un régime républicain, se présenter aux élections peut exiger l'accord préalables des maires et leurs signatures; dans un régime démocratique, les élections seraient absolument libres et n'importe qui pourrait se présenter.

Le financement des partis est un aspect crucial, mais il est aussi question de la signature des maires. Actuellement le contribuable français finance surtout, qu'il le veuille ou non, les campagnes, y compris les campagnes médiatiques, des socialistes et des libéraux. Les maires, majoritairement acquis à la cause de la bipolarité oligarchique, font barrage pour empêcher l'émergence des alternatives politiques. Le peu de place concédée revient à un pseudo-centre qui n'est que l'ombre lui-même, ainsi qu'aux bons et aux méchants de service, les trotskystes et les nationalistes.

Pour empêcher les lobbys dans la politique, il suffirait d'imposer une limite aux financements privés, de façon à obtenir une répartition équitable dans le financement des partis. À ceux qui qualifient la proportionnelle intégrale d’ingouvernable, on rétorquera: elle n’est ingouvernable que si l’on veut qu’elle le soit. Il faudrait imposer une discipline aux parlementaires, avec de lourdes sanctions en cas d’excès, absentéisme ou débordement de temps de parole par exemple.

La définition technocratique omet de prendre en compte les aspects historiques et économiques de ce que l'on appelle une république, en gros, depuis la révolution française. Une république, concrètement et dans l’Histoire récente, c'est un régime qui a été mis en place par des industriels et par des banquiers avec l'appui de la mafia pour contrôler le peuple. Les mafias sont nées de l'instabilité politique en Europe consécutive à la révolution française. Elles ont été instrumentalisées par la bourgeoisie pour stabiliser les peuples tout en asseyant la domination des nouveaux privilégiés, les bourgeois à la place des nobles.

Il y a certes séparation des pouvoirs mais il faut entendre le mot pouvoir dans son acception de privilège. Une république, c'est une séparation des privilèges. On a aboli des privilèges, ceux de la noblesse, uniquement pour les donner à une nouvelle caste politicienne. Les privilèges ne sont plus le fait d'un seul mais de plusieurs. Le système qui dépend de ce régime est donc plus oligarchique, dans les faits, que démocratique.

Un régime démocratique abolirait tous les privilèges de la fonction: il ne serait plus séparation des privilèges mais séparation des tâches. Car dans un régime démocratique la fonction politique serait une tâche ingrate, relativement sous-payée, lourdement surveillée et sanctionnée en cas d'abus, réservée aux seuls idéalistes et dévoués à l'intérêt général. Inutile de jouer sur la terminologie: on l'appellerait démocratie ou État démocratique.

Sur la question de la démocratie directe, pour la rendre gérable à grande échelle, une décentralisation totale serait nécessaire, voire une atomisation et une division de la fonction publique, une certaine indépendance des régions et des communautés, voire encore une structure fédérale visant à équilibrer le pouvoir central, à passer d'un pouvoir vertical et hiérarchisé à un pouvoir horizontal et a-hiérarchique, de façon à promouvoir la politique à petite échelle. La démocratie ainsi définie correspond à un projet altermondialiste.

 

La marge d'action des politiques aujourd'hui est tellement dérisoire face aux requins de la finance mondiale que, finalement, le centre est une quantité négligeable. En théorie un centre serait bienvenu en termes de contribution au pluralisme et à la démocratie, encore faudrait-il que les différences entre la gauche et la droite soient assez importantes pour qu'une synthèse centriste soit intéressante et pertinente en tant qu'alternative politique. Les désaccords de détail sur des demi-mesures insignifiantes laissent les querelles de personnes et de partis prendre le dessus au détriment des idées politiques, puisque celles-ci deviennent inexistantes.

Tel chef centriste, indépendant en termes d'alliance avec d'autres partis, se plaint d'être muselé, victime d'un complot des institutions. Il a le droit de vouloir exister, mais ce qu'il propose est si peu différent de ce que proposent ses confrères des autres partis que l'électeur sensé a du mal à compatir, pour ne rien dire de tel autre chef centriste qui, lui, n'hésite pas à conclure des alliances. Le candidat centriste peut tout aussi bien s'affirmer comme une façade politiquement correcte censée faire oublier le mauvais souvenir des affairistes qui l'ont précédé au sein de la même formation. Il peut avoir l'air plus gentil, plus propre sur lui, mais il n'est pas plus hostile à la mafia que ses anciens collègues.

La seule volonté de tirer la couverture à lui peut expliquer l'attitude d'un nouveau rival centriste: aucune intégrité, aucune éthique, aucun principe, juste une propension à se mettre en avant, à bousculer ses pairs parce qu'il veut être vu et passer devant tout le monde. Le président de la république ne vaut pas mieux, il a la même mentalité. Seule sa réussite fait la différence, car il en faut bien un au sommet du podium. Tel est le darwinisme social, la course des spermatozoïdes dans la vie prétendument politique. Comment ne pas éprouver un désabusement électoral légitime face à une telle désertion? Une charte de probité idéologique devrait être un préliminaire obligatoire à tout engagement dans la vie publique.

 

La notion de politiquement correct occulte le débat politique, dans l’entretien de la confusion entre la probité institutionnelle, légitime, et le panurgisme social, illégitime. Ce dernier entend donner bonne conscience à ses adhérents, via la dissimulation des magouilles sous une apparence de respectabilité collective, comme Jacques Chirac contre la guerre en Irak soi-disant par angélisme, alors que les enjeux étaient pétroliers.

Le problème n'est pas, dans un débat donné, d'adopter telle ou telle position. Ce n'est pas le choix idéologique en lui-même qui détermine ce genre d’attitude, mais les raisons pour lesquelles on y souscrit ou, plus exactement, l'absence de raisons. Qui ne réfléchit pas se contente de suivre le troupeau et de cogner sur ceux qui ne font pas comme lui, sachant qu'il peut cogner tant qu'il veut puisque la majorité silencieuse, présumée ou avérée, le couvre et le protège. C’est la définition même de la bêtise sociale.

 

Que dire d’un candidat à la présidentielle qui, après sa défaite, renie le programme de son parti, affirmant qu’il n’y croyait pas lui-même? Le tollé qu’une telle attitude peut soulever à juste titre est toujours trop bref, tollé que le parti en question s’efforce vite d’étouffer dans un élan révisionniste et calculateur. Demeure la certitude que le candidat désigné voulait devenir président à tout prix, qu’en cela il n’était qu’un éléphant comme un autre. Quant à la soi-disant relève des candidats potentiels de la nouvelle génération, ce ne sont que des salonnards, de jeunes rapaces qui n’aspirent qu’à devenir des éléphants à leur tour. On connaît le schéma.

Ce candidat s’est tout simplement trahi. À force de manœuvres, de tergiversations et de manigances, les politicards se laissent prendre tôt ou tard au propre piège de leur duplicité et de leur esprit tortueux, sous le coup de l’aigreur consécutive à la défaite. Il reconnaît même sa faute après coup, déclarant qu’il serait difficile pour lui de remonter la pente et de regagner la confiance de ses électeurs trahis.

Pour les partisans concernés les plus lucides, ce vote était le vote de la dernière chance, la moindre des choses était de pouvoir compter sur un candidat qui ne se démentirait pas lui-même. L’aveu du double discours est impardonnable en politique car il jette un discrédit sans appel et c’est au parti tout entier, qu’il mette de nouveau ce candidat en avant ou pas, d’en assumer la responsabilité collective.

Vote de la dernière chance, pourquoi? Pour prouver enfin que ce parti était capable d’opérer un virage à gauche, une gauche qui refuse la compromission avec la criminalité financière des lobbyings mondiaux ainsi que l’oppression du peuple par le haut patronat et par la haute fonction publique, divisés mais complices dans leur instrumentalisation des travailleurs et des citoyens. Aujourd’hui ce parti n’aspire qu’à prendre le chemin de cette vague social-démocratie qui ne veut rien dire et qui lui impose comme modèle factuel les partis politiques étrangers ayant déjà expérimenté cette formule sur leur propre territoire, se présentant dans un premier temps comme l’équivalent des partis de droite dans les États considérés comme retardataires de ce point de vue.

Toujours un peu plus à droite. Telle est la dérive néolibérale qui entraîne le monde dans sa spirale infernale, et dont une institution bourgeoise comme la formation politique incriminée se résume finalement à un auxiliaire complaisant, soumis et discipliné.

Il y a certes une sincérité chez les petits électeurs et chez les petits militants qui pensent encore, bien qu’abusés, qu’ils peuvent changer ce parti de l’intérieur et en faire une force de gauche crédible, mais les éléphants ainsi que les jeunes loups médiatiques continuent de tuer cet effort, de manipuler leur base et de s'auto-satisfaire dans la position confortable d’un simulacre de gauche qui arrange les hautes sphères financières mondiales, leur folie, leur incompétence, leur immaturité et leur excès. Alors il faut respecter les petits électeurs et les petits militants, de plus en plus minoritaires, qui continuent de croire en un revirement de gauche et qui s’accrochent à cet espoir héroïque au sein de leur parti.

Mais les autres, les pourris, les complices de l’oligarchie, du mensonge et des magouilles, ceux-là ont beau agiter l’épouvantail du nationalisme comme à leur habitude, ils n’empêchent pas les déçus et les désabusés de voter blanc aux élections suivantes. Et rien, pas même la perspective d’un second tour avec les nationalistes, ne peut inciter les adeptes du vote blanc à changer d’avis: l’expérience de l’extrême droite au pouvoir, on l’a non seulement vécue à une échelle nationale mais aussi à une échelle mondiale, c’est tout simplement la présidence du gendarme mondial qui s’est livré à une chasse au terrorisme irrationnelle ainsi que les dégâts qu’une telle politique a provoqués dans le monde.

Ses adversaires démocrates n’avaient pas et n’ont pas davantage la volonté ni la pugnacité de lutter frontalement contre lui et à présent que les soi-disant représentants de la gauche, toujours un peu plus à droite dans leur imposture, n’aspirent qu’à ressembler à leurs homologues soi-disant démocrates, qui n’ont rien à voir avec la gauche, la voie est décidément libre pour la dérive droitière du monde dont le candidat bourgeois autant que malheureux a désormais accepté d’être le complice en échange des privilèges de la fonction à laquelle il aspire toujours, dans l’ambition morbide qui habite tous ces politiciens sans idéal. Le fait que ce candidat soit une femme n’y change rien, pas plus que l'ironie de son ex-mari accédant aux plus hautes fonctions de l'État cinq ans plus tard.   

Nulle outrance à dénoncer en ces personnes des menteurs ayant porté un coup fatal à leur parti, provoquant la dernière grande vague de déçus à leur détriment. Les droitistes fustigent, un temps, leur rhétorique soi-disant antilibérale. En tant qu’électeurs de gauche, d'autres dénonceront une posture mensongère: ayant renié une fois tout ce qui pouvait ériger leurs propositions en programme de gauche, il ne reste d'eux que leur vrai visage, celui des adorateurs de la finance et de la société, adorateurs qui en cela n'ont ni le désir ni la bravoure de défendre la fonction publique.

 

Un chef d’État esclavagiste peut-il commémorer l'abolition de l'esclavage? À chaque cérémonie célébrant l’abolition historique de l’esclavage, on voit défiler tous ces fantoches de la république, prendre des poses faussement solennelles et graves, prononcer des discours pompeusement vides et ronflants comme à leur habitude. Pendant ce temps, les entreprises et les administrations, entre les mains des acteurs de la finance mondiale, continuent d’asservir le peuple, de le sous-payer, de l’aliéner et de le traiter comme un chien avec l'aval des politiciens qui, conformes à leurs traditions, se succèdent les uns après les autres dans leur couardise et dans leur inefficacité, tous bords politiques confondus.

L'esclavage moderne, une formule plus que jamais d'actualité dans de telles conditions. Quant aux traites négrières, que l'on évoque le pillage des matières premières des continents pauvres, pillage qui se poursuit allègrement sous le contrôle des dictateurs mis en place par les pays les plus riches, aussi républicains soient-ils. Comme avait dit un poète inspiré, le continent noir est un grand frigo que l'on passe son temps à vider mais que l'on ne remplit jamais. Il n’y a malheureusement rien à commémorer.

 

Les tenants de la politique néo-libérale, qui sont tous co-responsables et complices malgré leurs rivalités et quoi qu'ils s'en défendent (FMI, Banque Mondiale, OMC, OCDE, gros actionnaires, dirigeants de multinationales, hommes politiques, hauts fonctionnaires, grands avocats d'affaires, juges corrompus, réseaux d'influence, mafias, paradis fiscaux, banques et organismes de crédit, médias d'informations tributaires de lobbyings), veulent nous faire croire que c'est seulement pendant les crises boursières que le monde va mal, et que ces crises ont le mérite d'assainir et de purifier le système. Il n’y a pas lieu de partager cette vision des choses, pour la bonne et simple raison que, même en-dehors des crises boursières, les problèmes sont graves, il y a toujours autant de pauvreté et même davantage, avec son lot de violences en tous genres, d'injustices et de malheur des populations, dont les bureaucraties financières ne se soucient pas. C'est justement parce que les problèmes s'aggravent et que ce système est continuellement inefficace que de graves crises éclatent parfois, confirmant l'échec du système.

Il faut comprendre aussi que les électeurs sont abusés et conditionnés dans l'idée qu'il n'y a pas d'autre choix possible en-dehors de deux (ou quelques) partis toujours mis en avant par les médias et par des campagnes électorales dont le système de financement n'est pas équitable. L'idée que les alternatives politiques sont inexistantes est évidemment une idée reçue, et les politiciens sont partie prenante dans la responsabilité d'une crise économique dont ils figurent au nombre des artisans. Il y a une grande malhonnêteté de leur part à ce sujet: alors qu'ils passent leur temps à se soumettre aux décisions de la finance mondiale, quand une crise éclate ils prétendent que ce n'est pas de leur faute. Il y a aussi un manque de courage dans cette attitude, et un manque de respect envers l'opinion publique.

 

On peut manifester quand on voit son intérêt à le faire ou par solidarité, peu importe, c'est un droit qui permet à la rue d'agir là où les partis politiques tous bords confondus échouent dans leur prétention à représenter le peuple. C'est un problème général qui concerne tous les petits agents, ceux de la fonction publique bien sûr mais aussi ceux du privé. Il faudrait arriver à mettre en valeur le fait que, malgré les différences qui séparent les environnements professionnels et malgré la soi-disant solidarité corporatiste liant la base à la hiérarchie, une vue de l'esprit car la hiérarchie est déconnectée de la base, il y a davantage de solidarité entre un petit fonctionnaire et un petit salarié du privé voire même un petit patron de PME qu'entre n'importe quel subordonné et sa direction générale dans de grandes structures, qu'il s'agisse d'une grande administration ou d'une société nationale ou multinationale.

En clair, la majorité des travailleurs mènerait, sans le savoir, le même combat contre la petite minorité censée les diriger, et là l'on retombe sur des notions marxistes dont le communisme n'est pas forcément la seule issue. Il serait bien réducteur pour la gauche de n'avoir comme seule option que l'imposture et la bourgeoisie de pseudo-partis de gauche parlementaires ainsi que le communisme qui n'a, dans son malheur historique, engendré que des dictatures de par le monde. Les partis écologistes, quant à eux, ne manquent-ils pas de radicalité dans leur propos? Ce qui a étouffé certains d’entre eux n'est-il pas le tort de rester dans l'ombre des socialistes trop complaisants?

Il y aurait d'autres alternatives à imaginer à gauche en termes de représentativité, le mondialisme lui-même restant limité pour l'instant: face à un forum économique unique on n’a qu’un forum social unique. Mais ce dernier représente un mondialisme de gauche parmi d’autres possibles, qui restent à imaginer. De duel qu’il est, le mondialisme, de gauche en l’occurrence, pourrait devenir pluriel en dégageant d'autres courants de pensée et d'action.

Car il devient de plus en plus difficile de défendre ou d'obtenir des acquis en agissant nationalement. Ce n'est pas la politique nationale qui mène le monde mais la finance mondiale, d'où il ressort que les vrais dirigeants du monde, industriels, gros actionnaires, institutions financières, paradis fiscaux, mafias, ne sont pas élus démocratiquement, et la démocratie apparaît comme une illusion dont les politiques nationaux ne sont que les exécutants serviles et corrompus. La volonté de réduire les effectifs dans les services publics, dont l'enseignement, correspond à un projet d'inspiration néolibérale qui n'a pas été décidé localement.

Pour autant, il y aurait également des réformes progressistes à accomplir nationalement dans le but de donner plus d'ampleur à un mouvement de ras-le-bol général. Par exemple, le fait que les mouvements soient toujours coordonnés par la même poignée de syndicats historiques limite les possibilités d'expression des travailleurs, il faudrait faire éclater la rigidité des structures syndicales pour permettre à une multitude de syndicats d'émerger afin de représenter le ras-le-bol de toutes les catégories professionnelles et d'inciter les petits agents, ceux du privé comme ceux du public, à se retrouver dans un grand mouvement contestataire et unitaire.

En règle générale et à plus forte raison quand le monde du travail ne respecte pas ses travailleurs, ces derniers ont le droit de revendiquer une distance critique et un désabusement, une absence d'adhésion personnelle à l'esprit d'entreprise, à condition de bien faire leur travail pour que jamais leur intégrité ne soit mise en cause, travailler la mort dans l'âme. La force de travail du peuple, malgré tous les défauts du peuple, est la force politique et la force en général qui font tenir le pays et le monde dans lequel on vit. La classe politicienne est un parasite qui vit sur notre dos, nous n'avons pas besoin d'elle en l’état.

 

Les applications concrètes de la politique doivent être laissées à des professionnels et à des scientifiques lorsque le degré de compétence impliqué l'exige: le débat a pour vocation de fixer les grandes orientations, les points de détail reviennent si nécessaire aux agents compétents, en concertation avec la catégorie concernée, les travailleurs qui connaissent leur pratique pour la vivre au quotidien. Voir l'agriculture, l'énergie et d'autres domaines. Quand on dit que les politiques n'écoutent pas assez le peuple, ils gagneraient à le faire non seulement du point de vue de la justice et de l'équité, mais aussi d'un point de vue simplement technique.

 

D. H. T.

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Chapitre 2: 500 propositions politiques (2011-2012)

1. Abolir la dette des pays africains et autres de manière immédiate, absolue et inconditionnelle. - 2. Abolir le franc CFA pour que les pays africains concernés aient leur propre monnaie sans rendre de compte à Paris. - 3. Renoncer à toute ingérence économique et politique dans la vie des pays africains et autres: que la France cesse de piller leurs ressources. - 4. Permettre à l'Outre-mer de commercer avec les États voisins sans l'autorisation de Paris. - 5. Aider Haïti à se reboiser jusqu'à ce que cette île retrouve sa beauté d'antan si l'État haïtien accepte de classer les sites naturels. - 6. N'accueillir les immigrés que si la France peut leur garantir un logement, un travail et la nationalité française sur demande. - 7. Abolir les aides sociales (chômage, retraites) en contrepartie d'une politique de plein emploi: travail obligatoire et salaires élevés. - 8. Renationaliser et garantir les services publics tels que: santé, éducation, justice, transports, courrier, eau, électricité. - 9. Reconvertir les grandes entreprises en viviers de PME: toute grande entreprise disparaîtra au profit de plusieurs entreprises plus modestes. - 10. Faciliter les démarches de création d'entreprises en abolissant toute charge sociale et statutaire, avec imposition sur les seuls revenus. - 11. Favoriser le libre-échange pour permettre à une économie d'import de générer des emplois en France et d'élargir le choix du consommateur. - 12. Abolir les barrières protectionnistes si les États partenaires acceptent de nous ouvrir leur marché: tout le monde importe/exporte. - 13. Interdire les délocalisations tant que l'objectif plein emploi en France n'est pas atteint. - 14. L'autorité de l'État doit primer sur les entreprises: le plein emploi ne sera atteint que si l'État se charge du recrutement des salariés. - 15. Interdisons l'esclavage moderne: stop aux stages non rémunérés ainsi qu'aux métiers de services payés à la commission. Un salaire sinon rien. - 16. Les salaires doivent être adaptés au coût de la vie: tout salarié doit pouvoir vivre décemment de son salaire sans emprunt ni crédit. - 17. L'égalité des chances au travail passe par la valorisation des compétences: le recrutement doit se faire uniquement sur les compétences. - 18. Les politiques fixent les grandes orientations, les techniciens compétents devraient être consultés pour toute application précise. - 19. Les services publics doivent favoriser ce qui est utile et vital, il faut donc réduire la bureaucratie et l'administration au strict minimum. - 20. Pour en finir avec les paradis fiscaux, interdisons la concurrence fiscale dans le monde. La France doit proposer cette idée aux autres pays. - 21. Nationaliser les banques afin de renforcer le contrôle de l'État sur l'économie dans une optique interventionniste et autoritaire. - 22. Prononcer la loi martiale sur le territoire afin de permettre à l'armée de nous débarrasser de la mafia et du racket. - 23. Rétablir la peine de mort contre les tueurs en série, les tortionnaires, les violeurs, les conjoints violents et le grand banditisme. - 24. Renforcer les moyens et effectifs des agents compétents du service public: internes, urgentistes, enseignants, magistrats, policiers. - 25. Réhabiliter la culture de la mort au nom de la liberté individuelle: avortement, stérilisation, euthanasie, suicide assisté, peine capitale. - 26. Réguler notre démographie par le contrôle des naissances, de façon à ce qu'il n'y ait pas plus d'habitants que de logements disponibles. - 27. Mettre un terme à l'urbanisation, œuvrer à la reforestation ainsi qu'au regain des zones rurales pour un meilleur environnement. - 28. Interdire l'élevage industriel intensif, qui pollue, produit de la malbouffe et maltraite les animaux. - 29. Augmenter les moyens pour optimiser la sécurité des centrales nucléaires, tout en évoluant vers les énergies vertes pour les remplacer. - 30. Obliger toute l'industrie agro-alimentaire à se reconvertir dans la nourriture bio / commerce équitable / sans additif chimique. - 31. Interdire le lobbying car il favorise la corruption. - 32. Donner aux magistrats, policiers et militaires autant de moyens et d'effectifs que nécessaire pour éradiquer la corruption. - 33. Dissoudre les associations dont certains membres se sont rendus coupables de corruption et d'affairisme. - 34. Obliger les surveillants à sévir dans les cours de récréation et aux abords des écoles contre le racket, les bagarres et autres violences. - 35. Placer les enfants violents dans des écoles militaires afin de les réinsérer ou de les former à devenir de futurs militaires. - 36. Légaliser le port d'arme civil afin de permettre à chaque citoyen (-ne) de se défendre contre les agressions, tout en renforçant la police. - 37. Que la France s'interdise toute intervention armée dans des pays étrangers, sauf à des fins défensives en cas de menace extérieure avérée. - 38. Investir dans les prisons pour améliorer les conditions de détention des prisonniers, tout en leur confiant des travaux d'intérêt public. - 39. Abolir l'autorité psychiatrique dans les affaires pénales. Que les hommes soient jugés selon leurs actes, d'un strict point de vue pénal. - 40. Apprendre aux enfants le respect de l'autorité, le respect d'autrui et la politesse dans les cours d'éducation civique à l'école. - 41. Rétablir l'enseignement de l'orthographe et de la grammaire dans les cours de français à l'école, ainsi que la discipline et l'autorité. - 42. Faire de l'écologie une discipline enseignée à l'école. - 43. Remplacer les cités HLM par des zones agricoles pour permettre à leurs habitants de vivre de l'élevage et du fruit de leurs récoltes. - 44. Donner aux agriculteurs français autant de subventions que nécessaire pour leur permettre de vivre de leur activité. - 45. Au lieu de construire de nouvelles habitations, repeuplons les villages de nos campagnes et de notre arrière-pays. - 46. Lancer un vaste programme écologique de désurbanisation pour le regain des campagnes et pour planter des forêts à la place des villes. - 47. Arrêtons de construire des immeubles et des usines, retournons à la terre. L'être humain du futur sera paysan/chasseur ou ne sera pas. - 48. Légaliser le commerce de rue pour rendre l'économie aux citoyens, tout en exonérant de charges le commerce sédentaire. - 49. Reconvertir la république en état démocratique décentralisé, avec reconnaissance de la diversité ethnique et des cultures locales. - 50. Rendre la pratique des langues régionales ou ethniques obligatoire, en plus du français et d'une langue étrangère. - 51. Accorder un statut d'autonomie juridique à des zones communautaristes ou régionalistes en contrepartie du respect de la constitution. - 52. Partager le pays entre des zones communautaires et des zones de mixité culturelle afin d'évoluer vers un État multi-culturaliste et tribal. - 53. Instaurer la démocratie directe et la mise en place de parlements populaires régionaux composés de citoyens avec pouvoir référendaire. - 54. Abolir les privilèges de la fonction d'élu politique. - 55. Payer les politiciens au SMIC. - 56. Reconnaître le vote blanc et, en cas de victoire du vote blanc, obliger les candidats à prendre en compte les revendications citoyennes. - 57. Soumettre les parlementaires à un devoir de présence et d'assiduité. - 58. Le sénat ne sert à rien: il faut l'abolir. Ses compétences peuvent être gérées par une seule assemblée parlementaire. - 59. L'État n'a pas pour vocation de financer les associations, à ces dernières de subsister grâce aux dons privés de leurs adhérents. - 60. Les services publics vitaux et les subventions à notre agriculture doivent devenir les priorités constitutionnelles du budget de l'État. - 61. Objectif zéro SDF, un abri pour tous: repeupler les villages abandonnés, les organiser en communautés de travailleurs solidaires. - 62. Rendre gratuit l'accès à l'université, comme l'école, le collège et le lycée. Fin de l'autonomie, recrutement des profs sur concours. - 63. Formation professionnelle obligatoire après le bac, redirection automatique de l'élève vers les filières du marché qui recrutent. - 64. Réserver l'enseignement universitaire aux futurs enseignants, sauf pour les autres filières universitaires professionnelles. - 65. Que l'État place lui-même les candidats à l'emploi dans les entreprises selon les compétences, sans favoritisme et par ordre d'arrivée. - 66. Interdire aux membres d'associations confraternelles d'accéder à la magistrature, pour cause d'incompatibilité avec l'impartialité requise. - 67. Interdire les réseaux d'influence et les sociétés occultes, qui favorisent le népotisme, le laxisme et la corruption. - 68. Accorder aux églises le seul statut de monuments historiques, tout en permettant aux chrétiens de s'y adonner à leur culte moyennant finance. - 69. Que le financement de nouveaux édifices religieux (églises, mosquées, temples, etc.) soit confié aux seuls investisseurs du secteur privé. - 70. Que l'enseignement des valeurs religieuses (christianisme, judaïsme, islam, bouddhisme et autres) soit proposé à l'école à titre informatif. - 71. Obliger les enseignants à donner la parole aux filles autant qu'aux garçons. - 72. Enseigner à l'école les valeurs traditionnelles comme l'union de l'homme et de la femme. Officialiser ce modèle comme dominant. - 73. À travail égal, même salaire pour les hommes et pour les femmes. - 74. Tout salaire doit permettre aux hommes et aux femmes de vivre de manière autonome, sans dépendre de personne financièrement. - 75. Abolir le mariage civil, conserver le mariage religieux ou ethnique en le réservant aux seules unions entre un homme et une femme. - 76. Faire de l'union homme/femme la seule union reconnue et interdire toute expression publique de comportements déviants. - 77. Imposer la majorité sexuelle à 18 ans. - 78. Seul un couple composé d'un homme et d'une femme peut avoir le droit d'élever / d'adopter un enfant. - 79. Obliger les pédophiles à subir la castration physique sous assistance médicale en milieu carcéral. - 80. Éduquer les élèves à l'école contre l'excision, la polygamie et le mariage forcé, tout en maintenant l'interdiction de ces pratiques. - 81. Instaurer une carte d'identité communautaire en plus de la CI nationale, à réserver aux ressortissants d'un groupe ethnique ou régionaliste. - 82. Reconnaître les langues ethniques dans les quartiers et zones communautaires: enseignement à l'école, cours bilingues, double affichage. - 83. Faire revivre les langues régionales: enseignement obligatoire à l'école dans les régions concernées, cours bilingues et double affichage. - 84. Inclure dans l'éducation dès l'école une initiation aux métiers du tourisme, de l'hôtellerie et de la conservation du patrimoine. - 85. Classer tous les sites naturels encore préservés. Œuvrer à la restauration des sites détériorés ou pollués. - 86. Obliger les industries à se reconvertir dans les énergies vertes. - 87. En cas de marée noire, interdire à la compagnie pétrolière concernée de vendre de l'essence en France. Qui pollue perd un marché. - 88. Toute pollution massive et durable doit être requalifiée en crime contre l'environnement passible de lourdes sanctions. - 89. Mettre à contribution la recherche en génétique pour faire revivre les espèces disparues et recréer la biodiversité. - 90. Lancer un débat national sur le clonage humain. - 91. Distribuer des repas bio dans les cantines scolaires. - 92. Lancer une campagne d'information publique sur le danger et l'échec des OGM: quand on modifie une plante, l'insecte parasite s'y adapte. - 93. Faire du tri sélectif la seule méthode de retraitement des déchets et la rendre définitivement obligatoire. - 94. Augmenter les moyens et les effectifs des éboueurs pour nettoyer nos rues. - 95. Faire travailler les détenus au nettoyage et à l'assainissement des voies urbaines. - 96. Interdire les chiens en ville. - 97. Etendre l'interdiction de fumer à tout espace public, même extérieur. - 98. Légaliser les drogues pour contrer le marché des trafiquants. - 99. Supprimer l'obligation des signatures de maires pour se présenter aux élections: tout le monde a le droit de se porter candidat librement. - 100. Fonder la constitution sur une charte des droits individuels: droit à la santé, à la liberté, à la sécurité, au travail et au respect. - 101. Avoir le droit d'appeler la police sur son lieu de travail pour porter plainte contre un patron ou des collègues qui vous harcèlent. - 102. Installer des caméras dans les entreprises pour lutter contre le harcèlement. - 103. Créer des services de police spécialisés dans les interventions en entreprise pour régler les différends entre salariés. - 104. Donner un statut administratif aux quartiers dans chaque ville et mettre en place un commissariat de police par quartier. - 105. Avoir le droit d'appeler la police pour porter plainte si un voisin ou une personne quelconque vous insulte dans la rue. - 106. Avoir le droit d'exiger l'expulsion d'un voisin si ce dernier est locataire et vous manque de respect: insultes, nuisances diverses. - 107. Les locataires sont surprotégés: au moindre manquement de loyer, exigeons leur expulsion immédiate. - 108. Obliger les propriétaires à mettre leurs immeubles en conformité de sécurité et d'hygiène sous peine de réquisition et de prison. - 109. Exterminer les pigeons, les rats et les cafards dans les villes. - 110. En cas de légalisation du port d'arme civil, organiser des stages de formation au tir dans les commissariats à l'attention du public. - 111. Instaurer un programme d'initiation aux arts martiaux et à la self-défense dans l'éducation physique dès l'école primaire. - 112. Mettre des caméras de surveillance dans les cours de récréation pour renforcer le contrôle des surveillants de cour. - 113. Généraliser les caméras de surveillance dans la rue, avec des effectifs adaptés de façon à permettre une intervention immédiate. - 114. Imposer une charte du droit sur Internet et créer une police spécialisée dans la surveillance du web avec pouvoir d'intervention. - 115. Financer un programme de recherche sur la mise au point de boucliers électromagnétiques anti-agression à la disposition du grand public. - 116. Les informaticiens ont trop de pouvoir et Internet est une vraie mafia: il faut les placer sous contrôle judiciaire à vie. - 117. Seule la vie publique doit être placée sous surveillance: interdiction de surveiller la vie privée d'une personne, sauf crime avéré. - 118. Abolition des "sous-marins" policiers et autres surveillances clandestines: toute surveillance autorisée sera décrétée publique. - 119. La liberté s'arrête là où commence celle d'autrui: que toute contrainte imposée sur des questions privées soit qualifiée de crime. - 120. Créer des papiers d'identité pour chaque animal domestique dont le propriétaire est connu, avec droit au logement et aux bons traitements. - 121. Dans le cadre de sa vie privée, chaque individu est absolument libre de faire tout ce que la loi n'interdit pas: la société n'a rien à dire. - 122. Tout membre d'une communauté ethnique désireux de se plier aux coutumes de son groupe a le droit de le faire. - 123. L'homme est un singe qui fabrique des outils et divers objets: cette idée doit être enseignée à l'école, preuves scientifiques à l'appui. - 124. Toute femme est libre de se promener dans la rue en tenue légère ou intégralement voilée selon son bon vouloir, peu importe le motif. - 125. Imposer la castration physique à tout agresseur reconnu coupable de viol. - 126. Tout criminel coupable d'agression physique devra verser une pension à vie à ses victimes, sous peine de rester à perpétuité en prison. - 127. Tout acte médical entraînant des conséquences irréversibles par négligence du médecin sera considéré comme une agression. -128. Un médecin qui blesse ses patients par négligence, même involontaire, devra rembourser les soins et réparer sa faute gratuitement. - 129. Radier de l'ordre des médecins tout praticien, chirurgien ou autre, qui se sera rendu coupable de blessures volontaires ou non. - 130. La santé pour tous, ce n'est pas l'État-providence ni la Sécu, mais des salaires adaptés au coût de la vie permettant à chacun de se soigner. - 131. Supprimer la Sécurité Sociale afin de donner aux hôpitaux publics autant d'effectifs, de moyens et de soins que nécessaire. - 132. Abolir l'autorité psychiatrique/psychologique: la consultation ne se fera que sur l'initiative du patient, qui assumera ses actes. - 133. Créer un droit à l'objection de conscience antipsychiatrique, permettant à un patient de poursuivre les médecins en cas de thérapie forcée. - 134. Abolir l'autorité médicale en général: tout patient est libre de se considérer malade ou pas, et d'en assumer les conséquences tout seul. - 135. La seule autorité de référence, à part la loi elle-même, doit être l'individu et le droit de chacun de disposer de sa vie comme bon lui semble. - 136. Tout citoyen doit être reconnu sain d'esprit de par la loi et responsable de ses actes: il sera soit honnête, soit délinquant, soit criminel. - 137. L'individualisme est le respect de l'individu en général: respect d'autrui comme de soi-même, il doit être enseigné à l'école. - 138. Les questions d'ordre privé sont laissées à la discrétion de chacun: il n'y a pas de droit spécifique pour les minorités, sauf ethniques. - 139. Le mariage civil n'est que la récupération contractuelle par la sphère publique d'un acte privé, religieux ou ethnique: il doit être aboli. - 140. L'humain n'est rien sans l'univers: l'éducation doit intégrer des valeurs universelles telles que l'union homme/femme. - 141. La religion fonde notre civilisation, même laïque: les traditionalistes doivent pouvoir orienter le contenu de l'éducation des mœurs. -142. Les seules minorités collectives légitimes pouvant réclamer des droits spécifiques sont soit religieuses, soit régionalistes, soit ethniques. - 143. Les lois régissent l'espace public où tous les citoyens ont les mêmes droits: aucune minorité ne sera reconnue sur des questions privées. - 144. Les minorités non reconnues qui revendiquent le mariage ne font que polluer l'espace public: il y a des problèmes plus importants à régler. - 145. Le mariage est un acte privé, de nature religieuse ou ethnique, concernant exclusivement l'homme et la femme, et doit rester tel quel. - 146. Intégrer des conseillers religieux dans les assemblées politiques locales ou nationales, avec pouvoir de propositions légales. - 147. Nulle liberté de conscience privée sans connaissance des fondements religieux, métaphysiques et moraux: dont acte pour la mission éducative. - 148. L'homme n'est rien sans la femme: cette idée doit être enseignée à l'école. - 149. Inviter des missions opérant à l'étranger afin de leur permettre d'exposer au public français leurs objectifs, comme les baptistes ougandais. - 150. Faire de l'éthique une discipline de l'Éducation Nationale, de l’école primaire à la terminale et au-delà. - 151. Les candidats à la présidentielle auront l'obligation de ne proposer que des mesures concrètes dans leurs programmes, et non des généralités. - 152. Tout citoyen pourra se porter librement candidat, mais devra justifier sa candidature par un programme concret et précis. - 153. Tout élu sera obligé, de par la loi, de mettre son programme en application point par point, sous peine d'inéligibilité à vie. - 154. Identifier l'inertie et la fainéantise politiciennes comme des délits susceptibles d'entraîner la perte du mandat de l'élu incriminé. -155. Instauration de la démocratie directe: tout élu politique, quelle que soit sa fonction, sera issu du peuple, directement élu par ce dernier. - 156. L'avènement de la démocratie directe impliquera automatiquement la perte de tout privilège de la fonction d'élu, principe de bi-univocité. - 157. En démocratie directe, la cohésion des institutions et de la nation sera assurée par le maintien constitutionnel des fonctions de l'État. - 158. Les citoyens éliront leurs représentants locaux, régionaux et nationaux, représentant exécutifs et législatifs directs. - 159. Les assemblées populaires, parlements locaux, régionaux et nationaux, seront composées d'élus tous choisis par les électeurs aux urnes. -160. Le chef d'État, issu du peuple et élu par le peuple, laissera aux élections populaires le soin de désigner ses futurs ministres. - 161. Le chef d'État aura le devoir de défendre la constitution, de valider le budget voté, de coordonner les ministères et de diriger les armées. - 162. Les ministres élus par le peuple devront être choisis au sein de la même sensibilité politique que le président: pas de cohabitation. - 163. La cohabitation, synonyme d'inertie politique, doit être déclarée anticonstitutionnelle et donc hors-la-loi. - 164. Le budget national sera voté par les élus du peuple siégeant au parlement national unique, après abolition du sénat. -165. Le vote du budget devra toujours intégrer la défense des services publics et de l'agriculture nationale comme priorités constitutionnelles. - 166. Le budget voté par le parlement dans un premier temps sera ensuite soumis au référendum populaire national. - 167. Droit de véto référendaire du peuple sur le budget de l'État: en cas de victoire du non, révision du projet selon les attentes populaires. - 168. Abolition absolue et inconditionnelle de la dette: aucun État ne doit rien à personne, c'est le devoir des fortunes d'aider les États. - 169. Intégrer définitivement, de par la constitution, la notion d'abolition de la dette dans le vote du budget: ce dernier ne rembourse rien. - 170. La France aura le droit de déclarer la guerre à toute personne physique ou morale qui exigera d'elle remboursement d'une dette quelconque. - 171. Souveraineté nationale absolue sur le vote du budget national: aucune ingérence étrangère, publique ou privée, européenne ou non. - 172. Le vote du budget national inclura un transfert de fonds et de compétences aux parlements régionaux, qui voteront à leur tour leur budget. - 173. Le vote de chaque budget régional par des parlements régionaux sera, comme le vote du budget national, soumis à un référendum populaire. - 174. Le vote du budget régional inclura un transfert de fonds et de compétences aux parlements locaux, qui voteront à leur tour leur budget. - 175. Le vote de chaque budget local par des parlements locaux sera, comme le vote du budget de chaque région, soumis à un référendum populaire. - 176. Les lois nationales seront votées au parlement puis soumises à un référendum, et ainsi de suite pour les lois locales dans leurs assemblées. - 177. Décentraliser un ministère dans chaque grande ville de France par ordre décroissant d'importance démographique. - 178. Tout parlement régional, dans les limites du respect de la constitution nationale, aura autorité d'exception juridique sur son territoire. - 179. Tout parlement local, dans les limites de la constitution régionale, aura autorité d'exception juridique sur son territoire. - 180. Évaluation scientifique, par des comités d'experts indépendants, du temps d'application d'un programme pour établir la durée du mandat. -181. Évaluation démocratique, par les assemblées populaires, du temps d'application d'un programme pour établir la durée du mandat. - 182. Instaurer une durée de mandat variable pour chaque fonction politique selon des critères d'évaluation scientifiques et démocratiques. - 183. La durée des mandats présidentiels et autres ne doit pas être fixe (5 ou 7 ans) mais variable selon le temps nécessaire à la politique menée. - 184. L'absence de progression d'une politique en place et son inaptitude à résoudre les problèmes entraînera de nouvelles élections anticipées. - 185. Le nombre de députés nationaux, régionaux et locaux sera déterminé par le nombre d'organismes collectifs et de sensibilités politiques. - 186. Chaque parlement populaire sera habilité à proposer des lois soumises, à son échelle, au référendum populaire. - 187. Chaque projet de loi naîtra des débats parlementaires, sera révisé par des commissions indépendantes puis soumis au référendum du peuple. - 188. Chaque commune aura son parlement local, dont le nombre de sièges sera déterminé par les sensibilités politiques ou collectives en présence. - 189. Le nombre de sièges d'un parlement local ne devra pas dépasser les capacités d'une salle d'audience permettant un débat audible et ordonné. - 190. Le nombre de sièges d'un parlement régional donné sera déterminé par le nombre de communes de chaque département. - 191. Le nombre de sièges du parlement national unique sera déterminé par un panel représentatif des sensibilités de chaque région. - 192. Paris a trop longtemps régné: elle conservera un ministère mais ne sera plus la capitale de la France. - 193. La France décentralisée aura trois capitales différentes: une capitale constitutionnelle, une administrative et une culturelle. - 194. Marseille capitale constitutionnelle, Lyon capitale administrative, Toulouse capitale culturelle et Paris rien du tout. - 195. Permettre aux électeurs d'élire et de réélire les capitales constitutionnelle, administrative et culturelle selon l'évolution du pays. - 196. Les fondements de l'État: sa réserve d'or (sans économie on ne construit rien), son armée (sans ordre on ne maintient rien). - 197. En contrepartie de la décentralisation et de la démocratie directe, l'armée devra être assez forte pour faire face au peuple tout entier. - 198. L'armée doit disposer d'assez de moyens et d'effectifs tant pour enrayer la guerre civile que pour repousser une menace extérieure. - 199. L'interventionnisme de l'État doit autant punir ceux qui le méritent qu'aider ceux qui en ont besoin. - 200. Imperium et vox populi, nouvelle devise d'une France où l'État et le peuple travailleraient la main dans la main. - 201. Chaque région disposera d'un corps d'armée pour maintenir l'ordre sur le territoire et permettre une intervention immédiate de proximité. - 202. L'armée française est une et indivisible et doit le rester: l'unité nationale repose sur l'unité de sa défense. - 203. Même en cas de décentralisation, tout corps d'armée française demeurera sous les ordres du chef de l'État et servira l'unité nationale. - 204. Le ministère de la Défense aura, de par la constitution, priorité du budget de l'État. - 205. En tant que chef des armées, le chef d'État sera aussi chef du gouvernement et la fonction de premier ministre sera abolie. - 206. L'armée française fera partie intégrante d'une armée européenne qui permettra de s'affranchir de la tutelle des États-Unis d'Amérique. - 207. Le président de l'Europe sera chef de l'armée européenne avec autorité d'intervention en cas de problème transfrontalier. - 208. Même en cas d'armée européenne, le chef d'État français restera seul chef de l'armée française, souverain sur les questions nationales. - 209. Dans la limite de l'autorité imposée par la constitution et par le chef d'État, l'armée française conservera ses grades et ses traditions. - 210. La rémunération des militaires français sera assez attractive pour motiver les troupes et sans privilège pour ne pas léser les citoyens. - 211. Des écoles militaires accueilleront les élèves turbulents. Pas besoin d'ouvrir des prisons pour mineurs: l'armée se chargera d'eux. - 212. Tout demandeur d'emploi sans projet professionnel se verra affecté à l'armée ou à la police, qui se chargeront de le former. - 213. En temps de paix civile, la priorité de l'armée française sur le territoire sera de maintenir l'ordre et de défendre la réserve d'or. - 214. Même en cas de décentralisation, la réserve d'or restera à Paris et disposera d'un corps d'armée spécial pour la défendre. - 215. Les métiers de l'armée et de la police resteront ouverts aux femmes comme aux hommes si la candidate est jugée apte à conditions égales. - 216. Tout militaire devra jurer obéissance aveugles à ses supérieurs, au chef d'État et à la nation. - 217. En cas d'insubordination, de désertion ou de trahison, tout militaire se verra infliger les sanctions prévues par son corps d'armée. - 218. Les sanctions disciplinaires prévues par l'armée contre ses subordonnés devront respecter la constitution et la loi française. - 219. Tout acte de torture sera interdit et l'armée française devra respecter cette interdiction, même en cas de guerre et sans exception. - 220. La vocation de l'armée française sera essentiellement défensive, s'interdira tout projet d'invasion et respectera la population civile. - 221. Fusionner le ministère de l'Intérieur et le ministère de la Défense. - 222. Maintenir la gendarmerie pour la surveillance des zones rurales et la police pour la surveillance des zones urbaines. - 223. En cas de menace de guerre civile, la loi martiale fera autorité et les autres corps d'armée pourront intervenir en plus de la gendarmerie. - 224. Le chef d'État, chef des armées, sera également chef de la police. - 225. Après le chef d'État, le ministre de la Défense et de l'Intérieur sera la principale autorité de référence pour l'armée et pour la police. - 226. En plus d'un corps d'armée par région, la France disposera d'une caserne de gendarmes par canton et d'un commissariat national par commune. - 227. Tout comme les corps d'armée, les policiers bénéficieront d'une rémunération à la fois attractive et sans privilège. - 228. Tout comme les corps d'armée, les policiers auront autant de moyens et d'effectifs que nécessaire pour toute intervention immédiate. - 229. Chaque commissariat de police municipale, attaché à un quartier, disposera d'une salle de contrôle de caméras de rue surveillée 24 heures sur 24. - 230. L'omniprésence de l'uniforme dans la rue remplacera la surveillance discrète: que l'autorité s'affirme dans l'intérêt de tous. - 231. Une patrouille de police municipale patrouillera dans chaque quartier toute la journée, et une équipe de nuit prendra son relais. - 232. En cas de plainte pour violence conjugale, autoriser l'installation de caméras de surveillance dans le domicile concerné. - 233. Armée, gendarmerie, police: tout gradé devra accompagner et suivre ses hommes sur le terrain. Hiérarchie ne veut pas dire bureaucratie. - 234. Afin de privilégier les missions de terrain, les services attachés à l'Intérieur et à la Défense réduiront la bureaucratie au strict minimum. - 235. Toute intervention armée des forces de l'ordre sera filmée afin de permettre aux tribunaux un meilleur contrôle des procédures. - 236. Mettre en place des patrouilles de police et de gendarmerie permanentes sur les autoroutes pour sanctionner tout excès de vitesse détecté. - 237. Les excès de vitesse entraîneront une amende mais pas la perte de points ni du permis, sauf accident avéré et selon la gravité constatée. - 238. Tout contrôle d'identité par les forces de l'ordre doit être motivé par des raisons judiciaires (infraction, recherche, etc.). - 239. Tout interrogatoire sera filmé et supervisé par la présence du représentant d'un tribunal. - 240. Le ministère de la Défense et de l'Intérieur devra faire état de ses activités au ministère de la Justice pour le compte du chef de l'État. - 241. Tout tribunal sera une juridiction, donc un service public de l'État. - 242. Les tribunaux religieux et communautaires seront requalifiés en conseils privés, avec autorité restreinte à leur propre domaine. - 243. Simplifier le droit français en accordant pleine juridiction à tout tribunal (cour d'assises), supprimant les cours de cassation. - 244. Pour que la séparation des pouvoirs cesse d'affecter les tribunaux: tout tribunal aura compétence de statuer sur l'administration. - 245. Les élus se retrouveront devant les tribunaux au même titre que les autres citoyens, tous égaux devant la loi. - 246. Pour que toute affaire soit jugée une seule fois, sans possibilité de faire appel: le moment du procès implique tous les arguments présents. - 247. Suppression de la collégialité des juges et instauration d'un juge unique par tribunal afin de responsabiliser la fonction. - 248. Maintenir l'autorité de la cour européenne des droits de l'homme sur la France si celle-ci ne respecte pas le droit à un procès équitable. - 249. Tout citoyen aura droit de saisir un tribunal pour lancer un procès, même contre un élu ou contre une institution. - 250. Interdire toute communication extérieure au tribunal entre un juge et un élu afin de garantir l'indépendance des juges. - 251. Rendre tout procès public et transparent. - 252. Obliger les juges à ouvrir un procès à l'instant même où le tribunal est saisi, sous réserve d'autres affaires en cours. - 253. Tout tribunal judiciaire sera également administratif, avec maintien du Conseil Constitutionnel pour traiter les différends entre tribunaux. - 254. La Haute Cour sera requalifiée en tribunal national, avec compétence de juger le président aussi bien que les particuliers. -255. Fusionner la Haute Cour et la Cour de Justice en un seul tribunal d'envergure nationale. - 256. Un simple citoyen pourra saisir à tout moment le tribunal national contre n'importe quel élu, président, ministre ou autre. - 257. Tout tribunal, à son échelle, sera généraliste (commerce, droit du travail, accidents de la circulation, corruption politique, etc.). - 258. Un tribunal par région traitera les affaires régionales, un tribunal par commune traitera les affaires locales. - 259. Donner aux juges et magistrats autant de moyens et d'effectifs que nécessaire afin de garantir la justice pour tous les citoyens. - 260. Nationalisation totale du métier d'avocat, service public pour tous: ainsi les riches ne seront plus les mieux défendus. - 261. Tout procès sera encadré par un juge, un procureur, un avocat et un greffier, tous fonctionnaires au service de l'État. - 262. Le ministère de la Justice aura le droit de demander des comptes à la Défense et à l'Intérieur en cas de bavures, d'atteintes aux droits civils. - 263. En cas de décentralisation, permettre à la justice locale d'être rendue selon les particularités juridiques des régions et des communes. - 264. Tout projet de loi sera soumis au Conseil Constitutionnel chargé d'en vérifier la conformité constitutionnelle, même en régime décentralisé. - 265. Même en cas de régime décentralisé, toujours appliquer la pyramide des normes (constitution d'abord, lois, règlements, circulaires ensuite). - 266. En cas de régime fédéral, la constitution s'applique toujours. Seules les lois varient, à condition d'être issues du processus démocratique. - 267. Tout tribunal, lors d'un procès, devra établir si l'affaire présentée peut être à l'origine d'une jurisprudence particulière. - 268. Tout jugement rendu constitutionnellement pourra faire jurisprudence si l'affaire met en lumière une faille juridique quelconque. - 269. Toute jurisprudence particulière à l'issue d'un procès entraînera débat parlementaire et/ou clarification de la loi. - 270. Une affaire pourra faire jurisprudence s'il est établi qu'aucune partie n'est lésée, dans le respect de la constitution et du droit de chacun. - 271. Tout accusé pourra choisir d'assurer soi-même sa défense. - 272. En cas de procès, c'est le juge (et non un avocat) qui transmettra l'assignation à la partie adverse au nom du tribunal. -273. Tout accusé assigné à comparaître devra répondre par sa présence à la demande du tribunal. - 274. Toute saisie fantaisiste d'un tribunal pour une affaire inexistante fera l'objet d'une amende et d'une peine d'emprisonnement. - 275. Tout tribunal, en tant que juridiction, aura également compétence de prud'hommes. - 276. Juges et avocats auront le devoir de se mettre d'accord de façon à ce que l'affaire soit présentée dans les plus brefs délais. - 277. Seul un trop grand nombre d'affaires en cours dans un tribunal pourra justifier le retard de l'ouverture d'un nouveau procès. - 278. Le délai entre l'audience et le procès ne doit pas excéder le nombre de jours nécessaires pour traiter les autres affaires en cours. - 279. Tout tribunal convoquera un jury populaire, mais la décision finale déterminant l'issue du procès reviendra au juge. - 280. Tout tribunal aura également compétence de tribunal aux armées. - 281. Tout détenu conservera ses droits de citoyen dans l'enceinte de la prison: santé, nourriture saine, logement salubre et sécurité. - 282. Tout détenu aura droit à une cellule individuelle équipée (douche et sanitaires) et à la protection permanente contre les autres prisonniers. - 283. Mise aux normes incendie, électricité, eau, hygiène et sécurité de tous les établissements pénitentiaires et carcéraux. - 284. Effectuer tous travaux de maçonnerie et de ravalement nécessaires à la remise à neuf des prisons. Recommencer autant que nécessaire. - 285. Recruter, par la fonction publique, autant de médecins et de gardiens de prison que nécessaire pour assurer la sécurité de chaque détenu. - 286. La rémunération des gardiens de prison et des autres personnels pénitenciers sera à la fois attractive et sans privilège. - 287. Équiper les gardiens de prison des meilleures armes possibles afin de faciliter leur travail dangereux. - 288. Affecter une section militaire à la surveillance de chaque prison en renfort des gardiens déjà présents. - 289. Les détenus, sous encadrement militaire, effectueront des tâches d'intérêt général dans ou hors de la prison: nettoyage, travaux d'ouvriers. - 290. Tout détenu, à tout moment, pourra demander à ce que sa peine de prison soit commuée en peine capitale. - 291. Revoir la différence entre crime et délit selon la nature de l'acte, et réserver les peines de prison pour les crimes. - 292. La peine d'amende ou de prison devra être proportionnée au montant de remboursement estimé du préjudice commis. - 293. Toute peine d'amende ou de prison devra, dans la mesure du possible, servir à dédommager les victimes et les institutions pénales. - 294. Les délinquants jugés coupables devront rembourser financièrement leurs victimes à hauteur du préjudice commis, frais de justice inclus. - 295. Les criminels jugés coupables rembourseront les victimes et les institutions judiciaires/pénales par le biais de travaux d'intérêt public. - 296. Toute peine de prison, dédiée à des travaux publics, verra sa durée proportionnée au remboursement du préjudice commis auprès des victimes. - 297. Les atteintes ponctuelles aux biens et aux personnes pourront être qualifiées de délits: vols, dégradations, injures, calomnies, etc. - 298. Les atteintes durables aux biens et aux personnes pourront être qualifiées de crimes: génocides, meurtres, agressions, viols, escroqueries. - 299. Tout détenu emploiera une partie de sa peine à rédiger un mémoire où il analysera les causes de ses actes et proposera ses conclusions. - 300. Intégrer la notion de peine utile dans le droit pénal: punir efficacement, c'est permettre de réparer ce qui a été cassé, avec des intérêts. - 301. La renationalisation des services publics sera autoritaire et non négociable. C'est à l'État de faire la loi, pas aux grandes entreprises. - 302. Compétence et utilité seront les maîtres mots des services publics. Stop à la bureaucratie, vive le personnel qualifié. - 303. Toute mission d'intérêt général devra être considérée comme un service public et relèvera, par conséquent, du rôle de l'État. - 304. La santé, l'éducation, la justice, la défense, les transports, le courrier, l'eau et l'électricité doivent être publics et sans concurrence. - 305. L'État nous doit les services publics. Si ces derniers deviennent privés, les citoyens sont perdants. - 306. Ne pas confondre services publics et État providence. Les prestations sociales coûtent trop cher et pénalisent les missions de l'État. - 307. Un service public ne doit pas être social mais, en des termes plus neutres, collectif. Ce qui compte, c'est le bien-être de chaque individu. - 308. Abolition du ministère des affaires sociales. - 309. Abolition du ministère de la culture. - 310. Tout service public devra être rendu par une entreprise publique. Le privé n'interviendra qu'à titre auxiliaire ou alternatif. - 311. Tout service public devra s'adapter aux particularités locales. - 312. Décentralisation des concours de la fonction publique: permettre des concours locaux et régionaux en plus des nationaux. - 313. Pas plus d'un centre d'impôts par commune. En fonction du nombre d'habitants et des besoins, un centre pourra gérer plusieurs communes. - 314. Former tout futur fonctionnaire à l'idée de mission publique: juge, flic, pompier, prof ou infirmier, ils servent l'intérêt général. - 315. Simplifier l'impôt en ne gardant que l'impôt sur le revenu et la TVA, en gardant le même pourcentage partout, pour financer le secteur public. - 316. Tout fonctionnaire conservera en principe son poste à vie, sauf crime, délit ou manquement volontaire à ses obligations. - 317. Tout fonctionnaire devra se soumettre à une inspection annuelle avec compte rendu d'activité effective et de non manquement. - 318. Abolition des préfectures et sous-préfectures en cas d'évolution vers la décentralisation et le fédéralisme. Les mairies suffiront. - 319. Revenir à l'étalon or de préférence à la monnaie fiduciaire, tout en évoluant vers un système monétaire basé sur les ressources écologiques. - 320. Calculer l'impôt sur le revenu + le taux de TVA en fonction des besoins de la fonction publique. - 321. Niveau santé, répartir comme suit les compétences secteur public / secteur privé: hôpitaux pour le public, assurances santé pour le privé. - 322. Moins il y aura de Sécu, plus nombreux seront les lits d'hôpitaux et meilleurs seront les soins médicaux pour tous. - 323. Mise en conformité sanitaire et hygiène dans tous les hôpitaux, surtout ceux touchés par les maladies nosocomiales: pas de fumée sans feu. - 324. Radier de l'ordre des médecins tout chirurgien hospitalier en cas de patient atteint de maladie nosocomiale suite à une négligence avérée. - 325. Créer un centre de recherche Guillaume Depardieu avec pour priorité l'éradication des maladies nosocomiales et post opératoires. - 326. Embaucher autant de médecins internes, chirurgiens, infirmiers et urgentistes que nécessaire pour avoir des hôpitaux publics impeccables. - 327. Virer un maximum de bureaucrates des hôpitaux: on a besoin de personnel soignant, pas de types qui glandent dans les bureaux. - 328. Obligation pour un médecin libéral surchargé en clientèle de délester vers des confrères moins chanceux mais tout aussi doués. - 329. Faire de la prévention santé (hygiène, nutrition, sport, rythme de vie, gestion du stress) un devoir citoyen à enseigner dès l'école. - 330. Aménager des espaces semi-urbains semi-hospitaliers entièrement réservés aux handicapés organisés en communautés solidaires. - 331. Regrouper l'éducation nationale, l'enseignement supérieur et la recherche en un seul ministère. - 332. Fin des emplois contractuels dans l'éducation nationale: tous les enseignants doivent être 100% compétents et titularisés, même si absence. - 333. Renommer les classes à l'école dans l'ordre inverse: 1ère pour la petite maternelle, 15ème pour la terminale. C'est plus logique. - 334. Maintenir l'orthographe et imposer son enseignement. La langue française a une histoire qu'il faut préserver. - 335. L'anglais a réussi là où l'esperanto a échoué: il faut enseigner l'anglais en plus du français dès la petite école. C'est une langue souple. - 336. Fin du laxisme dans l'enseignement, devoir d'imposer la discipline et de sévir pour maintenir le silence et l'attention dans les classes. - 337. Réduire les effectifs bureaucratiques de l'éducation au strict minimum de façon à pouvoir embaucher assez de profs. - 338. Limiter le nombre d'élèves par classe (exemple: 20 maxi) afin d'assurer le suivi personnalisé des élèves. - 339. Partager les compétences de l'éducation entre l'État et les collectivités territoriales selon les besoins locaux, avec souplesse. - 340. Intégrer différentes méthodes éducatives dans l'enseignement (Montessori et autres), en faire une synthèse. Tenir compte de l'avis des profs. - 341. Répartir le budget de la recherche selon les besoins vitaux: santé publique, maladies graves, environnement, énergies vertes, sécurité. - 342. Recruter autant de chercheurs que nécessaire, avec équipements de pointe, pour faire avancer les chantiers prioritaires de la recherche. - 343. Le nucléaire est une énergie utile mais en déclin, tout comme la conquête spatiale. Mettre au point de nouvelles énergies est plus important. - 344. Abandonner les grands projets scientifiques comme les accélérateurs de particules si leur seul but est de satisfaire la curiosité humaine. - 345. La science et la technique doivent servir à améliorer notre condition et notre environnement, pas à fabriquer des gadgets débiles. - 346. Placer les laboratoires pharmaceutiques sous contrôle de l'État, avec commission médicale indépendante chargée de contrôler les médicaments. - 347. Interdire tout démarchage commercial des laboratoires pharmaceutiques auprès des médecins libéraux et autres. - 348. Laisser en sommeil les secteurs de la recherche purement théoriques, donner un maximum de moyens aux secteurs utiles et pratiques. - 349. Prendre en compte les recherches scientifiques réalisées par des amateurs ou par le secteur privé, après vérification par des spécialistes. - 350. À la croisée de la recherche, de la prévention et de l'écologie, définir les priorités suivantes: ne plus souffrir, ne plus tomber malade. - 351. Tout chauffeur d'ambulance sera un fonctionnaire doté d'un permis spécialisé dans la conduite de son véhicule et d'une formation spéciale. - 352. Accorder aux ambulances un statut de véhicule prioritaire. - 353. Permettre aux policiers et aux pompiers d'escorter toute ambulance. - 354. Donner aux pompiers autant de moyens et d'effectifs que nécessaire pour leur permettre de faire leur travail dans de bonnes conditions. - 355. Mettre en place au moins une caserne de pompiers par commune, avec effectifs et nombre de véhicules adaptés au nombre d'habitants. - 356. Renationaliser tous les transports en commun. Des transports privés seront acceptés comme appoint ou dans des cas particuliers (tourisme). - 357. Interdire la concurrence dans le chemin de fer, le métro, le tram et autres transports urbains en commun. - 358. Réduire les emplois bureaucratiques dans le domaine des transports en commun au strict minimum afin de valoriser les conducteurs. - 359. Répartir budget et compétences des transports publics entre État et collectivités territoriales selon l'importance des infrastructures. - 360. Assurer aux ambulanciers, pompiers, cheminots et autres conducteurs publics un salaire satisfaisant et adapté au coût de la vie. - 361. Permettre aux postiers et autres conducteurs à risques de la fonction publique de s'équiper d'une arme de service à des fins d'auto-défense. - 362. Renationalisation totale, définitive et non négociable de La Poste, de la Banque Postale et de tous leurs services. - 363. Créer, de manière stable et définitive, autant d'emplois que nécessaire chez les facteurs et aux guichets postaux pour une Poste de qualité. - 364. Au lieu de fermer les bureaux de poste, en créer au moins un par commune avec locaux et effectifs adaptés aux besoins des habitants. - 365. Assurer aux facteurs, guichetiers postaux et employés de centres de tri stabilité et sécurité de l'emploi ainsi que des salaires optimaux. - 366. Nationalisation de l'ensemble du secteur bancaire, anciennes banques privées regroupées en une seule Banque d'État sans perte d'emplois. - 367. Nationalisation du trafic aérien, transport de courrier, argent, fret et passagers inclus, avec optimisation de la sécurité des appareils. - 368. Assurer un salaire optimal à tout personnel navigant ou technique de l'aviation civile, avec sécurité de l'emploi. - 369. Requalifier le vol de bagages ou de courrier en crime passible d'une peine de prison pour cause d'atteinte aux biens et à la vie privée. - 370. Mettre en place un service spécial, à l'Élysée, pour accueillir les courriers contenant suggestions, plaintes et pétitions des citoyens. - 371. Renationaliser la distribution de l'eau de manière absolue, définitive et non négociable et l'interdire à la concurrence. - 372. Faire de la dépollution des nappes phréatiques, cours d'eau et zones maritimes, une priorité nationale. - 373. Infliger aux industries polluant les nappes et cours d'eau une amende à hauteur du coût nécessaire à la dépollution totale, avec intérêts. - 374. En cas de récidive d'une industrie ou d'une entreprise quelconque dans la pollution de l'eau ou de l'air, imposer sa fermeture définitive. - 375. L'eau vaut plus que l'or: quand tous les gisements d'or du monde seront épuisés, l'eau sera la première ressource-étalon de notre économie. - 376. Mise en conformité infrastructures techniques, hygiène et sécurité de toutes les canalisations pour la distribution d'eau potable. - 377. Toute entreprise condamnée pour pollution de l'eau ou de l'air sera en outre obligée de recaser ses anciens salariés. - 378. Tous métiers de l'eau, ingénieurs, fontainiers, canalisateurs et autres seront attachés à la fonction publique avec sécurité de l'emploi. - 379. Recruter autant de professionnels de l'eau que nécessaire, avec salaires optimaux, pour continuer d'assurer ce service public vital. - 380. Inclure dans un enseignement écologique, dès l'école primaire, le respect des ressources et de l'environnement, le non-gaspillage de l'eau. - 381. Renoncer à la course au pétrole, reconvertir l'industrie automobile dans les véhicules électriques ou fonctionnant au biocarburant. - 382. L'électricité restera un service public national, et de manière définitive et non négociable. - 383. Pour la mise en place de lignes électriques, préférer les installations souterraines aux lignes extérieures à haute tension. - 384. Entamer dès que possible la reconversion du nucléaire en énergies vertes: remplacer une centrale, puis une autre, etc. - 385. Recruter autant de travailleurs du secteur de l'électricité que nécessaire pour assurer le bon fonctionnement des centrales et installations. - 386. Assurer de bons salaires, ainsi que la sécurité de l'emploi, aux travailleurs du secteur public de l'électricité et des énergies vertes. - 387. Créer un ministère unique de l'Écologie et de l'Energie, tout en accordant la priorité aux questions écologiques. - 388. Accorder des aides financières de l'État et des collectivités territoriales aux entreprises reconverties dans les activités écologiques. - 389. Tout en procédant à la reconversion du nucléaire vers les énergies vertes, renforcer la sécurité des centrales nucléaires en activité. - 390. Tout propriétaire de bien immobilier sera tenu pour responsable de l'état de ses installations électriques, avec obligation de conformité. - 391. Permettre l'intervention de l'État dans tout domaine privé où le droit n'est pas respecté. - 392. Inscrire dans la constitution l'autorité de l'État, sa suprématie sur les entreprises et le droit d'intervenir dans l'économie. - 393. Interdire la Bourse, mettre fin à toute spéculation financière et placer l'économie sous contrôle de l'État du ministère des finances. - 394. Une fois banques et services publics renationalisés, proclamer hors-la-loi toute remise en cause de cet état de fait et toute spéculation. - 395. Interdire à toute personne privée, physique ou morale, de devenir actionnaire de l'État et/ou de ses services publics. - 396. Interdire à l'État de se livrer à des activités industrielles ou commerciales relevant du secteur privé. - 397. En économie, séparer radicalement le secteur public du secteur privé afin de lutter contre la corruption et contre la criminalité en col blanc. - 398. Limiter le rôle des actionnaires majoritaires d'une société à des décisions stratégiques, leur interdire tout plan de licenciement massif. - 399. Une entreprise qui fait des bénéfices ne devrait pas avoir le droit de licencier, sauf en cas de faute grave d'un de ses salariés. - 400. Toute industrie voulant se séparer d'une usine pourtant rentable et qui crée des emplois devra rendre l'usine à ses travailleurs. - 401. Que les enfants apprennent dès l'école à choisir leur futur métier d'adulte: un dossier, de leur propre main, les suivra d'année en année. - 402. Permettre aux parents d'élèves, lors de séances d'éveil en classe, d'apprendre aux enfants le métier qu'ils pratiquent eux-mêmes. - 403. Permettre aux futurs candidats à l'emploi de rester dans leur région, s'ils le souhaitent, en les orientant vers l'économie locale. - 404. Instaurer un devoir de transparence des entreprises afin que leurs connaissances concrètes profitent aux apprentis en formation. - 405. Créer un observatoire de l'emploi dans chaque commune pour mettre en relation candidats, entreprises, écoles et centres de formation. - 406. État et collectivités territoriales auront le droit d'imposer des candidats à l'emploi dans les entreprises afin de lutter contre le chômage. - 407. Instaurer une non-obligation de présenter son CV complet sur le marché du travail, ne pouvoir mentionner que les diplômes et l'expérience. - 408. Afin de garantir le plein emploi, l'État et les collectivités territoriales auront pour priorité économique de recaser tout licencié. - 409. Tout jeune candidat à l'emploi aura un travail assuré selon ses diplômes et compétences, avec un salaire adapté au coût de la vie. - 410. Tout candidat à un poste à responsabilité devra justifier sa candidature par une formation en management et une expérience subalterne. - 411. Toute entreprise privée aura pour priorité, et ce de par la loi, non le profit mais le devoir de rendre le monde meilleur. - 412. Toute activité économique devra être écologique, éthique, légale et respectueuse des droits de chaque individu. - 413. Remplacer les sacs en plastiques par des sacs en papier biodégradables ou recyclables. - 414. N'autoriser la production de papier qu'à partir d'arbres planté artificiellement à des fins de production. Épargner les forêts naturelles. - 415. Les barres d'immeubles portent atteinte à la qualité de vie humaine et à l'environnement, il faut envisager leur remplacement. - 416. On arrive à une saturation de l'espace urbain: pollution, misère, délinquance, violence... Il faut revenir à un mode de vie plus naturel. - 417. Désurbaniser c'est désindustrialiser: revalorisons les métiers écologiques, forestiers, ruraux et agricoles pour inverser la tendance. - 418. Lancer un vaste programme, à échelle locale, d'équilibre entre les espaces: urbains, industriels, agricoles, aquatiques et forestiers. - 419. Toute construction, même urbaine, devra respecter des normes en termes de qualité des matériaux et d'harmonie avec l'espace naturel. - 420. Remplacer l'idéologie de croissance démographique et économique par une idéologie de qualité de vie et de respect de l'environnement. - 421. L'idéal serait que chacun ait sa propre maison, son jardin, son verger, son potager, ses élevages, de la forêt autour, du calme, du silence. - 422. Mettre en place un plan de restructuration urbaine privilégiant la maison individuelle pour l'habitat et les immeubles pour les bureaux. - 423. Autoriser le travail à domicile et la non-présence en entreprise pour tous travaux administratifs, comptables et assimilés, sauf nécessité. - 424. Sauf nuisance de voisinage, laisser à chaque propriétaire le libre choix de la destination de son local (appartement et/ou commerce) à tout moment, sur simple demande. - 425. En cas nuisance de voisinage, interdire la coexistence des appartements et des commerces dans un même immeuble. Les logements de fonction des commerçants pourront être autorisés. - 426. Chaque copropriété aura l'obligation de mettre en place vigiles et gardiens de nuit pour veiller à la tranquillité permanente du voisinage. - 427. Interdire de se promener de nuit, dans la rue, avec des bouteilles d'alcool apparentes (consommation autorisée en intérieur ou en terrasse). - 428. Autoriser exceptionnellement l'ouverture d'établissements réservés aux fumeurs: cafés-fumoirs ou bars à narguilés. - 429. Autoriser l'ouverture de coffee-shop comme aux Pays-Bas (cannabis) et de magasins spécialisés en articles pour consommation de drogues. - 430. Autoriser l'ouverture de fumeries d'opium réservées aux amateurs avertis. - 431. Chacun a le droit de détruire sa propre vie, pas celle des autres. Et toute autorité légale a le devoir d'informer sur les risques encourus. - 432. Autoriser les arts martiaux mortels, la boxe birmane originelle et les combats de gladiateurs dans des conditions strictement réglementées. - 433. Interdire les réseaux de prostitution mais autoriser les prostituées amatrices, isolées ou occasionnelles, ayant déjà un autre métier à côté. - 434. Les activités à haut risque (sports extrêmes, drogues, prostitution...) ne seront tolérées que si elles sont un choix et non une nécessité. - 435. Chaque citoyen, à sa majorité, devra suivre des stages de sauvetage et de survie en milieu naturel hostile, avec diplôme obligatoire. - 436. Instaurer un devoir de non-violence corporelle dans la vie civile, réserver le combat à des fins défensives ou sportives professionnelles. - 437. Autoriser le duel au revolver si décision d'un commun accord entre les parties. En tout état de cause, l'honneur des non-violents sera sauf. - 438. Intégrer certains aspects bien précis des méthodes spartiates (ascèse, endurance, pudeur, chasteté, sobriété, rigueur, discipline) dans l'éducation physique et sportive des hommes. - 439. Accepter l'idée de la mort dans notre culture collective, au même titre que l'idée de la vie. Les religieux admettront que Dieu l'a voulu. - 440. Les idéaux d'écologie et de solidarité, de vie meilleure pour chacune et pour chacun, ne seront atteints que si on est moins nombreux. - 441. Trop de familles en galère: seuls les parents en mesure d’assurer une belle vie à leurs enfants devraient avoir le droit de procréer. - 442. Tout enfant né dans une famille pauvre devrait avoir le droit de poursuivre ses parents en justice et d'exiger d'être adopté par des riches. - 443. Tout enfant victime de pédophilie de la part d'un parent aura le droit d'exiger que le parent coupable lui cède sa fortune sans attendre. - 444. Tout parent pédophile ira finir ses jours en prison, castré, pendant que l'enfant profitera par avance de l'intégralité de son héritage. - 445. Tout parent aura le devoir de subvenir aux besoins de ses enfants, même adultes si conjoncture difficile du marché du travail. - 446. Tout enfant venu au monde sera décrété martyr car la naissance est une souffrance, parents et autorités seront à son service. - 447. En contrepartie du devoir parental d'aider leurs enfants, ces derniers en retour auront pour devoir de respecter leurs parents. - 448. Accorder à chaque enfant premier né le droit d'exiger de rester enfant unique s'il ne souhaite pas avoir de frères ni de sœurs. - 449. Tout enfant dénonçant les violences conjugales de son foyer sera placé sous protection de la police en attendant l'emprisonnement du parent. - 450. Vive la civilisation de l'enfant-roi, qui peut tout exiger de la vie, à condition d'avoir lui-même une attitude respectueuse irréprochable. - 451. Tout enfant sera en droit d'exiger d'être logé, nourri, blanchi, scolarisé, formé à un métier et assuré de trouver du travail à sa majorité. - 452. Tout salarié, jeune ou vieux, aura le droit de travailler aussi longtemps qu'il le souhaite, même jusqu'à sa mort. - 453. Seules l'inaptitude physique ou mentale, l'incompétence ou une faute grave pourront justifier une rupture de contrat venant de l'employeur. - 454. Tout employeur devra fournir à ses salariés des locaux et du matériel en bon état, conformes à toutes normes hygiène et sécurité. - 455. La vieillesse ne sera jamais considérée comme un obstacle au travail, sauf à l'initiative du salarié concernée ou inaptitude avérée. - 456. Passer d'une culture des retraites à une culture où le travail des seniors a encore sa place. Personne âgée = personne utile. - 457. À compétences égales, réserver les postes d'encadrement aux seniors de préférence aux jeunes si l'expérience fait la différence. - 458. Tout manager ou senior expérimenté dans une entreprise devra faire profiter de ses connaissances aux salariés nouveaux venus. - 459. Tout senior parvenu au plus haut poste de responsabilité verra son salaire augmenté de son salaire actuel + le salaire d'un débutant (prime). - 460. En supprimant les retraites et en augmentant les salaires, on délègue au secteur privé le soin de prendre en charge les seniors. - 461. L'État a pour vocation d'assurer les services publics, non de prendre en charge la situation financière des particuliers ni leur santé. - 462. Les personnes âgées auront le droit d'arrêter de travailler quand elles le souhaitent, à condition de pouvoir se subvenir elles-mêmes. - 463. Les femmes auront le droit d'avorter autant qu'elles le souhaitent, à condition de toujours payer l'opération de leur poche. - 464. Interdiction aux médecins de faire des remontrances aux femmes qui avortent: si elles paient de leur poche, il n'y a aucun problème. - 465. Toute femme ne souhaitant pas avoir d'enfant aura le droit de se faire stériliser, sur simple demande, dès sa majorité. - 466. Lancer une campagne de sensibilisation publique pour inciter hommes et femmes à envisager la stérilisation de préférence à l'avortement. - 467. Tout citoyen, homme ou femme, aura le droit de se faire stériliser dès sa majorité mais le coût de l'opération sera à sa charge. - 468. Informer les élèves, dès la petite école, sur les inconvénients d'être parent: sacrifice de soi, problèmes financiers, contraintes diverses. - 469. Promouvoir le slogan: "Ne pas avoir d'enfant est un droit, usez de ce droit et abusez-en". Chacun a le droit de vivre pour soi-même. - 470. Supprimer les allocations familiales serait un excellent moyen de lutter contre la surpopulation. - 471. Le droit de vivre n'est pas un devoir de vivre. Nul n'est tenu de vivre. Le droit à la mort est tout aussi légitime que le droit à la vie. - 472. Laisser à tout patient lucide et hospitalisé le choix entre poursuite des soins, euthanasie passive ou euthanasie active. - 473. Légaliser définitivement l'euthanasie passive et active, inscrire ce droit fondamental dans la constitution. - 474. Permettre à tout citoyen de remplir un formulaire autorisant par avance son euthanasie active en cas de perte de lucidité ultérieure. - 475. Interdire l'acharnement thérapeutique. - 476. Légaliser le suicide assisté pour toute personne qui en formulerait la demande et qui prendrait financièrement en charge l'opération. - 477. En cas de légalisation, toute opération d'euthanasie active devra se faire par des moyens indolores: le patient doit partir sans souffrance. - 478. Légaliser la mise en vente libre de produits létaux dans des magasins réservés aux personnes majeures. - 479. Légaliser le port d'arme civile non seulement à des fins d'auto-défense mais aussi pour permettre à une personne consentante de se suicider. - 480. Dépénaliser la non-assistance à personne en danger dans le cas où le témoin assiste à un suicide et décide de ne pas s'y opposer. - 481. Mettre en relation le débat sur le droit au suicide et celui sur la peine capitale, afin qu'un détenu puisse demander sa propre exécution. - 482. Permettre à tout État européen de revendiquer sa souveraineté sur des questions de droit pénal comme la peine capitale. - 483. Rouvrir le débat sur la peine de mort, critiquer et mettre le point de vue de Badinter en accusation: trop de familles crient vengeance et elles ont raison. - 484. Défier l'Europe, lancer un grand référendum national sur la peine capitale. Le peuple devrait triompher des élites laxistes et corrompues. - 485. En cas de rétablissement de la peine de mort, les diverses sensibilités politiques devront débattre sur les conditions de son application. - 486. Afin d'éviter toute erreur judiciaire, la peine capitale ne sera prononcée que si les preuves données au tribunal sont incontestables. - 487. Personne ne devrait avoir le droit d'enlever la vie d'autrui contre son gré, sauf l'autorité quand il s'agit de punir des criminels. - 488. En cas de légitime défense, la mort de l'agresseur n'entraînera aucun préjudice auprès de la victime de l'agression. - 489. Les élites corrompues, au pouvoir, ont favorisé le point de vue des agresseurs. Or, seul celui des victimes importe. - 490. Réhabiliter la guillotine comme instrument de punition contre le pouvoir corrompu, comme arme du peuple contre les riches et les puissants. - 491. Devrait être bannie à vie de la politique toute formation au pouvoir n'ayant jamais résolu aucun problème (PS, UMP et assimilés). - 492. Dénoncer les journalistes comme complices de la bipolarité du régime et de l'alternance. Les obliger à un devoir critique et citoyen. - 493. Exit les campagnes coûteuses et inégalitaires des partis, les banques, les pouvoirs publics et les groupes de pression. Utilisons Internet. - 494. Transformer Internet en outil de démocratie directe: promotion égalitaire de toutes les sensibilités, propositions et référendums en ligne. - 495. Face au bilan désastreux des institutions actuelles, une question doit se poser en priorité: comment rendre le pouvoir au peuple? - 496. Faire payer l'impôt par ordre décroissant de richesse: tant que les plus riches n'auront pas payé, les autres ne paieront pas non plus. - 497. L'échec du socialisme et du libéralisme devrait entraîner soit la disqualification de ces idéologies, soit leur révision complète. - 498. Briser la loi du silence autour de la mafia: ce mal existe dans notre pays et ailleurs, les politiques doivent en parler. - 499. Suite à l'affaire Dutroux en Belgique, rouvrir une enquête internationale sur les liens éventuels entre politiques et réseaux pédophiles. - 500. Bannir la corrida du patrimoine de l'Unesco, l'interdire définitivement. Les animaux méritent le respect autant que nous.

 

D. H. T.

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Chapitre 3: Textes des vidéos politiques (2012)

À propos de l'affaire DSK (texte de la vidéo du 15/05/2012). Bonjour, nous sommes le 15 mai 2012. Aujourd'hui François Hollande, nouveau président de la république française, prend officiellement ses fonctions, mais une autre affaire affectait et affecte encore la classe politico-médiatique française et internationale: il s'agit bien entendu de l'affaire Dominique Strauss-Kahn puisqu'il y a un an presque jour pour jour, le 14 mai 2011, Nafissatou Diallo, femme de chambre au Sofitel de New York, aurait subi une agression sexuelle de la part de Dominique Strauss-Kahn, homme politique français et international. On peut se poser la question, un an après les faits: quel bilan tirer de cette affaire Dominique Strauss-Kahn?

Outre le traumatisme subi par la victime Nafissatou Diallo le jour de son agression mais aussi par la suite, lorsque les journalistes l'ont attaquée, ont remis en cause sa crédibilité, sa bonne foi, l'ont traitée de manipulatrice, outre donc le traumatisme subi par la victime en la personne de Nafissatou Diallo vers qui va toute notre compassion, il convient également de situer cette question dans une perspective politique plus générale.

En quelques mots, toute l'attention du public a été focalisée sur la vie privée de l'intéressé, Dominique Strauss-Kahn, et ce au détriment de son mauvais bilan à la tête du FMI, bilan du FMI qui était déjà mauvais auparavant mais il n'a rien fait pour arranger les choses. Il prétend avoir résolu les problèmes économiques et financiers liés à la crise mondiale mais il n'a rien résolu du tout. On le voit bien à travers l'exemple de pays tels que la Grèce, et finalement à travers l'exemple de tous les pays puisqu'il s'agit bien d'une crise mondiale: des problèmes comme le chômage et la baisse du pouvoir d'achat n'ont pas été résolus, n'ont fait qu'empirer, et ce sous la présidence de Dominique Strauss-Kahn à la tête du Fonds Monétaire International.

Sans vouloir minimiser l'importance ni la gravité des faits commis à l'encontre de la personne de Nafissatou Diallo, les journalistes ont occulté la dimension politique et mondiale de la mauvaise action de Dominique Strauss-Kahn. Tout se passe comme si le FMI était à l'abri des critiques journalistiques, tous se passe comme si les journalistes se refusaient à critiquer l'action d'une organisation telle que le Fonds Monétaire International.

Sur le plan politique, François Hollande n'est pas fondamentalement différent de Dominique Strauss-Kahn. Simplement, les commentateurs savent qu'il attirera moins l'attention sur sa vie privée et que sa politique paraîtra donc plus légitime. Mais il s'agit de deux aspects différents de la vie politique, que les journalistes ont tendance à situer sur le même plan.

Note: Monsieur Strauss-Kahn ne comprend pas que même s'il affirme ne pas avoir commis d'agression, le fait qu'il ait reconnu une "relation inappropriée" revient à admettre une approche qui a pu être vécue comme agressive par la partie adverse, non par brutalité physique ni même par intimidation, mais simplement par indécence et par absence de consentement mutuel. Quelle que soit l'issue du jugement, et indépendamment de la signification strictement juridique des termes mis en avant, celle-ci n'épuisant pas le champ de l'interprétation psychologique, Nafissatou Diallo pourra toujours se clamer victime d'agression sexuelle sans préjudice procédurier incontestable à son encontre. Connaissant ses droits, elle en est certainement consciente.

 

Pour la reconnaissance du vote blanc (texte de la vidéo du 10/06/2012). Nous sommes le 10 juin 2012. Aujourd'hui s'ouvrent les élections législatives françaises. C'est l'occasion une nouvelle fois, pour l'électorat français mécontent de l'offre politique actuelle, de rappeler son intention de rupture vis à vis du régime et du système en place en mettant des bulletins blancs dans les urnes, comme à l'occasion des précédentes élections présidentielles.

Il est habituellement reproché au vote blanc de ne pas œuvrer à de véritables changements. Le vote blanc est donc assimilé par ses détracteurs, à tort, à l'abstention ou au vote nul. Il s'agit pourtant de trois démarches différentes. L'abstention marque le désintérêt de l'électeur pour la politique en général. Le vote nul, lui, correspond à une manière de tourner la politique en dérision ou de la considérer avec ironie. Le vote blanc, au contraire, témoigne de l'intérêt sérieux que l'électeur porte à la politique tout en lui permettant de manifester son désintérêt pour l'ensemble des options proposées, jugées incomplètes, insatisfaisantes ou ne correspondant tout simplement pas aux attentes de l'électeur.

Le fait d'avoir rendu illégale la distribution de bulletins blancs devant les bureaux de vote le jour des élections répond à une intention, de la part des principaux acteurs politiques en présence et des institutions, d'écarter le danger que représente pour eux le vote blanc. D'ailleurs, pour ne citer qu'un exemple, François Hollande et ses partisans encouragent, lors de leur campagne, à donner une majorité législative à ce qu'ils appellent la politique du changement. Or, le changement ne peut venir d'un parti incarnant l'un des deux piliers de l'arc républicain, à moins d'avoir l'intention de changer soi-même, ce qui n'est évidemment pas le cas. À l'inverse, d'autres formations politiques proposent la reconnaissance du vote blanc dans leur programme mais n'en précisent pas forcément les modalités d'application ultérieure, et leur démarche implique que l'électeur approuve par ailleurs l'ensemble de leur programme, chantage et incohérence qui entraînent le citoyen dans une impasse. Plutôt que d'assimiler la défense du vote blanc à une entreprise marginale et périphérique, il faudrait inscrire la reconnaissance du vote blanc dans la Constitution afin de permettre à l'ensemble des citoyens de reprendre en main la destinée démocratique de leur pays, afin d'inciter les hommes politiques à se remettre en question et à prendre en compte les aspirations et les revendications de l'ensemble des catégories populaires ainsi que des idéologies alternatives.

 

Pour sortir de la crise économique (texte de la vidéo 18/06/2012). Comment sortir de la crise économique est l'un des grands enjeux politiques actuels. Il faut donc passer en revue les différentes solutions habituellement proposées afin de désigner quelle serait la meilleure, puis pointer du doigt les limites idéologiques du débat afin d'aller plus loin dans la prospective, dans ce qu'il faudrait envisager de faire concrètement.

La première solution qui s'impose à l'évidence consiste dans la reprise de la croissance économique, soit sous une forme sans limites a priori, soit dans sa variante dite modérée, telle que préconisée par le gouvernement socialiste actuel. Se pose toujours le problème du financement. Qui va payer? Où va-t-on trouver l'argent? Plus les crises s'accumulent dans l'Histoire, plus les investisseurs se montrent frileux. Reste à se tourner vers le contribuable de base qui, lui, confronté à une crise de plus en plus dure, est de moins en moins enclin à payer plus d'impôts.

On en arrive en outre à une situation absurde où ce n'est plus un besoin spécifique qui va motiver la mise en œuvre d'un projet, mais où c'est la seule volonté de résoudre la crise qui va générer la recherche de projets à mettre en œuvre, que ce soit de grands travaux alors que les politiques de grands travaux sont déjà arrivées à saturation, que ce soit en construisant une route là où il n'y a pas lieu d'en construire mais parce que cela permet de créer des emplois, que ce soit à travers la mise au point d'un vaccin contre une maladie improbable, non pour des raisons de santé publique valables mais parce que c'est un moyen comme un autre, indirectement, de stimuler la consommation. Par conséquent, l'évidence n'implique pas toujours la facilité ni surtout le bon sens.  

La deuxième solution pourrait découler de l'échec de la première. Il s'agit tout simplement de la stagnation, c'est à dire du fait de ne rien faire, de l'inaction et de l'inertie ayant déjà caractérisé, d'une manière générale, les partis politiques ainsi que leurs gouvernements successifs. Cette solution qui n'en est pas une repose sur la croyance erronée que les problèmes peuvent se résoudre d'eux-mêmes, ex nihilo, avec le temps, ou pour une raison inconnue ou incomprise.

La troisième solution réside dans la rigueur budgétaire. La maîtrise des dépenses publiques ne doit pas faire débat. Tout budget se doit, dans l'intérêt général, d'être bien géré, de manière équitable. Ce qui doit faire débat, c'est la relation sémantique arbitraire établie entre rigueur budgétaire d'un côté, plus ou moins d'État de l'autre. La question de savoir si l’on investit plus ou moins dans l'État manque de précision. Dans la mesure où l'État est de toute façon nécessaire à la régulation de l'économie, la question qui doit se poser est: quel usage va-t-on en faire?

Sous prétexte de rigueur budgétaire et de maîtrise des dépenses publiques, les tenants des idées néolibérales en viennent à s'en prendre à des services publics vitaux, ce qui est inadmissible.

L'être humain finira par réaliser, peut-être trop tard, que les véritables richesses sont les ressources naturelles, et que les solutions à la crise sont à chercher du côté de la défense et de la revalorisation des forêts et de l'agriculture, et de la régulation de la démographie par la mise en place de politiques antinatalistes et par l'abolition pure et simple des prestations sociales trop coûteuses qui constituent l'État providence.

 

Pour la nationalisation des banques (texte de la vidéo du 25/06/2012). Le secteur bancaire se trouve au cœur de la crise économique. Dans un contexte persistant de spéculation financière à outrance qui ne sait jamais tirer les leçons de ses erreurs passées, c'est avec une attention particulière qu'il faut considérer la possibilité de nationaliser les banques dans l'intérêt de l'État et de ses contribuables.

La nationalisation des banques par un État n'est ni un précédent historique, ni un cas d'école. Cette proposition apparaît néanmoins comme incongrue à une époque où l'étatisme se voit remis en cause avec une agressivité accrue par les fanatiques de la libre entreprise et par le modèle social-démocrate et consumériste qui leur correspond globalement.

D'un point de vue contemporain, synchronique, il existe un consensus encadré par le discours politique dominant, promu par les médias d'information les plus visibles, favorable à une corrélation entre les banques et une logique tenant d'avantage de l'économie de marché à grande échelle plutôt que d'une gestion raisonnée, d'une régulation volontaire et autoritaire.

D'un point de vue archéologique, diachronique, des motifs de non-conflictualité entre élites dirigeantes du secteur public et du secteur privé, motifs de non-conflictualité relevant d'un héritage d'après-guerre et tendant à caractériser des puissances vieillissantes et décadentes telles que la République française, constituent un obstacle majeur à la réalisation de réformes audacieuses et pourtant salutaires.

Outre le manque de volonté politique lorsqu'il s'agit de soumettre le monde de la finance à l'autorité de l'État, s'ajoutent les contraintes imposées par des entités supranationales telles que l'Union européenne corroborant les intérêts des sociétés multinationales ainsi que des groupes de pression qui les représentent.

En somme, c'est la complicité même entre les dirigeants actuels de l'État bipolaire et les banques privées qui empêche la nationalisation des banques dans des pays tels que la France, où seules des formations trotskystes auraient procédé à une telle réquisition, dont la finalité concerne plus généralement l'ensemble des citoyens dans un esprit de réappropriation de l'économie par le peuple.  

 

Pour les services publics, contre l'État-providence (texte de la vidéo 02/07/2012). La dialectique entre secteur public et secteur privé nous incite à voir dans l'État un ensemble homogène s'affirmant d'un seul bloc et s'exprimant d'une seule voix, n'ayant pour adversaires que ceux, aussi nombreux soient-ils, qui chercheraient à le détruire depuis l'extérieur. Mais la notion d'État recouvre des aspects complexes et parfois concurrentiels, au point même où la menace provient, dans certains cas, de l'intérieur.

L'État, c'est d'abord la forme juridique, légale, administrative, officielle et unique donnée à un peuple fort de ses traditions culturelles, de son unité linguistique ou plurilinguistique, de sa continuité territoriale avant le rattachement éventuel d'autres régions du monde, de son évolution au gré de ses rencontres et de ses échanges avec d'autres peuples qui viennent enrichir son histoire. L'État, c'est la garantie et la protection du droit accordée à tous les membres d'une même nation.

L'État, ce sont aussi des institutions et des pouvoirs exécutifs, législatifs et juridictionnels pour diriger la nation, tout en déléguant une partie de leurs compétences aux régions, aux départements, aux cantons et aux communes afin de faciliter et d'améliorer la gestion locale.

L'État, ce sont enfin des services, des prestations et une bureaucratie.

Les services publics, moyennant impôts et taxes, mettent à la disposition de tout un chacun effectifs et infrastructures assurant des activités vitales pour la population telles que la santé, l'eau, l'énergie, les transports, le courrier, l'éducation, la justice, la sécurité et d'autres encore.

Les prestations sociales de l'État-providence prennent en charge une partie des dépenses liées aux frais de maternité, de durée des soins de santé, de logement, de cessation d'activité professionnelle ou encore de retraites des seniors. La bureaucratie, quant à elle, s'occupe des formalités afférentes aux divers services et prestations.

Même dans l'hypothèse optimiste d'une démographie régulée, seuls les services publics sont essentiels et doivent être défendus, car le bien qu'ils font aujourd'hui sera toujours valable demain. L'État-providence, de par sa vocation de dépannage éphémère, ne saurait perdurer dans le long terme. Quant à la bureaucratie, plus elle prend d'importance et plus son efficacité diminue.

Il n'y a pas de raison à ce que l'État prenne en charge à lui seul toute la misère humaine, trop lourde pour ses épaules. Les entreprises privées se doivent, en contrepartie de l'abolition des charges sociales et par des salaires élevés, adaptés au coût de la vie, ainsi que par une obligation d'emploi, de contribuer à la solidarité générale.

 

À propos de l'Union Européenne (texte de la vidéo du 09/07/2012).  L'Union Européenne s'est voulu un modèle de pacification historique et économique, trouvant les racines de ses préoccupations dans les grands conflits ayant marqué les pays occidentaux au cours du dix-neuvième siècle et du vingtième siècle notamment, mais elle apparaît aujourd'hui comme un facteur de déception et de frustration, en premier lieu pour les peuples directement concernés.

Réseaux criminels internationaux, censure politique des États membres, absence de barrières protectionnistes et néo-colonialisme constituent autant d'aspects rédhibitoires condamnant le projet communautaire européen sous sa forme actuelle.

Au moment d'ouvrir les frontières entre pays membres, une grande erreur a été de ne pas créer d'armée européenne ni même de police européenne, ce qui aurait été non seulement bien utile mais aussi nécessaire afin de lutter contre le problème de l'internationalisation des réseaux criminels.

L'abolition généralisée de la peine de mort, en même temps qu'elle contribue à amoindrir la souveraineté nationale des États sur des questions de droit pénal, offre une immunité aux crimes les plus graves englobant non seulement les crimes de sang mais aussi la criminalité financière, dont on connaît l'impact catastrophique sur l'économie.

Les relations entre les États et l'entité administrative européenne finissent toujours par révéler une sclérose et un handicap gouvernementaux. Au lieu de nous servir de l'Union pour créer plus d'emplois chez nous, nous délocalisons encore plus qu'avant. Au lieu d'encourager notre agriculture, nous la brimons et nous importons en masse des denrées américaines, chinoises ou autres. Au lieu d'interdire l'élevage industriel intensif, nous le protégeons. Dans de telles conditions, la super-étatisation conduit tout droit à l'anti-étatisation, à l'absurdité et au non-sens.

Terminons par un mauvais exemple néocolonialiste. En vertu d'un accord intergouvernemental, des chalutiers européens sont autorisés à pêcher abondamment dans les eaux territoriales du Cap Vert, privant ainsi les Capverdiens de leurs ressources alimentaires naturelles.

 

À propos du communautarisme (texte du 16/07/2012). Le communautarisme, ou la tendance à cloisonner, à compartimenter une nation ou une civilisation en regroupant les individus selon des caractéristiques communes, se situe au carrefour de diverses problématiques dont l'histoire coloniale, postcoloniale et néocoloniale, le racisme et les libertés privées.

Après avoir colonisé des pays d'Afrique du Nord, d'Afrique subsaharienne et d'autres continents, les grandes puissances occidentales, qui continuent à piller les ressources de ces pays, continuent également à en faire venir les émigrés afin de leur confier les travaux pénibles que d'autres ne veulent pas faire. Il en résulte deux principaux modèles de civilisation: d'une part le multiculturalisme à l'américaine, d'autre part la mixité républicaine à la française.

En suivant des cheminements différents, ces deux modèles se rejoignent dans le fait de marginaliser les communautés issues de l'immigration, parce que ces deux modèles commettent la même erreur qui consiste à vouloir imposer la même formule de manière uniforme, sans laisser le choix aux populations concernées.

Dans tous les cas de figure, le refus tacite et caractérisé de reconnaître la diversité régionale, ethnique et culturelle comme une composante du patrimoine historique, revient à encourager une forme de racisme, c'est à dire de hiérarchisation discriminatoire et dévalorisante entre les différences.

Néanmoins, le communautarisme lié à l'immigration ou au racisme ne peut être analysé dans les mêmes termes que le communautarisme lié à des tendances relevant de la vie privée, et ce en raison même de la différence de nature entre sphère publique et sphère privée.

 

Contre le racisme (texte de la vidéo du 22/07/2012). Parler du racisme est toujours délicat de peur d'adopter un point de vue trop partial, et finalement les personnes les mieux placées pour parler du racisme sont toujours celles qui ont été victimes d'actes racistes, soit en guise de témoignage de leur propre passé ou de celui de leurs ancêtres, soit au moment de déposer plainte car, comme le rappellent à juste titre les autorités, le racisme n'est pas un point de vue mais un délit voire un crime.

Insistons sur le fait que le racisme est une tendance profondément délictueuse ou criminelle dans la mesure où il consiste à exclure une personne en raison de ses origines, de son type ethnique ou de sa couleur de peau, privant ainsi cette personne des potentialités que lui offre la civilisation afin d'assurer sa subsistance.

La lutte contre le racisme requiert non seulement un civisme élémentaire mais aussi un devoir de courage et d'opiniâtreté individuels sans relâche, car la question raciale est malheureusement ancrée dans l'humanité depuis les origines de l'espèce, et nous ne sommes jamais parvenus, à ce jour, à nous en débarrasser définitivement.

L'Homo Sapiens ne doit peut-être son règne sur Terre qu'au génocide de l'homme de Neandertal, génocide dont il se serait rendu coupable et qui trouverait aujourd'hui encore de lointains échos à travers sa réticence à admettre l'éventualité d'autres espèces humaines sur Terre, comme par exemple le gorille et le chimpanzé malgré le patrimoine génétique que nous partageons avec ces espèces.

Le terreau du racisme, ce sont avant tout les idéologies spécistes et humanistes via l'idée selon laquelle l'être humain serait supérieur aux autres espèces.

Cette notion arbitraire de supériorité de l'espèce humaine servirait de premier socle argumentatif à ceux qui défendent une conception de la nature éprouvée par les rapports de domination, conception qu'ils appliqueraient à leur propre espèce partagée, selon eux, entre peuples dominants et peuples dominés.

L'homme blanc, grand esclavagiste et colonisateur, est le premier responsable historique du racisme dans le monde, sans commune mesure avec ce que l'humanité a pu connaître auparavant.

Les massacres perpétrés par l'homme blanc au cours des siècles ont été d'une telle ampleur et d'une telle intensité que la perspective d'un racisme anti-blanc, si elle n'est pas à exclure totalement, est cependant dérisoire en comparaison avec les autres formes de racisme.

Indépendamment de la question du racisme, aucune agression ne doit être tolérée, et le modèle de liberté d'expression à l'américaine ne doit pas se généraliser, sous peine d'assister à la banalisation des injures à caractère raciste quel que soit le peuple visé.

Pour autant, le rejet du modèle culturel colonial par les peuples colonisés ne doit pas être considéré comme une forme de racisme, car aucun peuple n'est censé subir la dictature d'un autre peuple, aucune culture n'est transcendante par rapport à une autre culture. Chaque civilisation, chaque ethnie, chaque tribu, chaque clan, chaque famille se définissent avant tout dans leur champ d'immanence, et si tant est que l'humanité ait globalement progressé dans un quelconque domaine, c'est par ailleurs grâce aux échanges, parce que nous avons appris à progresser ensemble.

 

À propos d'Israël (texte de la vidéo du 29/07/2012). La question israélienne fait partie de ces sujets sensibles sur lesquels nous sommes toujours tentés de donner notre avis même sans être directement impliqués dans le conflit, animés par un sentiment de coresponsabilité historique nous amenant à prendre position. D'un point de vue éthique, il s'agit à la fois de condamner puis d'écarter l'antisémitisme tout en admettant qu'il est possible de remettre en cause la légitimité de l'État d'Israël sous sa forme actuelle, dans un élan de solidarité eu égard aux souffrances endurées par les populations palestiniennes.

L'antisémitisme, ou plus précisément la judéophobie, n'a aucune justification en tant que tel, constituant une forme de xénophobie voire de racisme, encourageant en toute gratuité l'hostilité belliqueuse à l'encontre d'un peuple. S'il faut prendre position pour les Palestiniens, ce n'est pas au nom d'une haine contre les Juifs, haine qui n'a pas lieu d'être.

Dans le contexte de la diaspora juive et a fortiori dans celui de la shoah, le peuple juif a la particularité d'être incritiquable ou difficilement critiquable. En-dehors de ce contexte, dont on mesure toute l'importance et toute la gravité historiques, le peuple juif demeure un peuple comme tous les autres peuples, qui doit être conscient de ses mérites mais aussi assumer ses responsabilités ainsi que sa culpabilité quand il y a lieu de le faire.

Quelles qu'aient été les souffrances du peuple juif durant la seconde guerre mondiale, fait historique que nous ne remettons pas en cause, il a été extrêmement maladroit de la part de la communauté internationale de créer l'État d'Israël avec si peu de concertation, en sollicitant dans une mesure aussi faible l'avis des Palestiniens. Il aurait fallu, comme on demande l'autorisation à un hôte avant de s'installer chez lui, s'enquérir prioritairement de l'opinion palestinienne à ce sujet avant d'entreprendre quelle que démarche que ce fût sans son accord.

Il apparaît avec le recul, et même oserait-on dire avant le recul, que l'État d'Israël n'a été créé que pour offrir aux grandes puissances occidentales un emplacement stratégique au sein des pays arabes, motivation qui ne pouvait se révéler, tôt ou tard, que source de conflits regrettables.

Il faut rendre la Palestine aux Palestiniens, créer un État palestinien et n'accorder à l'État israélien que la place que les populations palestiniennes voudraient bien lui concéder, puis dédommager en valeurs immobilières et financières les populations juives ainsi rapatriées en Occident.

Aussi discutable et même extravagante que semble cette proposition aux yeux de certains, les réseaux d'influence sionistes et les soutiens internationaux dont ils bénéficient la rendent malheureusement inapplicable en tout état de cause, ce qui autorise le pessimisme au regard des aspirations palestiniennes.

 

À propos des traditions (texte de la vidéo du 05/08/2012). Notre identité collective fait partie de notre identité individuelle et nous aide à comprendre qui nous sommes, ce qui nous amène à considérer comme centrale la question des traditions et de la manière dont nous nous situons par rapport à elles.

Les traditions et les valeurs dont elles dépendent sont essentielles, car elles se sont affirmées dans la transmission d'une génération à l'autre, créant ainsi le lien nécessaire entre l'humanité et sa propre histoire.

Les traditions culturelles représentent l'héritage que nos ancêtres nous ont légué, les valeurs traditionnelles ayant pour but de nous aider à appréhender les situations de la vie, forts de l'expérience de ceux qui nous ont précédés.

La modernité sous sa forme la plus radicale s'est distinguée par sa volonté de faire table rase des traditions, mais on ne peut construire une civilisation sur du vide. Aussi, de même qu'il est absurde de refuser systématiquement toute idée de progrès, de même est-il inconcevable de rejeter catégoriquement l'enseignement du passé.

Les différentes traditions ethniques du monde se sont développées, chacune à sa façon, en rapport avec l'environnement naturel au sein duquel les populations ont évolué.

Soulignons l'importance de la nature à la base des différents modes de pensée traditionnels: au-delà même des traditions humaines, l'enjeu le plus fondamental réside dans le lien qui nous unit à l'environnement dont nous sommes issus.

La génération se trouvant à l'origine de toute vie, soulignons également le fait que tout être humain naît de l'union entre un homme et une femme. De ce fait, si, dans une civilisation donnée à un moment donné de son histoire, il a été légitimement établi que tous les citoyens ont les mêmes droits en tant que citoyens, aucune sexualité ne peut se comparer à celle qui donne la vie. Le mariage doit rester entre un homme et une femme.

 

À propos de la liberté d'expression (texte de la vidéo du 12/08/2012). La liberté d'expression fait l'objet de débats caractérisant toute civilisation portée par des ambitions démocratiques. C'était déjà vrai au cours des siècles précédents, cela l'est encore plus à une époque marquée par la banalisation des technologies numériques et des réseaux d'information en principe mis à la disposition du plus grand nombre. Il faut donc prendre en considération à la fois les éléments de définition antérieurs au phénomène Internet et ceux qui lui sont contemporains.

Compte tenu des implications à la fois privées et publiques de ce débat, si une question pouvait résumer à elle seule toutes les interrogations qu'il suscite, cette question serait la suivante: qu'est-ce qui, de la sphère privée, personnelle et intime, peut être révélé dans la sphère publique, accessible et connue de tous, et à quelle condition?

L'individu, dans sa dimension première et irréductible, se situe au cœur de la vie privée. Assuré de ce qui lui appartient en propre, il doit pouvoir rester maître de toute information le concernant. Quelle que soit la manière dont il a choisi de divulguer ou de ne pas divulguer des aspects de sa vie, avec un droit de rétractation, la définition éthique et légale de la liberté d'expression doit exclure toute insulte, toute calomnie, toute diffamation, toute atteinte aux droits d'auteurs et à la propriété intellectuelle, toute référence à la situation professionnelle, financière, sexuelle, sentimentale ou familiale, toute utilisation desdites données personnelles sans l'accord de la personne concernée.

Une fois écartées les attaques ad hominem, qui ne présentent aucun intérêt, la liberté d'expression se révèle dans toute sa richesse et dans toute sa subversion bénéfique dès lors qu'il s'agit de promouvoir le débat d'idées et, à travers lui, la critique des institutions financières et politiques ainsi que des tendances que la société s'efforce d'imposer aux individus contre leur gré.

L'impératif de protéger les individus, sans pour autant les priver de leur droit de faire de leur propre vie ce que bon leur semble, permet de comprendre simultanément pourquoi les propos racistes doivent être condamnés, y compris dans l'art et dans la littérature, et pourquoi, en revanche, la liberté formelle des artistes doit rester absolue, ou encore pourquoi un domaine tel que la pornographie entre adultes consentants doit être autorisé, ainsi que sa libre diffusion auprès d'un public majeur et averti.

 

Pour le respect de la vie privée (texte de la vidéo du 19/08/2012). On a vu, à travers la liberté d'expression, l'importance de combattre le racisme et, par ailleurs, la pertinence de rendre licite la pornographie entre adultes majeurs. Ces deux exemples parmi d'autres d'une dynamique tantôt exclusive, tantôt inclusive, témoignent d'une double détermination tout aussi incontournable que l'individualité pour saisir le sens de la vie privée.

Si la sphère publique tend à se définir comme un environnement sans limite a priori, la sphère privée, quant à elle, s'appuie volontairement sur la restriction et sur l'auto-restriction. Il en ressort que ces deux environnements sont relativement extensibles, de manière pacifique ou conflictuelle selon l'importance accordée de part et d'autre à la délimitation territoriale.

Dans le champ de la vie privée, la notion d'individualité, propre à chaque être physique, biologique et mental, appelle à être complétée par la notion de personnalité, recouvrant l'ensemble des caractéristiques rendant unique chaque individu, et par la notion de subjectivité, désignant sa complexité affective, émotionnelle et sentimentale.

Dans le champ de la vie publique liée au secteur privé, la distinction de droit économique entre secteur public et secteur privé a été détournée au profit de l'expansion sans limites de sociétés nationales ou multinationales, ainsi préjudiciables aux espaces publics et privés. Chacun devrait avoir le droit à la préservation de son intégrité matérielle, corporelle et psychologique, c'est à dire au respect de sa vie privée dans l'honneur, la dignité, le recueillement et la sérénité.

 

Pour l'égalité hommes/femmes (texte de la vidéo du 26/08/2012). À une époque où, dans n'importe quel pays, peu importe le peuple et peu importe la culture, une femme peut mourir tous les jours sous les coups de son conjoint, le débat autour du partage du droit entre l'homme et la femme revêt encore un caractère d'urgence et de priorité.

Si l'on évoque plus volontiers l'égalité en droit et si, de ce fait, la formulation du partage du droit semble étrange voire inadéquate, encourager l'égalité en droit entre tous les êtres humains revient pourtant à préconiser un partage équitable du droit entre les hommes et les femmes.

L'histoire ancienne nous renvoie l'image en partie mythique et en partie réaliste d’un déséquilibre initial via la suprématie physique de l'homme sur la femme, suprématie physique sublimée par le pouvoir tribal, citoyen, monarchique ou républicain, marginalisant l'existence avérée de civilisations matriarcales ou d'épisodes matriarcaux. L'histoire récente nous ramène au développement économique comme principale cause directe ou indirecte de l'émancipation de la femme par rapport à l'homme et de la résolution de ce déséquilibre initial.

Malgré la décadence, la légitimité des traditions se confirme par le désir naturel de conserver des identités bien marquées, avec une virilité rigoureuse et sobre pour les hommes, et une féminité douce et raffinée pour les femmes. Malgré certains conservatismes déplacés, la politique moderne a démontré sa part de vérité à travers la nécessité pour chaque être, homme ou femme, de suivre son propre devenir. L'homme et la femme sont faits pour s'aimer. Si l'amour ne peut être proclamé par décret ni régenté, il n'y a pas de véritable amour sans consentement mutuel ni réciprocité.

 

Pour une démographie régulée (texte de la vidéo du 02/09/2012). Le couple et la famille traditionnels ne se sont jamais aussi bien portés, non évidemment sur le plan de la pérennité structurelle mais plutôt sur le plan de la fécondité maternelle, si l'on en juge par la croissance exponentielle de la démographie humaine, compte tenu du fait que nous vivons de plus en plus vieux, que nous faisons de plus en plus d'enfants et que nous disposons de moins en moins de ressources. Le phénomène démographique humain se situe dans la convergence entre les relations hommes/femmes et l'importance accrue de l'écologie au sein du débat politique. Or, plus nous sommes nombreux, moins nous avons de ressources, et plus ce débat tend à basculer dans l'enjeu collectif au détriment de la seule liberté individuelle.

Ici comme ailleurs, la stigmatisation géopolitique, nationale et raciale doit être écartée, puisque la surpopulation affecte tous les continents du monde et toutes les couleurs, depuis l'Europe occidentale jusqu'au golfe de Guinée en passant par de grandes villes américaines telles que Mexico ou Los Angeles, ainsi que l'Asie du sud-est pour ne citer que quelques exemples.

Les remèdes malthusiens ou maoïstes de régulation de la démographie par le contrôle du nombre des naissances ont déjà été partiellement appliqués dans des pays tels que l'Inde ou la Chine. Le monde s'en porte-t-il mieux pour autant? À terme non, car ces remèdes se sont avérés insuffisants vu l'état d'urgence de la situation actuelle. Il faudrait envisager la radicalisation du propos et même d'aller au-delà de cette radicalisation, en évoluant d'une gestion globale à une totale responsabilisation de l'individu face aux intérêts collectifs. 

Même avec l'ambition individualiste de bien-être et de qualité de vie optimale pour chacun, ambition légitime et louable, et surtout avec une telle ambition, vient un moment où, tôt ou tard, il faut mesurer les effets des décisions individuelles sur le collectif car, comme par un retour de boomerang, le collectif finit toujours par avoir des répercussions sur l'individuel.

Même si, malheureusement, aucun gouvernement n'en prend le chemin, dans l'intérêt même des enfants injustement exposés contre leur gré à la précarité, à la souffrance et à la maladie, il faudrait interdire la procréation à tout foyer incapable d'assurer financièrement et matériellement l'avenir de ses enfants au moins jusqu'à l'âge de la majorité. Concernant les seniors, force est de proposer l'abolition des retraites, mais à la condition sine qua non  d'une politique active de plein emploi et de salaires élevés qui permettrait aux familles de prendre en charge, dans les meilleures conditions possibles, les dernières années de leurs aînés.

 

À propos des religions (texte de la vidéo du 09/09/2012). La religion se retrouve au fondement de toute culture humaine. À l'heure où les civilisations industrielles et post industrielles prétendent encore, au nom des idéaux républicains, avoir fait table rase des religions, paradoxalement la question de la place des religions au sein des civilisations ne s'est jamais autant posée qu'en ces temps de perte de repères et de valeurs, de réactions fanatiques instrumentalisées, de désabusement politique généralisé. À moins de souscrire à un mouvement, qui malheureusement se généralise lui aussi, de laxisme et de délitement juridique, c'est bien dans le cadre de l'état de droit qu'il convient de poser une telle question.

Si la démarche laïque s'est imposée comme la plus logique et la plus juste dans des pays de mixité philosophique, il existe plusieurs manières de définir et d'appliquer cette démarche. Toute laïcité n'est pas forcément bonne, pas forcément adaptée à la population à laquelle elle s'adresse.

L'exemple et le contre-exemple français, exemple et contre-exemple parmi d'autres, portent le fardeau d'un lourd passé colonial appuyé par des tendances colonialistes encore vivaces, tout en se plaignant d'être colonisés à leur tour par des immigrés que la France a elle-même fait venir. Voilà l'exemple type d'un pays à forte tradition catholique, ayant partiellement renié son héritage catholique tout en l'exacerbant dans le racisme, et dont le modèle de laïcité se voit aujourd'hui dans l'incapacité d'intégrer l'islam, car ce modèle laïque a été pensé davantage en rapport avec une religion en particulier et au singulier, plutôt qu'en rapport avec les religions en général et au pluriel.

Parce que les citoyens devraient toujours avoir le choix, et au nom de ce choix, la loi devrait admettre la possibilité du multiculturalisme et de ses diverses manifestations, y compris à travers les signes dits ostentatoires de telle ou telle religion.

Afin de rétablir l'équilibre en droit entre les différents cultes religieux, l'État français devrait reclasser en monuments du patrimoine historique les églises construites sur son territoire avant le vingtième siècle, églises dont l'entretien serait financé par les deniers du contribuable, tout en permettant aux fidèles de continuer à y célébrer l'office moyennant une contribution financière pour la location de la salle.

Selon la même logique d'amélioration de la laïcité dans les pays où la laïcité s'avère possible et souhaitable, amélioration de la laïcité par la liberté et par la responsabilité, tout investisseur privé, peu importe sa nationalité, devrait également avoir le droit de construire l'édifice religieux qu'il souhaite là où il le souhaite, pourvu qu'il en ait les moyens financiers.  

 

À propos de la mondialisation (texte de la vidéo du 16/09/2012). Les mots ont plusieurs sens et la polysémie s'est enrichie au gré de l'Histoire. Si la mondialisation, en tant que système d'échanges économiques et autres entre nations étrangères les unes aux autres, a toujours plus ou moins existé, elle a développé au cours des dernières décennies des particularités récurrentes d'une décennie à l'autre, particularités qui n'existaient pas auparavant ou qui existaient dans une moindre mesure.

Dans un premier temps, une mise au point terminologique s'impose entre mondialisation, globalisation, mondialisme et globalisme. La mondialisation s'appuie sur une coopération durable entre plusieurs pays. La globalisation s'y ajoute quand les standards, les technologies, les flux et les produits prennent une dimension planétaire. Le mondialisme privilégie les échanges transfrontaliers dans sa vision de la politique. Le globalisme vise une dimension sans limites.

Dans un deuxième temps, on mettra en exergue le fait que, la fin de la Guerre Froide aidant, mondialisation, globalisation, mondialisme et globalisme tendent depuis vers la même réalité, à savoir l'impérialisme triomphant de sociétés privées multinationales uniquement motivées par l'appât du gain. Malgré des progrès dont certains d'entre nous bénéficient tous les jours, on retiendra que cette mondialisation-là a fait plus de mal que de bien.

Comme une confirmation logique de ce désabusement, les méthodologies développées par Milton Friedman dans le cadre de la globalisation des marchés, pas plus que les stratégies de gestion agressives de Michael Porter, ne permettront au tout venant de fonder de nouveaux empires multinationaux. Tout au plus nous permettront-elles de comprendre, jusqu'à un certain point, comment ce système a prétendu se mettre en place et comment il entend soi-disant fonctionner.

Les graves échecs de cette mondialisation-là parlent d'eux-mêmes. À ce titre, les situations injustes et cruelles ne manquent pas. Citons-en deux ou trois. Première situation: le désormais tristement célèbre Dominique Strauss-Kahn, du temps de son mandat à la tête du FMI, avait voulu effacer la dette du Congo, mais dans le seul but de servir les intérêts occidentaux, en concluant des accords avec les dirigeants congolais au détriment de la population congolaise. Deuxième situation: dans le même état d'esprit, l'Angola, gros producteur de pétrole, de diamants, de cuivre et d'uranium, laisse pourtant plus de la moitié de sa population en-dessous du seuil de pauvreté. Troisième situation: la pêche industrielle thaïlandaise, de son propre chef et sous la pression de la demande internationale, exploite dans des conditions d'esclavage un demi-million de pêcheurs birmans, avec une absence de traçabilité due à la complexité de la chaîne de production et de distribution, empêchant d'enrayer ce triste phénomène.

Il ne faut pas en conclure que l'altermondialisme ne dispose d'aucune assise concrète, car la mondialisation n'a pas toujours été ce qu'elle est aujourd'hui. Si, à cause de la mauvaise volonté des dirigeants et de la corruption dans laquelle ces derniers se complaisent, l'idéal n'a jamais été atteint, idéal d'un état de droit mondialisé, constitué par des entités nationales et supranationales, dont le travail consisterait à autoriser, à favoriser et à protéger l'autogestion, la gestion locale ainsi que l'autonomie démocratique régionale, des personnes de bonne volonté se mobilisent tous les jours pour entreprendre des actions citoyennes et écologiques, accréditant l'espoir, aussi faible soit-il, en une mouvance altermondialiste constructive.

 

Contre la mafia (texte de la vidéo du 22/09/2012). D'un point de vue civilisationnel, la mafia constitue l'une des pires tares que l'humanité ait jamais connue, raison pour laquelle les élus politiques n'en parlent jamais et ne font jamais rien contre elle, l'autre principale raison étant bien sûr la corruption, puisque les collusions entre milieux mafieux et milieux politiques sont de notoriété publique, même si, par crainte, par lâcheté, par hypocrisie, par indolence et par bêtise, tout le monde ou presque tout le monde s'obstine à nier l'évidence, à faire comme si de rien n'était.

Comme il existe des mafias dans tous les pays et dans toutes les cultures, une définition basée sur l'état d'esprit, sur l'intention, sur la finalité, nous permettra de comprendre les enjeux du problème mafieux en général mieux que n'importe quelle approche purement technique ou nominative.

Qu'est-ce qu'une mafia? En des termes simples, une mafia apparaît quand une organisation officieuse, n'ayant aucune légitimité légale ni aucune légitimité tout court, prétend concurrencer l'état de droit sur son propre terrain tout en niant, partiellement ou totalement, ledit état de droit. On voit bien, à travers cette définition, que la mafia repose à la fois sur le déni du droit et sur le règne du non droit. Cette incohérence rend la mafia récusable et méprisable dès ses fondements. 

Complétons le propos par une rapide évocation de la genèse historique et de la causalité du phénomène, en partant des grandes lignes de l'Histoire ancienne pour arriver à celles de l'Histoire récente, toujours en privilégiant l'esprit par rapport à la lettre.

De l'Histoire ancienne nous retiendrons que l'humanité a malheureusement précédé l'état de droit. Les régimes politiques sont nés de l'injustice et de la cruauté des seigneurs. L'autocensure du pouvoir que constitue la loi écrite n'est d'abord apparue que pour ratifier, sous une forme stable, l'auto-proclamation aberrante de l'emprise des forts sur les faibles.

Avec l'avènement des républiques modernes, les privilèges indus n'ont fait que changer de mains, et ce n'est qu'au prix de luttes incessantes que le simple individu, le simple citoyen de base, a pu reprendre à son compte le respect de la loi comme gage du respect de sa propre vie contre ses oppresseurs, qui avaient la présomption de s'affirmer en maîtres et de vouloir faire de lui leur esclave. Mais ni le rang, ni la fortune, ni l'audace, ni le scandale, ni le mensonge, ni la mauvaise foi ne justifient la confiscation, à laquelle se livre encore l'Histoire récente et contemporaine, d'un respect dû, en principe, à tout un chacun par devoir universel des uns envers les autres.

Il y aurait urgence à ce que L'État s'investisse dans une politique offrant aux citoyens l'opportunité non plus de survivre sous la tutelle de l'assistanat ni sous l'emprise de la criminalité, mais de vivre dans la dignité du travail, dans la sécurité des salaires et dans la justice de la relocalisation. Car c'est le désinvestissement de l'État dans le domaine de l'économie qui contribue à la prospérité des réseaux mafieux quand la population se retrouve, de ce fait, livrée à elle-même à son propre détriment. Et si la prévention ne suffisait pas contre la mafia, alors le bras armé de la loi prendrait le relais pour sévir comme il se doit.

 

Pour une gauche antisocialiste (texte de la vidéo du 29/09/2012). L'humanité actuelle traverse une période durable de misère politique et de misère en général, de déception vis à vis du socialisme et des idéologies qui, à un niveau institutionnel ou plus informel, se réclament de la gauche tout en ayant une reconnaissance, un écho médiatique assurant leur position dominante au sein du débat le plus visible par tous. La question qui se pose revient à interroger les sensibilités dites de gauche afin de leur proposer une alternative, en remontant dans le temps plus loin que ne l'ont fait les mouvances dites contre-culturelles, de façon à remettre à plat les notions d'individualité, d'État et de relation entre ces notions.  

C'est avec raison et clairvoyance que les déçus du socialisme se demanderont à quelle condition il est possible de définir un antisocialisme de gauche, tout en sachant qu'un tel antisocialisme, en plus de s'inscrire en faux par rapport au reste de la gauche, affirmerait une position contraire voie opposée à celle de l'antisocialisme néolibéral. Écartons d'emblée toute confusion entre des idées n'ayant en commun que l'homonyme.

Dans un premier temps, il faut comprendre que la dialectique entre la société d'une part, et d'autre part l'individu limité, fort de sa liberté de conscience et de sa propriété privée, ne remonte ni à Marx, ni à Proudhon, ni même à la déclaration universelle des droits de l'homme, mais à la philosophie théologique et scholastique, c'est à dire à la pensée du Moyen Age. Ainsi la gauche et la droite propres à la modernité politique s'appuieraient sur des paradigmes antérieurs, et leur remise en cause passerait par le regard critique de la mystique rhénane, bien avant la Renaissance puis les Lumières.

Dans un deuxième temps, et dans un esprit de contestation par rapport à la propagande la plus ancrée dans les mentalités, il s'agirait d'admettre le fait que tout ce qui relève du social représente une dégénérescence et une aliénation, car une atteinte à l'individu en tant que donnée biologique et psychologique incontestable. Il en découlerait, envers et contre toutes les erreurs historiques de plus en plus oppressantes, qu'une organisation politique digne de ce nom, que l'on attend toujours depuis des millénaires, ne se contenterait pas d'une quelconque satisfaction globale ni statistique, mais de la protection et du bien-être de chaque individu respecté, considéré, définitivement acquis à lui-même, et ce quelle que soit sa position hiérarchique et financière. Le but de l'État serait de préserver l'individu contre la société. L'antisocialisme, antihumaniste et antirépublicain, est un étatisme en même temps qu'un individualisme au sens le plus noble.

Dans un troisième temps, et pour confirmer encore le caractère malsain des utopies sociales, dissocions le social du collectif et réhabilitons les terminologies individuelles, familiales, ethniques et civilisationnelles contre le tout social, qui cherche à réduire toute collectivité à une appellation unique et homogène. L'individu incarne la forme la plus fondamentale et la plus irréductible d'une espèce vivante donnée; étendu aux objets inanimés, il transcende même le vivant. La famille honore les liens du sang et crée ses propres signes distinctifs de reconnaissance. Quand ces signes s'étendent à d'autres individus, on parle d'ethnie. Quand ils gagnent d'autres groupes humains par-delà l'épreuve du temps, on parle de civilisation. Quand les relations s'imposent, dans le mal-être et dans le malheur, au détriment des individus, des familles, des ethnies, des civilisations, des identités et de leur libre détermination, le règne du social et du sociétal commence hélas, et seule une forte volonté politique peut arrêter ce fléau.

Plus concrètement, l'antisocialisme de gauche, ayant dénoncé avec dégoût le laxisme et la soumission ainsi que l'apparence trompeuse de la modération antitotalitaire affichée par ses principaux adversaires, siègerait à la gauche de l'extrême gauche au parlement, attaché autant à l'État qu'à l'individu, qu'à tous les individus et non à une caste privilégiée. On peut toujours rêver: même les anarchistes n'ont pas accès au parlement; seuls s'y rendent quelques partis consensuels, toujours plus ou moins les mêmes.

Si l'antisocialisme prenait un jour le chemin d'une organisation politique, ce ne serait que sous l'impulsion extraordinaire d'une puissance financière conséquente. Encore faudrait-il que ladite puissance financière, sous une forme fidèle à l'idéologie de départ et non sous une forme dévoyée, trouve un quelconque intérêt à sa mise en œuvre.

Créer une page web sous la dénomination d'une internationale antisocialiste aurait alors pour objectif, loin de la constitution d'un véritable groupe, tout au plus l'éveil d'une communauté de pensée entre lecteurs solitaires qui ne se connaîtraient pas nécessairement mais qui partageraient certaines idées, à rebours des partis politiques existants, des régimes socio-démocrates, républicains ou dictatoriaux n'écoutant qu'eux-mêmes au lieu d'écouter leurs citoyens comme ils auraient le devoir de le faire. 

L'antisocialisme, en libérant la gauche de l'humanisme et contre l'humanisme, révèlerait pourtant le lien, la compréhension absente, la clé entre les droits inaliénables de l'individu, droits de vie et de mort de chacun sur sa propre existence dans le respect de celle d'autrui, la démocratie directe et le renforcement du droit, la garantie des services publics et l'abolition des prestations sociales, la priorité rendue au respect de l'environnement en même temps que la souveraineté absolue de chacun dans la limite de ses droits et de ses devoirs, pour une humanité enfin consciente et responsable, à juste titre convaincue de son libre arbitre.

 

Pour une écologie radicale (texte de la vidéo du 07/10/2012). La conscience écologique semble avoir progressé au sein des populations, en même temps que le sentiment d'une détérioration accrue de l'environnement, ces deux phénomènes ne constituant pas un paradoxe psychologique mais s'expliquant mutuellement, surtout quand la prise de conscience n'est pas forcément suivie des faits. Une telle préoccupation devrait pourtant nous inciter à radicaliser notre pensée, notre discours et surtout notre action écologiques. Reste à nous interroger sur les conditions et sur la possibilité d'une radicalisation de l'écologie dans notre monde.

Les politiques liées à la planète, à l'écosystème, aux espaces naturels, aux espèces vivantes et aux ressources énergétiques, géologiques et biologiques engagent plusieurs niveaux de décision et de responsabilité pouvant se résumer au nombre de trois: premièrement, le niveau macro-environnemental, celui des États, des institutions financières, des grandes entreprises et des organismes de recherche scientifique; deuxièmement, le niveau intermédiaire, celui de l'implication collective des citoyens dans la protection, dans la préservation, dans la prévention, dans l'entretien et dans la remise en état; troisièmement, le niveau micro-environnemental, celui de l'attitude et des gestes de chacun au quotidien. Quel que soit le niveau, le pessimisme reste de rigueur et nous allons voir, en quelques mots, pour quelles raisons.

Au plus haut niveau d'opacité décisionnaire, l'écologie ne sera jamais une priorité aussi longtemps que politiques et scientifiques se soumettront au diktat de la finance. Seul un revirement conflictuel et autoritaire pourrait changer la donne, mais il n'existe, à ce jour, aucune volonté notable susceptible d'aller, efficacement, dans ce sens.

Les initiatives de mobilisation citoyenne permettent d'accomplir un travail courageux, utile et nécessaire mais malheureusement insuffisant, non par faute de bonne volonté mais à cause de l'ampleur des catastrophes nucléaires, pétrolières, chimiques, climatiques, de déforestations et de disparitions d'espèces animales dues à l'intensification des activités humaines.

Les contraintes imposées par le centralisme urbain et par ses répercussions néfastes sur les espaces ruraux ou forestiers sont telles que le simple individu n'a d'autre choix, dans la plupart des cas, que de s'en tenir non pas à une radicalité écologique mais à son devoir minimum: respecter les êtres vivants et les sites naturels, privilégier la consommation de produits naturels issus de l'agriculture non intensive, trier ses déchets, éviter les moyens de transport polluants.

En plaçant l'humain sur un piédestal, l'humanisme se trompe complètement et son idéologie devrait être condamnée dans le débat, car l'humain représente en fait la pire espèce vivante que la Terre ait jamais portée à ce jour, la seule espèce capable de parasiter tout l'écosystème tout en y proliférant à la manière d'un cancer d'envergure planétaire. S'il était une disposition radicalement écologique que chacun d'entre nous pourrait prendre, cette disposition consisterait à s'abstenir de faire des enfants afin d'enrayer le fléau humain. Ce pouvoir de ne pas procréer, nous l'avons tous et nous avons tous le droit d'en user pour le plus grand bien de la nature.   

 

Quel avenir pour le monde (texte de la vidéo du 15/10/2012)? L'avenir du monde nous plonge dans l'incertitude. Nous le savons tous. Il s'agit même là d'une constante de l'Histoire humaine, renforcée à notre époque par l'épuisement des ressources naturelles, par notre surpopulation et par notre incapacité à maîtriser l'évolution des industries et des technologies. Humbles devant la complexité, renonçons, au préalable, à l'idée que nous pouvons comprendre le monde en quelques minutes. Tout au plus pourrons-nous dégager quelques axes de compréhension.

Tournons-nous vers le passé pour mieux anticiper le futur, dans une brève tentative de redéfinition des grandes périodes de l'Histoire. L'ère africaine, correspondant à la Préhistoire, marquée par les ramifications progressives de notre peuplement sur tous les continents, précède l'ère méditerranéenne, correspondant à l'Antiquité, marquée par l'essor et par le déclin de plusieurs grandes civilisations autour d'une même entité maritime. L'ère continentale, correspondant au Moyen Age, marquée par la promotion des dynasties monarchiques, précède l'ère critique, correspondant à notre modernité au sens large depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, marquée par un recul sans précédent de l'enracinement géographique de l'Histoire au profit d'un déracinement lié au progrès technique.

Plus ou moins inconsciemment, l'humanité a toujours été en crise. Alors que nous pensions enfin la dominer, cette crise nous domine depuis plusieurs siècles car notre euphorie progressiste nous dépasse au point d'échapper à notre contrôle, rendant irréalisables les approches écologiques et rétrospectives de la politique qui, tout en gardant les meilleurs acquits modernes, nous offriraient pourtant l'issue de secours la plus saine.

L'impasse dans laquelle nous nous trouvons se voit confirmée par l'obsolescence physique et par la sénilité des forces investies dans des projets tout aussi défaillants pour des raisons diamétralement opposées, qu'il s'agisse de la gestion passive et mafieuse du mondialisme, qu'il s'agisse du regain industriel national ou, a fortiori, qu'il s'agisse des ambitions délirantes de conquête spatiale, de colonisation de l'espace interstellaire par l'espèce humaine. Il semblerait que nous n'ayons plus ni le temps ni les moyens d'échapper au piège que nous avons construit nous-mêmes, et dans lequel nous sommes tombés.

Même pour le cas où, à coup sûr, ce qu'il faudrait faire resterait un vœu pieu, disons-le quand même: s'il est encore une voie de salut réaliste qui s'offre à nous, aussi temporaire soit-elle, apprenons à travailler ensemble tout en conservant nos différences et nos différends, partageons les compétences, ouvrons le marché de l'emploi jusqu'aux populations les plus marginales et les plus marginalisées. En substance, respectons l'Afrique, qui n'est ni un libre-service ni une décharge publique mais notre berceau à tous. Nous sommes tous Noirs et Africains d'origine. En conclusion, le scénario le plus probable est que le monde nous survivra, se remettra lentement de cette maladie qu'aura été l'humanité, avant de disparaître à son tour. Merci de votre attention.

 

D. H. T.

http://www.dh-terence.com

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Chapitre 4: Articles politiques (2013)

Carton rouge contre Aube dorée (07/06/2013). Il n’y a pas d’exagération à qualifier Aube dorée d’organisation criminelle néonazie, au moins depuis que les membres de ce parti agressent physiquement les immigrés dans les rues d’Athènes: Philippins, Afghans, Bangladais, Somaliens, Guinéens, repérés par leurs agresseurs à leur couleur de peau. Les racistes violents opèrent en toute impunité, ce qui interroge sur le rôle de la police. Les forces de l’ordre acquiescent-elles délibérément ou bien sont-elles désœuvrées à ce point par la crise de leur pays qu’elles n’ont même plus les moyens de tenir tête à la criminalité qui sévit sous leurs yeux? Quelle que soit la position adoptée au sujet de l’immigration, tout partisan de l’État de droit se doit de condamner ces actes de brutalité infligés aux personnes, actes commis parfois jusqu’à ce que s’ensuive la mort de la victime. Toute la cruauté du mécanisme idéologique, dans ses débordements contraires aux principes de civilisation les plus élémentaires, s’exacerbe à travers ce type de mouvement lui-même nourri de misère et de paranoïa. La possible complicité d’une instance politique, celle qui laisse faire et décide de fermer les yeux, démontre encore, par l’extrême, le pouvoir de coercition inacceptable que la société s’acharne à exercer sur les individus, alors que la sécurité et le bien-être de chacune et de chacun, quelles qu’en soient les origines et le peuple d’appartenance, devraient constituer la finalité de tout projet collectif respectable. La désertion des élus et de leur bras armé va avec la montée en puissance des criminels de tous bords. Il en résulte un sentiment d’abandon subi et de désarroi profond, dans un monde qui a tout organisé pour que nul ne puisse plus se passer de son système global, tout en laissant la population livrée à elle-même, sans soutien ni recours, sauf quand il s’agit d’harceler, administrativement et financièrement, une citoyenneté déjà éprouvée par la pauvreté se généralisant et gagnant tous les jours du terrain. Dans la convergence des antiracismes, il faut revendiquer ouvertement le rejet catégorique des affrontements civils, oser affirmer qu’une pensée saine a pour devoir d’exclure les adeptes de l’innommable. Il en va de la vraie démocratie, celle qui ne sacrifie pas le particulier au général ni à la folie générale. Sources: Courrier International n°1179 du 6 au 12 juin 2013, page 26.

Affaire Clément Méric: rien ne change (14/06/2013). Certaines choses ne changeront donc jamais. À l'heure où le désenchantement politique institutionnel semble avoir atteint son point de non-retour, comme en témoigne, parmi d'autres, le gouvernement français soumis aux lobbyings du capitalisme financier sans tenir compte des intérêts ni des aspirations légitimes de la population, la conscience politique populaire, elle, reproduit de manière épisodique les divisions l'ayant affectée à plusieurs reprises déjà au cours des décennies précédentes. Ainsi les tendances antagonistes de la culture skinhead, opposant les ultranationalistes aux antifascistes, correspondent à une déclinaison de l'incapacité des couches populaires à organiser un front commun contre l'oppression élitiste, laquelle oppression prend elle-même en tenaille les électeurs de base en les exposant à la fois aux prérogatives libérales des plus privilégiés ainsi qu'au racket fiscal de la bureaucratie socialiste, le socialisme n'étant jamais que la contrepartie malsaine d'un libéralisme malsain. Incapable de contrer le pouvoir de nuisance du monstre bicéphale, incarné tantôt par les grandes entreprises et par les banques privées, tantôt par les administrations voraces d'un système social foncièrement nuisible aux individus, le peuple se révèle également incapable de surmonter ses propres divisions internes. Comme par le passé, il suffit d'une rencontre entre skins ennemis pour que la confrontation dégénère en violence, entraînant ici la mort dans l'un des deux camps, la mort de Clément Méric. Car la tradition délétère de la brutalité physique s'enracine au plus profond de l'histoire des couches défavorisées. Ce cercle vicieux, expliquant le goût de l'affrontement au corps à corps par l'indigence économique provoquant la ruine intellectuelle, l'ignorance de toute diplomatie et la recherche d'un exutoire quelconque, d'un défouloir primaire au nom d'une conception inepte de l'honneur, finit par incriminer les pauvres et les classes dites moyennes, lesquelles n'expriment jamais qu'une pauvreté moins grande, même si les pires coupables demeurent les dirigeants, puisqu'ils imposent les mauvaises décisions structurelles, dont les conséquences indirectes traduisent le désarroi général d'une humanité désespérante. Sources: Courrier International n°1180 du 13 au 19 juin 2013, page 31. 

Une parenthèse festive à Clisson (24/06/2013). En contrepoint à la violence tragique sévissant toujours ici et ailleurs, signe du malheur populaire, il est bon de rappeler parfois que de grandes manifestations placées sous l’égide de la culture, du partage, du plaisir et de la bonne humeur amènent régulièrement des milliers de personnes à se rencontrer dans une ambiance chaleureuse et respectueuse des différences. Qu’un festival de métal, le Hellfest, en apporte la confirmation chaque année, représente une chance pour l’Hexagone à plus d’un titre. Stimulant de l’économie locale, il contribue d’abord à entretenir le patrimoine que représente une commune médiévale telle que Clisson. C’est aussi, au même rang que le jazz et le rock, l’exemple typique de ce que les cultures anglophones ont apporté de meilleur à la France en termes de créativité musicale. Longtemps ignorés en ces contrées par les médias dominants, le métal et avant lui le hard-rock, mieux intégrés aux États-Unis dont l’industrie a eu l’intelligence d’en tirer profit sans en dénaturer le propos, se sont frayé un chemin au cœur de la vieille Europe, musiques extrêmes portées par la vitalité de leur public toujours au rendez-vous. Bien sûr, les cléricaux n’approuvent pas le contenu sataniste du message véhiculé par une minorité de groupes parmi les cent-cinquante présents à l’affiche, mais qu’ils se rassurent: ces activistes du son tiennent leur fief comme l’église tient le sien. Chacun à sa place, les mélanges de genres incompatibles n’entrent pas en compte dans le programme. Personne ne vient au Hellfest pour semer la discorde, et si cela devait se produire un jour, ce ne serait que sous l’effet d’un sabotage calculé. La violence du Hellfest est une violence ludique, un défouloir légitime car sans bourreau ni victime. Il suffit d’avoir pris part, chaussé de rangers, à un pogo enfiévré tel que celui auquel ont assisté les spectateurs des premiers rangs lors de la prestation des sudistes de Down, pour prendre toute la mesure d’une douce folie, d’un amusement convivial. Dans un autre état d’esprit, le grand public venu saluer Kiss ou Def Leppard a pu en profiter dans le calme. Et les valeurs sûres dans des registres variés, comme Testament, Agnostic Front, Skindred, Accept, ZZ Top, Finntroll, Manilla Road, Immortal, Prong, Napalm Death et tant d’autres, ont laissé toute leur place à des formations plus récentes et prometteuses, comme 7 Weeks, sans oublier les gloires françaises internationales Treponem Pal et Gojira. Sources: directes.

Glosinisation et alter-impérialisme américain (28/06/2013). La globalisation, en tant que processus de généralisation unilatérale des échanges mondiaux, se prête à différents regards, non seulement à cause de l’émergence de plusieurs grandes puissances, mais aussi parce que cette émergence est perçue par des acteurs et par des analystes développant leur propre interprétation, selon l’importance accordée de préférence à tel ou tel aspect de l’évolution décrite. Ainsi le consultant Charles-Édouard Bouée, lorsqu’il évoque la Chine, parle-t-il avec enthousiasme de l’apport confucéen aux modèles de management des entreprises, signe selon lui d’une empreinte chinoise, glosinisation dynamique et réactive, appelée à devenir de plus en plus visible partout, alors que le professeur Oliver Stünkel, lui, insiste plutôt sur le scepticisme ambiant quand on l’interroge à propos de l’influence de plus en plus importante que le Brésil tend à exercer dans d’autres pays. De là à penser que ces regards croisés sont réversibles, il n’y a qu’un pas, qu’il ne faut pas hésiter à franchir si l’on veut accéder à une vision plus complète et plus contrastée tant de la Chine que du Brésil. Le premier pays ambitionne de réaliser la quadrature du cercle, tendance dont ses partisans n’ont pas l’air de mesurer toutes les inconséquences, dans la mesure où l’urbanisation qui s’accélère s’accommode mal des intentions écologiques pourtant mises en avant dans un même projet pour lui-même et, la globalisation aidant, pour le monde. Le deuxième pays, mal vu en raison de la manière coloniale, pour ne pas dire esclavagiste, dont il traite les travailleurs en Guinée-Bissau et ailleurs en Afrique lusophone, pourrait dans le même temps se réclamer d’une influence culturelle spécifique sur les méthodes de gestion, susceptible d’affiner les techniques américaines au même titre que son concurrent l'Empire du milieu. Comment, dans un cas comme dans l’autre, ne pas voir les mêmes travers, aussi horribles soient-ils, et les mêmes qualités, aussi ténues soient-elles, puisque le bulldozer d’un pays dominant finit toujours par écraser les autres pays, peu importe son drapeau? Ceux qui se réjouissent de l’avènement d’un monde multilatéral oublient que la globalisation, d’où qu’elle vienne, s’effectue toujours dans un seul sens au service d’un seul groupe d’intérêts, et que sa mauvaise hégémonie a aussi de bons côtés, ce qui la rend d’autant plus redoutable. Sources: Chine Plus n°27, pages 32-33, et Courrier International Hors-Série n°45, pages 84-85.

Indonésie: pénurie de logements ou surpopulation (05/07/2013)? Les chiffres sont accablants: non seulement il manque 15 millions de logements en Indonésie, mais en plus il faut ajouter 900000 logements supplémentaires par an à cette demande, le taux moyen de croissance de la population étant, pour chaque année, de 1,5%. La doxa de la croissance continuant d’asséner le slogan du toujours plus, il faut comprendre que l’application de ce slogan à la productivité incite à un nombre d’habitants toujours plus important, car il n’y a pas de productivité sans producteurs ni consommateurs. La croissance économique dépend de la croissance démographique. De révolution industrielle en révolution industrielle, les adeptes de cette politique ont tellement œuvré à sa suprématie qu’elle persiste encore aujourd’hui dans l’opinion. Témoin le réflexe conditionné des journalistes qui pointent du doigt les méchants spéculateurs empêchant, par la flambée des prix et la recherche du profit, la construction des sacro-saints logements sociaux, que personne n’ose critiquer alors que ces derniers représentent la déchéance de l’architecture et de l’urbanisme, la détérioration de l’environnement naturel, de l’environnement urbain et de la qualité de vie des citadins, la négation de l’espace vital individuel et du bien-être auquel chacun est en droit d’aspirer. Lesdits spéculateurs de se justifier en arguant qu’ils contribueraient volontiers à l’intérêt général, si le gouvernement les y aidait par des mesures plus encourageantes. Gouverneurs et promoteurs ont beau entrer en conflit, tous s’accordent, du moins en théorie, sur la nécessité de loger les classes les plus défavorisées, dont l’expansion tend à devenir la principale caractéristique. Car si un économiste malthusien se risquait à dire que, au point où en sont les choses, il vaut mieux dépeupler que construire, il se heurterait à un tollé général. Et pourtant, même l’apparition graduelle d’une bulle immobilière, expliquant en partie l’écrasement des classes moyennes par la difficulté croissante d’accéder au statut de propriétaire, finit par peser moins lourd que la marée humaine, en Indonésie comme partout ailleurs. On se prend à rêver d’une Terre désurbanisée, d’un retour à la vie rurale et forestière, seul un nombre raisonnable et raisonné d’habitants rendant possible l’application des idéaux de solidarité et, a fortiori, de civisme écologique. Vivement la décroissance. Sources: Courrier International n°1183 du 4 au 10 juillet 2013, page 39.

Déchirures égyptiennes (12/07/2013). L'ébullition qui affecte certaines régions du monde est telle qu'il paraît toujours trop tôt pour en parler, ainsi du Moyen-Orient. Plus on est occidental, étranger à ce qui s'y passe, plus on devrait faire preuve de prudence et de réserve à cet égard, d'une sagesse sans compromission, avant de se hasarder à des diagnostics définitifs. Ceux qui se consacrent, des mois et des années durant, à une analyse des rapports entre les différents acteurs du monde arabe et israélien, alors qu'ils n'ont effectué que quelques brefs séjours en ces contrées, s'escrimant à fustiger maladroitement qui le sionisme, qui l'islam, ce de façon lourde et répétitive, attisant dans leur propre pays des conflits d'origine extérieure sans rapport direct avec la situation locale, feraient bien de ne pas oublier sous quels cieux ils vivent eux-mêmes, tous patriotes qu'ils prétendent être. Le doute s'insinue dans la méthode au détriment de la certitude. Ce qui transparaît de l'actualité égyptienne à ce stade de l'Histoire, ce sont les déchirures de l'opinion, de l'engagement idéologique, de l'appréhension du visage de l'avenir. Les Frères musulmans destitués par l'armée, d'aucuns y voient l'accomplissement d'un coup d'État appuyant la négation du processus démocratique, tandis que d'autres interprètent ce revirement comme l'affirmation d'une conscience étatiste profondément ancrée au sein du peuple égyptien. Déterminer qui a raison ou tort, pour autant que cette interrogation ait un sens dans un contexte en proie à la confusion, importerait moins, à premier abord, que l'étude attentive d'une symptomatologie susceptible d'ouvrir des perspectives de réflexion, de discussion, de définition des enjeux institutionnels de l'Égypte au sein d'un monde en crise. Bien sûr, il y a l'influence des États-Unis et du Qatar ainsi que le rejet partiel de cette influence, autant que le regard désabusé de certains Israéliens pour le moins islamosceptiques. Mais il y a plus que cela. Par le biais d'une dichotomie entre Islam et étatisme, se révèle toute la difficulté, pour les citoyens concernés au premier plan, de concevoir un schéma de pensée qui parviendrait à conjuguer l'héritage pertinent d'une tradition religieuse et la mise en place d'un gouvernement laïque, attaché à la résolution prioritaire de problèmes pratiques et vitaux. Vu le ras-le-bol populaire dans les pays les plus riches, aucune puissance au monde ne devrait donner des leçons de démocratie aux autres. Sources: Courrier International n°1184 du 11 au 17 juillet 2013, page 12.     

Pauvres classes moyennes (22/07/2013). Francis Fukuyama fait partie de ces politologues imprécis, qui ont tendance à surestimer les vertus des catégories préfabriquées par leur époque, sous l'influence de financiers vivant loin des populations qu'ils prétendent décrire. Habile rhétoricien au discours aussi creux que bien construit, ce chantre de la fin de l'Histoire, connu pour avoir célébré conjointement le libéralisme et la démocratie au lendemain de la Guerre Froide, ne retient aucune leçon des crises économiques et continue d'acclamer l’émergence, soi-disant, des classes moyennes en Turquie, avec la même naïveté apparente qui le pousse à se perdre en éloges lorsqu'il évoque le printemps arabe. De sa part, on a finalement droit aux commentaires que n'importe quel journaliste habitué à la soupe idéologique ambiante pourrait tenir à sa place. Lorsqu'il évoque les grandes révolutions historiques ayant marqué l'Europe pour les comparer aux mouvements de foules actuels, certes il a au moins le mérite d'admettre que de telles initiatives découlent toujours d'une impulsion liée à des intérêts supérieurs sans relation avec les aspirations des citoyens ordinaires et instrumentalisés, mais il ruine ce trait de lucidité lorsqu'il en vient, par un procédé soit grossier, soit malhonnête, à opérer un amalgame entre les dynasties de la bourgeoisie industrielle et ce qu'il appelle, dans un flou sémantique, les classes moyennes. Sa définition bancale de cette mouvance est doublement erronée, d'abord parce qu'elle aborde la richesse et la pauvreté d'un pays non pas en fonction des besoins individuels mais selon une moyenne, ensuite parce qu'elle souligne des objectifs présents à l'échelle du genre humain dans son ensemble: sécurité familiale, choix personnels, avenir professionnel. Sur un mode altruiste ou égoïste, tout le monde souhaite une vie meilleure, idée trop large pour cerner une spécificité quelconque. À ce travail de sape pseudo-économiste s'ajoute, toujours en phase avec le marketing global, l'engouement de circonstance en faveur de la niaiserie high-tech, acquise à la croyance irrationnelle selon laquelle une poignée de jeunes informaticiens peut suffire à motiver, Internet à l'appui, manifestations d'ampleur nationale et chutes de gouvernements fortement militarisés. L'impératif de croissance, arbitraire autant que destructeur, explique mieux, en définitive, les différences d'évolution politique selon les particularités locales d'une région du monde à l'autre. Sources: Courrier International n°1185 du 18 au 24 juillet 2013, pages 30-32.

Zimbabwe: après la réforme agraire (26/07/2013). Que se passe-t-il quand de riches propriétaires blancs se voient violemment mis à la porte d’un pays d’Afrique? Outre le fait qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent, le bilan au bout d’une douzaine d’années serait finalement encourageant si l’on en croit l’exemple du Zimbabwe ainsi que le reportage de Lydia Polgreen consacré au sujet. Après le chômage et la famine aggravée par la sécheresse, l’économie rurale se ressaisit et les fermiers noirs éprouvent enfin la satisfaction de pouvoir vivre du fruit de leur terre, quittes à être moins productifs. Car mieux vaut produire moins mais produire pour soi-même. De nouveaux problèmes se posent alors, inhérents à toute responsabilité. Quand un élevage de bétail appartient à une famille locale, celle-ci doit prendre intégralement en charge toutes les contraintes que cette situation implique. Ainsi les enfants se privent-ils d’école de façon à ce qu’il y ait toujours quelqu’un sur place pour surveiller les animaux. De plus, le fait d’avoir un troupeau ne suffit pas à garantir la propriété des terres occupées. Il en résulte que les paysans ne disposent, en l’état, d’aucun argument les autorisant à solliciter les banques en vue d’un emprunt. C’est là qu’une filiale spécialisée du conglomérat Lifestyle Holdings intervient, proposant aux ruraux d’accueillir les bêtes en dépôt, en échange d’un certificat ayant valeur de garantie afin d’obtenir un prêt, ce qui aurait pour effet de solutionner les problèmes évoqués plus haut. La banque du bétail, de son côté, y trouverait son intérêt via l’amélioration de la race bovine par la sélection ou par l’insémination artificielle. Cette initiative, cependant, ne va pas sans soulever un certain nombre de questions. N’est-ce pas une entreprise isolée, encore au stade expérimental, limitée aux quelques centaines de têtes nourries à Featherstone, en attendant Gweru et Masvingo? Le président Mugabe, toujours en quête de réélection, espère-t-il vraiment légitimer l’ensemble de ses décisions politiques en s’appuyant sur ce seul cas de figure? Jusqu’à quel point le contentement apparent des fermiers concernés ne va-t-il pas se muer en déception, quand les intéressés s’apercevront qu’ils perdent de leur autonomie en acceptant la tenaille des trusts et des banques? Et surtout: pourquoi les autorités n’accordent-elles pas plutôt aux éleveurs un titre de propriété en bonne et due forme, ce qui leur permettrait d’ouvrir un compte sans aide extérieure? Sources: Courrier International n°1186 du 25 au 31 juillet 2013, page 36.

Mozambique: le charbon ruine le peuple (06/08/2013). Preuve supplémentaire que la globalisation des marchés, d'où qu'elle vienne, est toujours mauvaise quand un pays exploite les autres, et c'est malheureusement le constat qui s'impose partout à ce jour, le Mozambique subit l'emprise du Brésil sur ses ressources minières. Le plus grand gisement de charbon se trouve à Moatize, et bien sûr les multinationales brésiliennes, Vale do Rio Doce en tête, ont jeté leur grappin dessus sans aucune considération pour les engagements pris envers les ouvriers, ni pour les autres secteurs de l'économie du pays. La patte bien graissée par les patrons voyous, l'administrateur du district, à l'instar du président Guebuza, se contente de décrire le phénomène comme une fatalité, compte tenu du boom des ressources mondiales et des besoins énormes de régimes tels que l'Inde et la Chine qui, aveuglés par l'esprit de compétition gangrénant la planète, ne regardent que leur propre croissance. L'économiste Carlos Nunes Castel-Branco a démontré que la plupart des profits engendrés par les investissements étrangers, devenus hors de contrôle, ne profitent pas au Mozambique. Les effets de cette politique désastreuse se ressentent, comme toujours, à l'échelle de la vie quotidienne. Les paysans relocalisés contre leur gré pour les besoins de l'exploitation peinent à joindre les deux bouts. Les nouvelles terres fertiles promises en compensation se révèlent en fait stériles, sans compter les transports hors de prix empêchant d'aller quérir du travail en ville. Il faut saluer l'authentique résistance des mécontents, qui se rassemblent et disposent des obstacles sur les voies ferrées permettant l'acheminement du charbon, de façon à empêcher les sociétés d'atteindre leurs objectifs chiffrés. Ils ont raison d'exiger une meilleure rémunération, car leur condition actuelle s'apparente à de l'esclavage. Comme on pouvait s'y attendre, ce climat délétère ravive les tensions, fournissant des arguments à la guérilla du Renamo, laquelle menace de reprendre alors que la paix s'était installée pendant une décennie. Bref, loin de toute paranoïa et de toute interprétation complotiste, l'idée selon laquelle la recherche du profit au détriment de l'équité engendre la corruption, l'injustice, la misère et la guerre dans le monde, ne résulte pas d'une simple vue de l'esprit ni d'une projection idéologique pétrie de clichés. C'est bien une réalité criante, que même la Banque Mondiale n'ose plus contester. Sources: Courrier International n°1187-1189 du 1 au 21 août 2013, pages 10-13.

Le gaz sarin, épée de Damoclès (09/08/2013). Parfois la gouvernance mondiale détruit, parfois elle est bénéfique et nécessaire. Ceux qui l'encensent ou la rejettent systématiquement et inconditionnellement n'ont pas conscience du monde dans lequel on vit. Que l'on en juge. En 1995, des membres de la secte Aum répandent du gaz sarin, en fait un liquide volatile de la famille des neurotoxiques organophosphorés (NOP), dans le métro de Tokyo. Bilan: une douzaine de morts et plusieurs milliers de blessés. En 2002, lors d'une prise d'otages à Moscou, les forces de l'ordre sont tentées d'utiliser des agents incapacitants contre des rebelles tchétchènes. Sur les 850 personnes à sauver, 129 décèdent suite à ce traitement de choc. Entre temps, une convention internationale interdit totalement, en 1997, les armes chimiques mortelles. On en déduira déjà, au regard de ce qui s'est passé en Russie, que cette interdiction ne recouvre pas encore les substances potentiellement mortelles, puisque limitée à celles qui entraînent la mort avec certitude. Par ailleurs, cinq États n'ont pas signé ladite convention: l'Angola, la Corée du Nord, l'Égypte, le Soudan et la Syrie. Concernant cette dernière, la France, la Grande Bretagne et les États-Unis confirment de source officielle que, en mai 2013, l'État arabe en guerre a utilisé du gaz sarin sur son territoire contre les opposants au régime. Enfin, la Russie, toujours elle, mais aussi la Libye, le Japon et les États-Unis, n'ont pas encore détruit tous leurs stocks. En résumé, neuf pays sensibles, les uns plutôt à cause de la puissance militaire qu'ils incarnent, les autres plutôt en raison de leur instabilité politique, terreau privilégié du terrorisme, se révèlent encore en mesure de recourir à ce redoutable fléau. Pour les chercheurs scientifiques, l'enjeu consiste à essayer de faire en sorte que le gaz n'atteigne pas les neurones. Laboratoires américains, israéliens et français notamment privilégient crèmes protectrices, bio-réparateurs et réactivateurs de cholinestérase. À supposer que l'antidote absolu soit un jour mis au point, difficile d'envisager l'application massive du remède en cas d'urgence, quand on sait que l'ennemi biologique tue en une heure. D'un point de vue stratégique, comme signataires en voie de légalisation et non-signataires revendiquant leur illégalité n'appartiennent clairement pas au même bord, on suppose que les uns serviront de garde-fous aux autres, mais pour combien de temps? Sources: Science & Vie n°1151, août 2013, pages 94-99.

Hélas les arbres s'en vont, hélas les humains restent (16/08/2013). Trois biologistes, William Laurance, David Lindenmayer et Jerry Franklin, ont de bonnes raisons de penser que les grands arbres vont sans doute disparaître. Adieu eucalyptus Centurion d'Australie, adieu baobab africain, adieu séquoia californien. Menacés par la coupe, la sécheresse et la fragmentation, leurs territoires s'amenuisent de jour en jour. La faute aux activités humaines, industrielles ou agricoles intensives, causes du réchauffement climatique accentuant, avec la vulnérabilité accrue aux intempéries et aux lianes d'autant plus étouffantes que les forêts se réduisent, la mortalité des géants végétaux dont certains ont pourtant connu des bouleversements climatiques sur des centaines voire des milliers d'années. Même les savants les plus sceptiques face à un tel scénario macabre reconnaissent que les périodes de grande sécheresse peuvent, en quelques années, décimer des dizaines de millions d'individus, au premier rang desquels ces titans du règne vivant. Avec leur recul, c'est tout un pan de l'écosystème, individu en souffrance, qui disparaît aussi: champignons, insectes, plantes, oiseaux, mammifères. L'homme a déjà conduit à l'agonie les grands oiseaux, éléphants et cétacés. Il n'est donc pas improbable que la liste s'étende, hélas, à d'autres formes de vie, aussi majestueuses et nécessaires soient-elles. L'homo urbanicus, dans son arrogance et sa stupidité proverbiales, pour ne rien dire de son autodéification nombriliste, se persuade encore de représenter, au sommet de la chaîne alimentaire, le summum de l'adaptation à l'environnement. Le mal qu'il fait à la nature montre au contraire qu'il n'y a pas d'espèce moins en phase avec les autres que celle du bipède incendiaire et pollueur. Là où tous les animaux, à son exception, ont su évoluer en harmonie avec leur habitat premier, le conquérant de la Terre, lui, a besoin de transformer le monde sous peine d'extinction précoce. Et à force de le transformer, il se prive de ressources. Passerait encore si sa ruine ne regardait que lui, mais il entraîne dans sa chute tout ce qu'il y a de beau et de bon sur cette planète. Voué à une haine grandissante à l'encontre de son prochain, il ne se contente même pas de sévir à l'extérieur. Son inadaptation à la diversité, diversité pourtant garante de l'équilibre, s'étend jusqu'à lui-même, nuisible à soi comme à toute chose. Aussi longtemps qu'il restera une vermine grouillante, la vie d'un arbre petit ou grand vaudra mieux que la sienne. Sources: Science & Vie n°1151, août 2013, pages 74-81. 

La lente agonie amérindienne (25/08/2013). Le quotidien sordide des Indiens d'Amérique se résume désormais à des mobile-homes défectueux ou mal équipés contre les rigueurs de l'hiver, logements insalubres où cohabitent handicapés, personnes âgées, enfants en bas âge et travailleurs aux faibles revenus. S'ensuivent problèmes de santé persistants, sous-éducation, chômage, violence, phénomènes de gangs, drogue et alcoolisme, contre lesquels la police en sous-effectif ne peut pratiquement rien alors que, autre fait absurde, les employés administratifs du gouvernement sont légion sur les territoires indiens, où ils ne servent à rien sinon à empêcher le développement du secteur privé au profit des populations. Les coupes budgétaires assénées par le gouvernement fédéral touchent la plupart des tribus, à l'exception rare des familles possédant un casino. Les pertes à l'échelle d'une communauté se chiffrent en millions de dollars. En assujettissant les peuples concernés à l'obligation du sequester, qui a vu Obama s'engager sur la voie de l'amputation du budget national à hauteur de dizaines de milliards de dollars dans un premier temps, le pouvoir central oublie sa dette, pourtant établie juridiquement, envers les nations ayant fait l'objet d'un traité leur garantissant une aide de l'État, un État qui ne tient pas ses promesses. Les États-Unis se sont construits sur un génocide. Loin de vouloir réparer cette faute historique, ils persistent sur la voie du massacre, non plus par la brutalité physique, les viols et les exactions comme ce fut le cas par le passé, mais par des moyens plus hypocrites, ceux de la modernité, consistant à couper les vivres des plus indigents, dont la pauvreté découle d'une longue série d'injustices inhérentes à toute entreprise coloniale. Les tartuffes européens, habitués à faire semblant de critiquer leur allié tout en s'alignant sur ses stratégies, rejetteront toute la responsabilité de cette extinction culturelle sur les méchants Américains, oubliant que les Américains de type caucasien sont avant tout des Européens dont les hauts faits d'armes ont consisté à traverser l'Atlantique pour répandre le sang sur un continent qu'ils se sont approprié indûment, à grand renfort de traite négrière, esclavagisme sans lequel l'Occident n'aurait jamais pu entrer dans l'ère du soi disant progrès industriel. Même certains ethnologues, l'esprit gangréné par le racisme dominant, nient l'identité ethnique des peuples minoritaires pour célébrer le culte planétaire de l'homme blanc. Sources: Courrier International n°1190 du 22 au 28 août 2013, pages 16-17.

D'une Arabie à l'autre, aux frontières de l'ingérence (02/09/2013). On a vu un Obama hésitant face à la question syrienne, et un Hollande plus entreprenant que de raison sur ce même dossier. Cet étrange renversement de situation, étrange car d'habitude, dans le contexte de l'après-Guerre Froide, ce sont les États-Unis et non la France qui reçoivent le reproche d'avoir la gâchette facile, ce renversement donc s'explique par les mécanismes propres à la surenchère conjoncturelle. Le président américain fait face à une opinion publique d'autant plus lasse des affrontements extérieurs que la situation intérieure se dégrade. Le chef d'État français, lui, se voit toujours pris dans l'élan qui l'avait poussé à envoyer des soldats au Mali, aussi, dans son raisonnement, aurait-il éprouvé un certain embarras à s'engager dans ce sens s'il n'avait pas, consécutivement, décidé aussi de voler au secours des populations civiles en Syrie, présentées comme victimes du régime de Bachar El-Assad. Non que la Maison-Blanche aille pour autant redoubler de zèle dans le redressement de la situation économique de son propre pays, pas plus que l'Élysée n'avait bonne presse s'agissant de politique pour l'emploi. Mais les leaders occidentaux tiennent à soigner leur image, peu importe la décision prise en fonction de l'impératif communicationnel du moment. Pendant ce temps, à Tel-Aviv, on ne manque pas de rappeler la barbarie caractérisant, du point de vue israélien, les voisins de l'État hébreux. Netanyahou apparaîtrait moins méprisable par comparaison avec une guerre civile qui aurait fait plus de victimes qu'en cent ans de conflit entre Juifs et Palestiniens. Même une partie des commentateurs arabes fustigent les dictatures tenaces du Moyen-Orient, au Caire comme à Damas. Et les analystes qui, dans la lignée du président libanais Michel Sleimane, expliquent tous les malheurs de cette région du monde par les seuls colons d'Israël, voient leur pouvoir de conviction s'effriter. Outre la violence de toute façon condamnable, d'où quelle vienne, le fait qu'un consensus global peine à émerger ne constitue pas, en soi, un motif rédhibitoire. Paradoxalement, il démontre que le monde arabe n'a pas toujours besoin d'un apport étranger, ami ou ennemi, pour alimenter le débat, à l'instar des femmes Sahraouies militant, au Maroc, pour l'indépendance du Sahara-Occidental. Seul un hyper-État mondial, légal et officiel, règlerait une bonne fois pour toutes la question épineuse de l'ingérence. Sources: Courrier International n°1191 du 29 août au 4 septembre 2013, pages 16-21.

Berlusconi, symbole du chantage politique (06/09/2013). Au-delà du cas Silvio Berlusconi, de l'anomalie politique à la pointe d'un climat de déréliction généralisée, vainqueur à tous les championnats de l'affairisme et de la longévité indigeste, le Cavaliere pourrait devenir aussi, à lui seul, le symbole d'une époque de chantage politique. L'ancien président du Conseil, condamné pour fraude fiscale, demande sa relaxe sous peine de retirer son parti de la coalition gouvernementale, ce qui aurait pour effet de fragiliser une Italie déjà éprouvée dans son incertitude politique et économique, de la reléguer à la marge de l'Union Européenne ou, à terme, de l'en exclure. Voilà certes la manifestation d'une mentalité mafieuse, dans le dessein de rendre un mal indispensable en agitant la crainte de voir surgir un mal encore plus grand. Mais si la résignation pouvait jouer en faveur d'une telle résistance aux attaques de la justice, la lucidité du peuple face à l'enracinement des pratiques contraires à l'État de droit ne fournirait pas la seule explication de cette issue. Tout d'abord, le coupable désigné ne dispose, selon toute probabilité raisonnable, que d'une espérance de vie inférieure à la durée de sa carrière politique considérée dans sa globalité. Ensuite, il ne purgerait qu'une peine de prison onirique, temporairement assigné à résidence dans l'une de ses propriétés luxueuses. Enfin, à quoi bon s'acharner tardivement sur lui depuis le temps qu'il sévit, alors que, au fond, bien que plus discrets et plus raisonnables en apparence pour une partie d'entre eux, ses adversaires politiques ne valent pas mieux que lui? Quand il sera mort, les plus réfractaires réaliseront, à l'évidence, toute l'ampleur de leurs problèmes persistants malgré la perte de cet ennemi haut en couleur. Le plus triste, c'est que la disparition éventuelle d'un Berlusconi ou de tout autre oligarque de son acabit ne résoudrait rien, si l'on ne réformait pas tout le système politique pour tuer dans l'œuf la résurgence de cette figure abusive et scandaleuse qui, en vertu des propriétés recréatrices de l'Histoire, ne se résume jamais à une personnalité donnée, aussi grand soit son pouvoir de nuisance. Le symbole va encore plus loin. Le sens tragique, à l'horizon des prochaines décennies de ce siècle, incite l'opinion soit à prendre position de manière tranchée entre tel ou tel parti pour un gain dérisoire, soit à laisser faire, de guerre lasse. Dans un cas comme dans l'autre, la mafia gagne toujours. C'est cela, le chantage. Sources: Courrier International n°1192 du 5 au 11 septembre 2013, pages 16-17. 

De Venezuela en Transdniestrie (18/09/2013). En assumant l'inconfort d'une optique réaliste, on se rend vite compte que, pour faire valoir une volte-face protectionniste dans le monde actuel, il faut peser de tout son poids sur l'échiquier international. Ce n'est pas pour rien que les États-Unis, pionniers de l'export mondial, se situent aussi à la pointe du protectionnisme, avec pour horizon idéal, idéal de leur seul point de vue, la posture du marchand royal qui vend tout aux autres sans jamais rien leur acheter. Ainsi déchantent les pro-Chavez les plus lucides. Les autres, induits en erreur jusqu'au point de non-retour, continueront d'applaudir leur idole au-delà de la mort, sans même jamais avoir envisagé l'hypothèse machiavélique selon laquelle un meneur de foules, dans certains cas, ne tient tête à l'élite financière que pour asseoir sa propre réputation et non pour servir les intérêts du peuple qu'il prétend défendre, signes visibles d'une guerre en trompe-l'œil pourtant vieille comme le monde. Dans un premier temps, le Latin au sang chaud nationalise l'agriculture de son pays. Dans un deuxième temps, il rend l'âme, paix à lui. Dans un troisième temps, le même pays, confronté aux pénuries liées à la baisse de production, importe plus que jamais le riz et d'autres denrées de son ennemi juré, l'impérialisme américain. À qui profite alors la politique socialiste? Certes pas aux paysans vénézuéliens, mais à Steve Orlicek, un riziculteur de l'Arkansas qui, compassionnel au demeurant, plaint ses homologues malchanceux. Simultanément et sans rapport direct, à plus de neuf mille six-cents kilomètres de distance, la région sécessionniste située à l'est de la Moldavie menace, au nom du soviet suprême, de durcir ses frontières, sur quoi Chisinau rend à Tiraspol sa politesse, avec un arrière-goût de rideau de fer. Le premier camp, aux frontières non reconnues par la communauté internationale, pourrait voir remis en cause son partenariat commercial privilégié avec la Roumanie, à mesure que le second camp, officiel, progresse dans ses accords avec la Communauté Européenne. Quel point commun y a-t-il entre ces deux situations géographiquement éloignées? L'une représente l'avenir de l'autre, un avenir probable autant qu'incertain, comme une erreur qui se vérifie toujours, sentiment ambigu d'un effort louable mais sans débouché, de Venezuela en Transdniestrie comme de Charybde en Scylla. Sources: Courrier International n°1193 du 12 au 18 septembre 2013, pages 30 et 40-41.

La conquête spatiale ne sert à rien (29/09/2013). Le chaînon manquant par excellence entre la conquête spatiale et sa dimension politique, ce sont les motivations à l'origine du projet. Par celles-ci vient la compréhension et des formidables moyens déployés sur le long terme pour mener à bien cette folle entreprise, et de toute la vanité dont ils s'imprègnent. Dans les années 1960, Kennedy n'y croyait pas lui-même. Mais comme les Russes voulaient envoyer des hommes dans l'espace, il se vit obligé de rentrer lui aussi dans la course, avec le programme Apollo, pour ne pas perdre la face du monde. Depuis lors, la surenchère compétitive entre États continue, davantage freinée par le coût exorbitant des voyages extraterrestres que par un raisonnable renoncement, la Chine du président Hu Jintao venant renforcer le peloton de tête aux côtés de la Russie et des États-Unis. Les Américains, pourtant en perte de vitesse, se rêvent toujours pionniers. Poutine, lui, pense à la fierté de sa nation. Les grandes puissances émergentes, comme à leur habitude, suivent le mouvement initié par les deux protagonistes précédents. Comme d'autres chercheurs, Isabelle Sourbès-Verger du CNRS reconnaît volontiers la désuétude des missions spatiales habitées face à l'engouement suscité par les nanotechnologies. Seuls les militaires trouvent encore un intérêt concret, lié à la maîtrise stratégique et technique du nucléaire, dans l'occupation du ciel par les hommes. Il est vrai aussi que, sur le plan de l'information et du guidage notamment, les satellites offrent des applications dont le grand public se sert tous les jours. Mais ces technologies spécifiques ne nécessitent pas d'envoyer des missions sur d'autres planètes. Pas besoin de citer Mars, la seule perspective d'un retour sur la Lune se chiffrant déjà en dizaines de milliards de dollars. En fait, via sa suprématie dans l'espace, l'hyperpuissance atlantiste se convainc encore de préserver du même coup sa suprématie sur Terre. Vue du ciel, la planète bleue reste une cible de choix, surtout les territoires hostiles, au prix d'un investissement annuel de 25 milliards de dollars. Ce qui demeure plus difficile à chiffrer, c'est l'apport de cette persistance à l'économie. Certes les satellites paient, mais pas l'utopie d'une vie martienne, qui aveugle pourtant jusqu'aux Japonais ou aux Européens. Des modules se posent sur Titan. Et alors? Au ras du sol terrestre, la misère humaine continue de proliférer. Le délire expansionniste a toujours ignoré le sens des vraies priorités. Sources: Science & Vie Hors Série n°264, septembre 2013, pages 104-111.

Réactions tardives et diverses (10/10/2013). Le monde va de plus en plus vite mais les bonnes mesures arrivent toujours en retard, encore freinées par l'incertitude d'aboutir après avoir subi tous les atermoiements. Non sans honnêteté, Newsweek rappelle que, du temps de leurs mandats respectifs, Bush père et Clinton n'étaient pas intervenus, le premier contre les massacres en Irak, le second contre le génocide au Rwanda. Prophètes mal inspirés du libéralisme international à géométrie variable, les États-Unis mettent du temps à accomplir leur déclin. Confusément, on perçoit que la Syrie ne sera pas leur ultime échec. D'aucuns verront alors, à l'aune de la politique intérieure, la légalisation progressive du cannabis depuis le Colorado et Washington comme un signe de décadence. Pourtant, cette tendance pourrait s'affirmer porteuse de bonnes nouvelles, au détriment d'une hypocrisie qui a fait le jeu des réseaux mafieux. Car le contrôle accru des autorités officielles sur le marché se traduit en principe par un recul de la criminalité dans le secteur concerné. Qui envisagerait sérieusement, aujourd'hui, de rétablir la prohibition de l'alcool, alors que ce dernier, selon les doses consommées, produit parfois plus de dégâts que certaines drogues? La lutte contre la criminalité se déplacera sur d'autres terrains, et avec elle la corruption et les bavures. La santé publique repose sur des conditions complexes qui correspondent à tout un contexte civilisationnel requérant l'encadrement, la vigilance et la responsabilité des citoyens et des professionnels. On prendra d'autant mieux la mesure de problèmes intrinsèquement plus dramatiques, intrinsèquement car provoqués non tant par une série de défaillances du système que par des fautes identifiées, à l'instar de leurs auteurs conscients et déterminés. Point d'interrogation, en date du 20 septembre 2013, sur les intentions des deux policiers français qui n'auraient lancé aucune alerte alors que deux jeunes trouvaient la mort dans un transformateur électrique, ce qui déchaîna les émeutes de Clichy-sous-Bois en 2005. Le fait que lesdits policiers aient été renvoyés en correctionnelle par décision de cour d'appel montre qu'il y a peut-être encore une justice, cette même justice traînante qui, en Grèce, se décide enfin à sévir contre Aube Dorée. Sources: Courrier International n°1194 du 19 au 25 septembre 2013, pages 27-28; n°1195 du 26 septembre au 2 octobre 2013, pages 35-36; n°1196 du 3 au 9 octobre 2013, pages 7 et 23. 

 

L'ère de la grande fragilité (20/10/2013). Nassim Taleb, universitaire libanais enseignant à New York, spécialiste de l'aléatoire dans la finance et auteur de la trilogie composée des ouvrages "Le Hasard sauvage", "Le Cygne noir" et "Antifragile", avait alerté l'opinion sur la probabilité de la crise des subprimes en 2007. Nulle magie dans cette clairvoyance, juste une pertinente analyse des risques par rapport à un état des lieux. Parmi les économistes et les managers, les tenants de la doxa se sont trompés, sauf si leurs intentions visaient précisément à enrichir les grands gagnants de la crise, c'est à dire les banquiers. La stratégie aurait alors parfaitement fonctionné. Dans un premier temps, on prête massivement aux foyers les plus modestes, incapables de rembourser leurs dettes. Dans un deuxième temps, l'ensemble des contribuables paie les pots cassés. Dans un troisième temps, le recours à la planche à billets entraîne une hausse des prix dans les secteurs de la finance et de l'immobilier, profitant aux plus riches. Voilà qui ressemble à un scénario habilement orchestré. Dès lors, le doute s'insinue de part et d'autre. Doit-on dénoncer une incompétence ou blâmer une escroquerie? La difficulté de la question tient aux éléments qui rendent les deux termes exclusifs l'un de l'autre. Certes il existe des incapables malhonnêtes, mais l'enrichissement vénal au profit d'une minorité d'acteurs atteste, à leur niveau, une indéniable efficience. Question de point de vue. Inaptes à bien gérer le monde alors qu'ils en détiennent le pouvoir, en revanche ils font preuve d'un grand talent une fois ramenés à leur propre portefeuille. Les crises engendrent les crises, ainsi va l'ère de la grande fragilité. Antifragiles, ceux qui se nourrissent de leurs échecs pour devenir plus résistants dans les petites structures, plus réactives, de préférence aux grandes, plus sclérosées. Ainsi l'auteur se réapproprie-t-il l'idée bien connue selon laquelle ce qui ne tue pas rend plus fort, fluctuat nec mergitur. Le confort d'un noyau privilégié ne peut perdurer en s'appuyant sur l'exposition permanente au risque du plus gros de la population. Mais, au fond, la fragilité de l'époque, c'est plus que cela. L'information trop théorique gagne la bonne foi comme la mauvaise. Chaque camp recèle son lot de dupes et autant de vipères agissant de concert. À trop pointer les uns ou les autres, on sert les intérêts de l'ennemi. Sources: L'Expansion n°788, octobre 2013, pages 36-40.

 

Managers de transition (26/10/2013). Nul n'aura du mal à se représenter les difficultés financières inaugurant le troisième millénaire. Elles sont le produit de la décision consciente de certains, et le lot commun de la plupart. Les interrogations qu'elles suscitent au sein du monde de l'entreprise engagent la réflexion à un stade moins évident et moins ressassé du débat. La banalisation même du concept de crise, qui revient comme un leitmotiv ici et ailleurs, au point où le terme mériterait de devenir signe de ponctuation autant que la virgule, cette banalisation amène chercheurs et décideurs à envisager toute situation critique comme un objet de spécialisation entraînant le développement de compétences ad hoc. Les managers de transition seraient à l'entreprenariat en perte de vitesse ce que pompiers et secouristes sont aux immeubles incendiés. La tentation de réinventer le management suit de près l'émergence de ces métiers plus que voués à l'instant car voués à l'instant qui se dérègle, selon tout l'éventail des recettes proposées depuis, tout au plus, quelques décennies: formation externe  en phase avec la culture de la boîte, savoir-faire basé sur la demande, professionnalisation accrue de l'utilisation des logiciels bureautiques, synergie des gestions en RH, enseignement par la pratique, géolocalisation des prestations pour gagner du temps avec les transports. La critique, elle, raille plutôt un dispositif de recyclage destiné à occuper les seniors jusqu'à la retraite. Aux jeunes la stabilité relative du management classique, aux anciens l'instabilité absolue du management de transition. Le faux débat tient, comme toujours, au fait que les deux argumentations se complètent plus qu'elles ne s'opposent. Ensemble, elles décrivent une évolution qui ne fait qu'exploiter, en l'amplifiant, l'essence même de toute activité managériale soit, reformulée, le passage de la planification gestionnaire à l'improvisation dans l'urgence. À l'échelle de la vie en général et du travail en particulier, qu'est-ce qu'improviser? Quel point commun y a-t-il entre un cadre mal à l'aise en train de se débattre, un sportif de l'extrême, un musicien de jazz et un pervers polymorphe freudien? Tous s'attachent, en temps réel, à remplacer le matériau prescrit mais absent par son équivalent le plus proche ou par ce qui, au prix d'un effort d'adaptation plus ou moins important, pourrait faire l'affaire. L'intelligence économique, voilà ce que le management aurait toujours dû incarner face aux excès de son propre académisme. Sources: Informations Entreprise n°150, octobre-décembre 2013, pages 34-47.

La nostalgie de l'avenir (31/10/2013). Avant de partir pour la guerre, le soldat américain ignorait-il qu'il ne reverrait pas la femme qu'il aimait ou, du moins, que leur histoire se terminerait avec ce départ? Il avait un avenir, son amour avec elle, dont il ne gardera plus que la nostalgie. Le cinéma raconte encore cette déception, car lui-même tend à se projeter à l'époque où l'on croyait encore en de meilleurs temps futurs, le lendemain de la seconde guerre mondiale. Cet art, noyé dans la masse des superproductions en déclin, a gardé le lien avec la veine contemplative des chefs d'oeuvre du passé. Jusque dans la dissonance, sa bande-son fait rêver quand elle se noie dans la lumière floue absorbant l'horizon pendant la traversée de l'Océan. L'alcool, certains l'imagineront, d'autres le boiront en regardant le film. Puis, à mesure que s'impose, face à l'individu endurci et indiscipliné une fois sorti des rangs militaires, la figure du gourou caractériel en prise avec ses propres incohérences, deux rythmes s'affrontent. Le premier se trahit à travers les gestes saccadés du personnage principal, à la fois héros et antihéros. Le deuxième substitue à la discipline martiale une rigueur civile absurde et aliénante, toutefois recherchée car le protagoniste déclassé ressent lui-même le besoin de surmonter les excès de son impulsivité, ses colères incontrôlables, sa violence dramatique, par n'importe quel moyen et non sans humour. Il sait se retenir de pleurer devant un thérapeute qui l'interroge sur ses traumatismes, mais il ne sait pas retenir les coups, il cherche les ennuis et, comme il préfère l'étincelle aux incendies, il s'enfuit face à la riposte, désarmé sans son fusil. Donc il se soigne. Le chef de secte était un ami, qui veut devenir son tuteur et se persuade, au fil du temps, que son entreprise se couronne de succès. L'instant de la publication de ses recherches mystiques correspond à celui où son disciple présumé semble arriver au terme de sa guérison, cognant une dernière fois un adversaire mal inspiré, en guise de chant du cygne, d'adieu aux armes. Puis, il prend une moto et disparaît dans le désert, dans la nature, sous les yeux perdus de son ancienne famille d'accueil, car le directeur de conscience a embrigadé femme et enfants. Quant au déserteur imagé, ce dernier n'a jamais été son fils. Les deux ennemis se revoient une dernière fois en Angleterre. Il n'y a plus de hiérarchie qui tienne dans les rapports personnels. Le travailleur ne sert pas un maître, il fournit un effort contre un salaire, le salaire de la mort différée. Sources: "The Master", film, Paul Thomas Anderson, 2013.

 

D. H. T.

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Chapitre 5: Sur la musique (2010-2011)

L'évolution des goûts musicaux: un parcours désenchanté (02/05/2010). Il est difficile de parler de musique sans parler du contexte dans lequel la musique vient à nous ou dans lequel nous allons vers elle. Tout ce qui va déterminer le parcours d'une vie est lié à un ensemble plus général et ce qui est vrai de nos choix, de nos préférences, de ce qui nous pousse à adopter certaines références dans notre vie au cours de notre éducation, de notre parcours professionnel, du développement de notre personnalité et de la contribution des oeuvres d'art aux expériences qui forgent notre identité, l'est aussi pour la musique.

C'est pourquoi il est parfois bienvenu, quand on parle d'art en général et de musique en particulier, d'évoquer aussi l'Histoire, la politique, la sociologie, la psychologie, la philosophie, la littérature, la culture générale, l'évolution du monde; de mobiliser des ressources documentaires diverses pour mettre en perspective notre rapport à la musique et à son évolution. Cette relation passionnée à un art, la musique, peut révéler un certain désenchantement si le monde lui-même finit par se révéler comme tel au sujet qui le perçoit.

 

La découverte et l'euphorie (02/05/2010). Au cœur des années 70, un tournant se prépare. Un tournant historique, politique et socio-économique. Ce qui allait devenir la globalisation néo-libérale pose ses jalons: fin de la guerre du Vietnam, conférence de Helsinki pour la "Détente" Est-Ouest, émergence du G7, accords de la Jamaïque sur la démonétisation de l'or, chocs pétroliers... La technologie de l'époque est marquée par la naissance de l'informatique transactionnelle, qui va privilégier l'interactivité et le rapport personnel, "en temps réel", de l'utilisateur à la machine: c'est la dernière grande transition vers l'informatique telle que nous la connaissons; Arpanet, le prédécesseur d'Internet, date de cette décennie.

La vie intellectuelle de l'époque se recentre autour de la tradition anglo-saxonne, comme en témoignent l'œuvre du philosophe allemand Jürgen Habermas et sa tendance à corroborer par les faits la pensée communément admise. Plus généralement la notion de "système" (au sens structuraliste du terme) est remise en cause, les théories du chaos et de la complexité s'appliquent à différents domaines du savoir, les sciences économiques intègrent la micro-économie.

C'est d'abord une décennie de contestation politique (mouvements de gauche et d'extrême gauche), sociale et de revendications des minorités qui va prendre par la suite une tournure consumériste et hédoniste. C'est, dans la culture, l'émergence du Nouvel Hollywood au cinéma (influencé par la Nouvelle Vague française et par la contre-culture), le psychédélisme dans les arts plastiques et dans la bande dessinée, de nouvelles expérimentations en musique ("spectrale" en Europe, "répétitive" aux Etats-Unis), le jazz fusion, le hard rock, le punk rock, les premiers balbutiements de la world music, l'internationalisation du reggae et l'évolution de la blaxploitation en musique disco, qui se popularise en même temps que la musique électronique, façonnant notre sensibilité "globale".

C'est ainsi qu'une personne née au cours de ces années peut, sans attache communautaire particulière et sous le coup de la découverte et de l'euphorie ambiantes, développer très tôt des préférences, en matière de goûts culturels et artistiques, dont les origines sont pourtant fortement ancrées dans une culture donnée. Par exemple, les années disco marquent une appropriation de la musique soul par le grand public, par la société au sens large, à la fois vecteur et conséquence du "village global", coïncidant aussi avec une perception "universaliste" de la musique. A tort ou à raison, la musique de quelques-uns devient la musique de tout le monde. Cette évolution peut marquer une vie.

 

Au cœur de la magie et de l'illusion (02/05/2010). On peut se demander d'où vient le (faux) enthousiasme des années 80 qui, comparées aux décennies précédentes, ont été une décennie plus violente et plus injuste que jamais. En 1988 la Banque Mondiale elle-même reconnaît, sans pour autant renoncer à son néolibéralisme, que le bilan économique des années Reagan/Thatcher dans le monde et notamment dans les pays en voie de développement est une catastrophe: pauvreté aggravée, baisse des salaires, augmentation du chômage. Depuis la récession de 1979-1982, les choses n'ont fait qu'empirer avec l'explosion du crédit et de l'endettement, la crise de "surproduction", la course improductive à l'armement au paroxysme de la Guerre Froide et du conflit Iran-Irak - accompagnant la prospérité décadente des multinationales, des banques, des assurances, de la bureaucratie, du marketing et de la publicité.

L'ouvrage "La théorie de la justice" (1971) de John Rawls, qui a connu un retentissement mondial dans les années 80, apparaît comme un vœu pieux, une vue de l'esprit à l'aune des politiques ultra-libérales telles qu'elles sont appliquées. Les deux principes qu'il met en avant sont d'ailleurs critiqués par les plus libéraux, qui reprochent à l'auteur d'encourager la mise en place de politiques sociales: le principe de liberté (égalité des droits) et le principe de différence (tolérance des inégalités à condition que l'accès aux privilèges soit ouvert à tous). La conscience critique des années 80 en France passerait, elle, par un axe sociologique Bourdieu/Baudrillard visant aussi bien les puissances financières que les médias et plus généralement le déterminisme socioculturel à travers la notion d'"habitus".

La pensée des années 80, c'est surtout la "philosophie de l'esprit" attachée aux sciences cognitives et à l'intelligence artificielle, déconnectée donc des enjeux politiques dans une abstraction et une introspection, une sorte de repli de l'esprit sur soi et sur la technique, un débat sur la conscience et sur la pensée des machines où se retrouvent aussi bien des matérialistes comme Churchland que des phénoménologues comme Rorty. Cette pensée s'intéresse également aux réseaux, coïncidant plus ou moins avec la naissance d'Internet qui a été en effet mis en place dès les années 80 même si le World Wide Web, lui, sera plus tardif.

Le pré-adolescent des années 80 est encore un enfant à qui on jette de la poudre aux yeux, subjugué par les clips vidéo et par les CDs (la "magie"), confronté à l'injustice et à la violence du monde dans les faits ou par journaux télévisés interposés (l'"illusion"). C'est un être nomade, disséminé, paradoxal, seul face à la possibilité de son émancipation individuelle et aussi de son aliénation. Sa culture est celle des blockbusters hollywoodiens de l'époque, des séries télévisées américaines, des jeux vidéo et de la musique pop héritée du disco funk ou de la new wave. En même temps, il reçoit les références contre-culturelles (hip-hop, métal) comme parties intégrantes d'une même industrie - autre paradoxe. Dans la marchandisation de la culture et des échanges de biens culturels, il peut tout aussi bien recevoir du jazz et de la musique classique en tant qu'archétypes d'un patrimoine... mondialisé. Il lui appartiendra, dans un deuxième temps, d'approfondir ces références et d'en légitimer la connaissance.

 

La rébellion comme marchandise (02/05/2010). En préface de la réédition la plus tardive de "La société du spectacle", Guy Debord faisait remarquer que tout le monde se référait, après la fin de la Guerre Froide, à la "chute-du-mur-de-Berlin" sans s'interroger sur le sens de ces mots. A force de citer certaines formules comme allant de soi, en l'absence de toute problématique elles finissent par apparaître comme vides de sens. A la limite, on peut parler de "chute-du-mur-de-Berlin" comme de l’"étudiant-de-la-place-Tien-An-Men" (ou de la "catastrophe-de-Tchernobyl"). Cette "chute-du-mur-de-Berlin" s'est voulue le symbole du néolibéralisme triomphant contre l'échec du communisme soviétique, mais l'échec du communisme soviétique ne démontre pas la viabilité du néolibéralisme, surtout pas après le fiasco des années 80. Qu'importe, les soi-disant "experts" (FMI et consorts) ont voulu nous faire croire que c'était le cas.

Ce triomphalisme tout en façade se manifeste par une surenchère scientifique et technologique dans tous les domaines et à tous les niveaux: clonage, OGM, séquençage du génome humain, tests ADN dans la police scientifique, télescope Hubble, GPS, téléphone portable, World Wide Web, engouement pour les "nouvelles technologies" en général... On nous a même dit que les start-ups allaient marcher. C'est aussi la décennie où le sida, identifié dans les années 80, devient une épidémie mondiale affectant gravement les pays "en voie de développement". On peut s'interroger à bon droit sur le fait que la recherche scientifique, pourtant si brillante, n'a pas mis autant de zèle à enrayer cette épidémie.

L'après-Guerre Froide fut sanglante, peut-être pire encore que les années 80: Yougoslavie, Tchétchénie, Colombie, Sierra Leone, Somalie, Algérie, Rwanda, Congo, Israël, Guerre du Golfe, violences et instabilité politique toujours liées, de près ou de loin, aux inégalités économiques engendrées par la globalisation néolibérale. Les prémisses de l'altermondialisme avec le sous-commandant Marcos et le mouvement social des paysans indigènes du Chiapas témoignent d'une réaction d'hostilité et de rejet, de plus en plus ancrée au sein des populations, à l'encontre du système néolibéral et des injustices qu'il provoque dans le monde. Encore faut-il faire la part de la révolte légitime, celle des pauvres et des opprimés, et de sa récupération par des médiateurs dont le discours résonne comme un effet d'annonce sans suite. De même on doutera du fait que, s'agissant de justice sociale ou de conscience écologique, les choses aient vraiment changé après la "fin-de-l'Apartheid" ou le "protocole-de-Kyoto".

Le système ne se dément pas pour autant, il ne se dément jamais et continuera de célébrer jusqu'au bout la chute de son ennemi politique, n'hésitant pas à instrumentaliser la culture pour ce faire. De manière totalement implicite et par un procédé machiavélique échappant ou non aux artistes eux-mêmes selon qu'ils soient naïfs ou cyniques, l'expression de la rébellion, grunge (Nirvana) ou rap (Dr. Dre), devient aussi l'expression du triomphe d'une société de consommation contre un ennemi politique qui n'existe plus. Le mythe du rockeur rebelle ou du rappeur gangsta est plus que jamais un label de l'industrie, une marque de fabrique, une marchandise - ce qui n'exclut encore ni la créativité, ni la sincérité des artistes, ni leur talent. On voit même des ovnis éclairés (Paul Auster, Emir Kusturica, Björk) émerger aux côtés d'un geek beaucoup plus complaisant tel que Quentin Tarantino. Le jeune adulte de cette décennie qui a conscience de la duplicité ambiante saura faire la part des choses, sans engouement total ni rejet systématique. Les années 90, par ailleurs, sont les années qui ont vu mourir Gilles Deleuze, Louis Althusser; Graham Greene, Allen Ginsberg; Stanley Kubrick, Federico Fellini; Roland Topor, Jack Kirby; Olivier Messiaen, Miles Davis. En 1999, il y a 6 milliards d'êtres humains sur Terre.

 

Vers la rupture, pour une alternative (02/05/2010). Les thèses officielles ou conspirationnistes continuent de foisonner au sujet des attentats du 11 Septembre 2001. Mais ces derniers, loin des thèses officielles ou conspirationnistes, n'auront peut-être été qu'une diversion pour détourner notre attention d'un danger autrement inquiétant: le fait que le capitalisme est désormais hors de tout contrôle. Mettre l'accent sur la lutte contre le terrorisme est une manière de déclarer forfait face à la vraie lutte qu'il faudrait pourtant mener, la lutte contre la corruption de la politique, contre les paradis fiscaux qui détournent des milliards au détriment de l'économie et des populations, contre les mafias financières et autres qui se sont emparé du monde et qui sont, d'ailleurs, les véritables causes de tous les terrorismes - ces derniers ne pouvant être financés que par de l'argent noir. A cet égard, tous les "clans" sont coupables, le mal n'a pas de couleur ni de culture.

L'Obamania de 2009, tout à son aveuglement médiatique, veut nous faire croire en des lendemains qui chantent alors qu'aucun engagement fort n'a été pris en matière de politique citoyenne et que, par conséquent, aucun véritable changement d'orientation du système ne s'annonce pour l'heure. Fait symptomatique, Obama lui aussi a mis l'accent sur la lutte contre le terrorisme - diversion toujours et donc vacuité idéologique, désertion politique, absence de volonté, complicité avec les puissances financières qui entretiennent la supercherie.

On a vu l'administration Bush à l'œuvre dans son pays (ouragan Katrina) et à l'étranger (guerres d'Afghanistan et d'Irak) et le bilan est certes mauvais. Pour autant, les seules "alternatives" au pouvoir dans le monde suscitent plus d'inquiétudes que d'espoir: des nationalistes ou des communistes totalitaires, la Chine et son obsession de la croissance et de la productivité,
exploitant son peuple pour se hisser au rang des hyperpuissances mondiales. Si mettre fin à l'impérialisme américain équivaut à passer d'une seule force d'oppression à plusieurs forces d'oppression, il est risqué de penser que ces hyperpuissances désormais plurielles vont s'équilibrer entre elles, alors que tout porte à croire qu'elles vont accélérer la chute d'un système financier et spéculatif n'ayant plus aucun sens ni aucune justification.

En contrepoint, les années 2000 auront été la décennie de la démocratisation du web, une démocratisation à la fois incertaine, aliénante, décevante mais aussi intéressante, non dénuée de points positifs. On a un autre rapport à l'information aujourd'hui, plus libre et plus interactif, ce qui est une bonne chose. Les modes de pensée alternatifs trouvent une voie d'expression et de reconnaissance que leur refusent toujours les médias traditionnels. C'est également vrai pour les artistes underground, à l'heure où les choix culturels opérés par l'industrie des grands éditeurs et des grandes maisons de disques tendent à mettre de plus en plus en avant des productions dénuées de créativité, une écriture sans saveur, une musique qui a perdu son âme. En réaction à cette tendance, le web nous laisse encore la chance d'aller vers une rupture contre la pensée dominante au profit des indépendants et des alternatifs qui ont tellement besoin qu'on les soutienne quand leur sincérité est au rendez-vous, quand ils vivent leur pratique comme un engagement; un engagement pour l'art, pour l'écriture, pour la musique.

 

L’intention dans la musique (02/05/2010). La musique est un art. Elle ne doit pas être un produit de consommation mais demeurer un art, et l’art doit rester au-dessus du commerce. Les artistes font un travail et en tant que professionnels doivent être rémunérés pour ce travail, mais cette nécessité ne doit pas corrompre leur pratique musicale. L’intention doit rester artistique, et l’art par définition s’appuie sur des critères esthétiques et non pas utilitaires ou économiques.

Cette question de l’intention ramène à l’écoute par l’auditeur : comment arriver à cerner l’intention dans l’œuvre quand on écoute un album? Comment définir la sincérité, l’authenticité, l’intégrité dans la musique, ainsi que la liberté créative? Comment être sûr, à l’écoute, que les chansons ou les morceaux ont été écrits par amour de la musique, par passion pour cet art, et non dans le but de vendre des disques? Qu’est-ce qui le prouve? Tout disque mis sur le marché est destiné à la vente, mais comment s’assurer que le contenu, lui, relève bien d’un travail artistique avec une implication et un engagement personnels de l’artiste dans l’œuvre susceptible d’apporter, en même temps qu’un plaisir sensoriel et émotionnel, un enrichissement intellectuel et spirituel à l’auditeur?

 

Premier critère: l'unité (02/05/2010). Pour qu’une œuvre réponde à une même intention, il faut que les éléments qui la composent reposent sur des caractéristiques communes. L’œuvre peut avoir diverses formes, correspondant à des codes esthétiques et culturels différents : elle peut se présenter comme une symphonie, comme un ensemble d’études consacrées à un instrument, etc. ou simplement comme un album de chansons. Il existe différents genres, différents types de musique, différentes classifications. La musique peut être vocale ou instrumentale, sacrée ou profane, etc. Mais quelle que soit sa forme, quelle que soit sa vocation, quel que soit son contexte de réception, l’œuvre traduit toujours un propos fondé sur des postulats de départ et une cohérence, garants de l’unité sans laquelle l’œuvre ne pourrait prétendre à ce titre.

L’existence de différents genres, types, styles de musiques implique différents rythmes, différents harmonies, différentes mélodies, autant de manière de combiner durées, hauteurs, timbres, intensités et silences. L’Histoire et l’évolution des différentes traditions, nourries d’échanges, a prouvé qu’il existe des œuvres d’une grande homogénéité à tous points de vue et, à l’inverse, des œuvres riches en contrastes : une musique peut être tonale ou atonale, rythmique ou arythmique, mélodieuse ou bruitiste, sereine ou violente, rationnelle ou aléatoire, conforme à un genre donné ou fusionnant plusieurs tendances. L’important est que les éléments distinctifs qui la composent, variables d’une œuvre à l’autre, permettent toujours d’identifier l’œuvre à l’écoute, d’en retrouver le fil conducteur. Ces éléments peuvent être rythmiques, modaux, thématiques, stylistiques: c’est selon. La cohérence par rapport aux postulats de départ s’évalue toujours au cas par cas, ainsi que l’unité qui en émane nécessairement.

 

Deuxième critère: la complémentarité (02/05/2010). L’œuvre est une mais elle est aussi plurielle. Même quand cette pluralité est réduite à sa plus simple expression, basée sur un seul rythme, une seule tonalité, plus qu’une structure formelle elle décrit toujours une évolution temporelle, un processus dynamique, une série de variations. C’est pourquoi les codifications théoriques, les conventions et les partitions ne suffisent pas, pas plus que les machines et les programmes qui permettent d’analyser le son : c’est surtout dans la pratique de la musique (pour les musiciens) et dans l’écoute elle-même (pour les auditeurs) qu’il faut essayer de saisir l’insaisissable. C’est pourquoi la musique entretient des rapports privilégiés avec des arts du mouvement tels que la danse ou le cinéma, sans toutefois nous offrir de repères visuels ni visibles. C’est pourquoi il est si difficile de l’appréhender. La musique est sans doute, et de loin, l’art le plus difficile à comprendre, même si l’on peut toujours l’aimer.

La musique se fait tour à tour lente, rapide, continue, discontinue, silencieuse, intense, triste, joyeuse, légère, sombre, simple, complexe, monocorde, polyphonique, harmonieuse, conflictuelle, confiante, désespérée, triomphante, incertaine, monotone, dissonante, entraînante, apaisante. Certaines œuvres sont d’humeur égale, d’autres font le grand écart entre les extrêmes, mais la musique est toujours une figure à dimensions multiples qui redéfinit en permanence les relations que ses paramètres entretiennent les uns avec les autres : les instruments entre eux, la voix avec les instruments, le rythme avec la mélodie, la mélodie avec l’harmonie, l’harmonie avec le rythme, le rythme avec les instruments, et ainsi de suite à l’infini. Les différences sont complémentaires quand elles respectent l’unité, donc les variations, pour être complémentaires, doivent être en relation les unes avec les autres : elles doivent se faire écho, se rejoindre, s’interroger et se répondre. Plus qu’un simple respect de l’unité, la complémentarité doit produire du sens à elle seule, ajouter une profondeur à l’œuvre, créer une ambiance sonore.

 

Troisième critère: la pertinence (02/05/2010). Les variations enrichissent l’œuvre, encore faut-il qu’elles interviennent au bon endroit et au bon moment. Un brusque changement de timbre ou de rythme doit se justifier soit par une composition riche en contrastes, soit par un développement dramatique conséquent. Il n’y a pas de raison a priori pour qu’une chanson devienne plus intense en plein milieu d’un couplet alors que le refrain marque un retour à l’accalmie, ni d’introduire un morceau par des guitares saturées qui disparaissent totalement par la suite, ni de déclencher un bruit de fond inaudible sur un solo de saxophone, ni de jouer en pizzicato les dernières mesures de violoncelle d’un quatuor à cordes alors que cette technique n’a été utilisée ni par les autres instruments, ni dans les mouvements précédents, ni dans le dernier mouvement lui-même. Ce n’est pas seulement une question d’unité et de complémentarité, c’est surtout une question de motivation. L’esthétique a ses raisons que la raison ignore mais un choix de composition doit être motivé, il doit avoir un minimum de justification. C’est un critère de pertinence : la bonne variation au bon endroit et au bon moment.

La pertinence concerne aussi l’interprétation. La musique n’est pas seulement écrite, elle est surtout jouée donc interprétée et les interprétations d’un même titre varient sensiblement d’un interprète à l’autre en fonction du timbre de voix, de la sensibilité, de l’émotion, de l’improvisation voire de la réinvention et de la réécriture partielle ou, tout du moins, du réarrangement. C’est ce qui fait l’intérêt des reprises et du remix dans la chanson, c’est ce qui explique l’incroyable richesse des enregistrements dans le jazz et dans la musique classique ainsi que des différentes versions live. Quand une mélodie triste atteint soudain une beauté bouleversante, il faut que le chanteur y mette plus de cœur. Quand une partition de piano est réputée pour sa virtuosité extrême, vient un moment où la perfection technique ne suffit plus. Dans les deux cas il faut évidemment respecter les nuances de la partition quand elles sont indiquées, mais il faut aussi faire preuve d’une justesse et d’une initiative adaptée, d’une intelligence du morceau, d’une conscience évolutive de l’œuvre, d’une réactivité et d’une appropriation personnelles.

 

Quatrième critère: l'originalité (02/05/2010). La musique est composée et interprétée par des individus, et l’individu est toujours une singularité de l’Histoire dans la mesure où chaque individu est unique. L’artiste est un individu et une singularité d’un point de vue social et culturel, même dans les périodes les moins romantiques et les plus conformistes de l’Histoire, même dans les civilisations les plus traditionnelles – aussi ténue soit parfois la prise en compte de cette différence. Plus que le genre et le type de musique, le style est ce qui permet à l’artiste, compositeur et/ou interprète, d’affirmer sa manière bien à lui d’être au monde. C’est l’originalité. Cette originalité, on vient de l’évoquer à travers la pertinence de l’interprète. Il convient également de la retrouver en amont, à l’origine de la composition, au cœur du processus créatif. C’est une qualité plus générale, qui se manifeste de différentes façons.

Plus qu’un fait individuel, c’est aussi le fait de mouvements collectifs quand de nouveaux genres musicaux apparaissent. Avec l’évolution des techniques, on a vu le rôle central que la figure du producteur pouvait jouer au stade de l’enregistrement. On assiste alors à une synergie d’acteurs et de facteurs, une émulation et une effervescence artistique entraînant dans son sillage tous les individus liés à une même pratique musicale. L’originalité est à la fois sociale et asociale, culturelle et contre-culturelle, individuelle et communautaire. Elle se traduit aussi bien par le timbre de voix particulier d’un chanteur ou d’une chanteuse que par une manière différente de jouer d’un instrument, une approche visionnaire de la composition, un rapprochement inattendu mais réussi entre différents types de musique, une production combinant des effets inédits, la rencontre fusionnelle entre des rythmes et des harmonies qui jusqu’alors existaient dans des sphères distinctes. L’originalité, a des degrés divers, existe ainsi dans la tradition comme dans l’expérimentation : dans les deux cas elle apporte une différence constructive et intéressante, qu’elle soit sérieuse ou fantaisiste, respectueuse ou audacieuse. D’une manière ou d’une autre, l’œuvre doit avoir une originalité propre pour prétendre à une identité elle aussi nécessaire.


Cinquième critère: l'égalité (02/05/2010). Une fois que ces quatre premiers critères: unité, complémentarité, pertinence et originalité sont respectés, il faut s’assurer de leur maintien à qualité plus ou moins égale (ou constante) tout au long de l’opus ou de l’album. La qualité, comme l’écoute dans son ensemble, n’est pas seulement subjective et impressionniste, elle est aussi objective et descriptive. Là non plus, la technique ne suffit pas à la compréhension. Les spécialistes de musique classique l’ont bien compris en notant séparément la technique (d’une part) et les qualités d’ensemble d’une interprétation (d’autre part). Sur des œuvres exigeant un niveau technique très élevé, comme c’est presque toujours le cas dans le classique et dans le jazz voire dans certaines musiques savantes traditionnelles d’origine ethnique, il est certes impossible qu’une mauvaise interprétation technique reçoive une bonne appréciation de ses qualités d’ensemble. En revanche, il est possible qu’une interprétation d’une technique légèrement supérieure à la moyenne reçoive une excellente appréciation d’ensemble.

Dans des traditions musicales moins savantes, la composition peut induire un niveau technique parfois faible voire très faible et même une interprétation carrément mauvaise d’un point de vue technique mais donner de très bons résultats parce que les critères qui définissent une œuvre sont respectés : unité, complémentarité, pertinence, originalité et égalité. On voit bien que ce n’est pas forcément une question de technique d’interprétation, dans la mesure où le facteur technique ne fait pas forcément partie des postulats de départ ni donc de l’ambition du projet et du propos. On ne peut pas reprocher un défaut de technique à quelqu’un qui n’en a pas la prétention, car son intention est ailleurs: son travail peut quand même nous toucher, nous surprendre, nous émouvoir par ses faiblesses mêmes ou par d’autres qualités insoupçonnées. On vérifiera simplement que l’œuvre, dans son ensemble, se maintient plus ou moins à la même échelle : un album de chansons toutes simples est parfaitement recevable si l’album est de qualité égale non seulement en terme de technique mais aussi parce que les quatre premiers paramètres se situent toujours plus ou moins au même niveau. En revanche, dans une œuvre orchestrale d’une extrême complexité, un seul passage d’une simplicité dérisoire peut disqualifier tout le travail à lui seul – l’inverse est vrai aussi. Par-dessus tout, l’auditeur doit pouvoir sentir que l’artiste s’est investi avec autant de plaisir du début à la fin.

 

Avant l'écoute (02/05/2010). Il n’y a pas de hiérarchie de principe entre les genres de musique: si les enregistrements classiques et jazz reçoivent le plus grand nombre d’appréciations élevées et de critiques élogieuses, c’est mérité mais c’est un constat surtout statistique lié à des points de comparaison d’ordre général avec les autres styles sur des critères communs. Dans la mesure du comparable, ces genres sont en effet supérieurs. Ceci dit, mieux vaut un bon album de pop/rock, de métal, d’électro, de rap, de soul ou de chanson africaine ou autre qu’une interprétation de troisième zone d’une œuvre classique mineure. Il y a des chefs d’orchestre qui connaissent très bien leur technique mais qui n’arrivent pas à ressentir certaines œuvres. Les cinq critères indiqués restent applicables à tous les genres de musique. Sur une échelle de 1 à 10, appliquée d’abord à chaque étape de l’œuvre (partie, mouvement, titre de l’album, etc.) puis dans une moyenne générale en tenant compte des différents paramètres musicaux perceptibles à l’écoute, de leurs relations et de leur évolution, les œuvres incontournables des répertoires classique (surtout) et jazz par les interprètes les plus fameux tiendront presque toujours et invariablement leur 10/10, voire leur 9/10 et, plus rarement, un exceptionnel 8/10. Sur ce point le consensus est général.

Dans l’immensité de l’univers musical toutes tendances confondues, c’est beaucoup plus variable. Pour l’écoute du classique, du jazz et des musiques ethniques dites savantes, ainsi que pour le gospel, une règle d’or : à moins d’être vraiment certain, preuve objective à l’appui, de pouvoir contredire un critique spécialisé sur une chronique ou d’y apporter un élément d’analyse pertinent et original, il faut se ranger à son avis, se contenter de le citer ou d’appuyer ses propos et mettre la même note que lui. Cette humilité ne sera jamais contestée. Sur les autres styles, la marge est plus souple et laisse davantage de place aux avis du « grand public » ou des spécialistes de tel ou tel genre : blues, funk, r&b, etc. On peut noter sur une échelle de 1 à 10 selon ces cinq critères, ce qui permet de donner un avis à la fois objectif et subjectif (mais relatif, pas absolu), exprimant une synthèse entre ce que l’auditeur juge bon et ce qu’il aime : au final c’est la même chose. Ou alors on peut simplement indiquer ses coups de cœur, ce qui correspond à un avis plus subjectif mais tout autant assumé. Chacun est libre face à l’écoute.

 

Chronique de l’album de Maxwell "Maxwell’s urban hang suite", 1996 (02/05/2010). Rythmé, entraînant, l'instrumental "Urban Theme" donne le ton du style Maxwell dans ses aspects les plus forts et les plus optimistes avec déjà la maturité musicale et une influence jazz bien digérée. On enchaîne avec un "Welcome" qui, toujours dans un registre cool et classieux, révèle la voix de Maxwell, une approche méditative de la soul tout en sérénité et en confiance. Les accents hip-hop soul de "Sumthin Sumthin'", discrets et feutrés, confirment ce côté suave et agréable à l'écoute. La basse très présente façon acid jazz sur "Ascension" contraste habilement avec les moments où le chanteur s'élève dans les octaves, avec toujours la richesse des instruments et des arrangements comme transition. Plus dépouillé et plus axé sur un beat adouci par des chœurs de murmures qui reviennent en boucle dans un crescendo d'intensité, "Dancewitme" est un pari plus risqué mais gagné.

Dans un enchaînement très lisse, on passe alors au Maxwell romantique, grand amateur de slow jams et qui s'adresse surtout cette fois à son public féminin avec ce "Til The Cops Are Knockin'" dont la langueur s'avèrerait vite ennuyeuse si l'artiste n'évitait pas, heureusement, de sombrer dans la mièvrerie. On retiendra l'essentiel: la musique reste de qualité. Langoureux, c'est en effet ce que l’on peut dire a fortiori de "Whenever" où le chanteur, seul avec une guitare acoustique, trouve une occasion privilégiée de mettre sa voix en valeur. On lui reconnaîtra au moins ce mérite. Toujours dans la douceur extrême, le dialogue entre la voix fragile et le sax mélancolique font de "Lonely" un très beau morceau en définitive. Car il y a une certaine beauté dans tous ces slows, même dans "Reunion", mais ils s'écoutent dans une ambiance, l'ambiance de l'album, ce qui prouve l'unité de l'ensemble et tant mieux mais c'est là néanmoins que Maxwell trahit aussi une certaine faiblesse à trop mettre en avant le thème de l'amour. C'est sa cohérence et ce sont aussi ses limites.

Le "Suitelady" revient équilibrer les choses en permettant à la rêverie et à la spiritualité poétique du son d'ouvrir le sentimentalisme sur des horizons plus lointains avec une aura plus grave et plus profonde. Ces horizons plus lointains, on les caresse avec "The Suite Theme", presque instrumental et toujours frappé du sceau de Stuart Matthewman, fruit d'un premier album né dans le berceau de Sade et destiné à voler de ses propres ailes pour apporter sa pierre à l'édifice du genre nu soul. Note: 8/10.

 

Chronique de l’album de Maxwell "MTV unplugged", 1997 (02/05/2010). Quand un premier album, "Urban Hang Suite" en l'occurrence, est destiné à marquer durablement la carrière d'un artiste, on peut s'attendre à ce qu'il résonne dans le live qui lui succède juste après. C'est ce que montre la track-list de cet "Unplugged" annonçant des variations sur des titres déjà connus. Il s'agit donc d'exploiter un potentiel encore riche tout en mettant à profit les particularités d'une prestation live, surtout l'improvisation, même une improvisation en retrait, diffuse et un peu secrète qui s'inviterait dans le background de l'écriture musicale pour changer la donne en vue d'une plus grande chaleur communicative.

C'est par exemple le changement de rythme et de tempo à la quatrième minute sur "The Suite" où l’on passe tout d'un coup du plus lent au plus rapide. Mais ce n'est que la partie la plus visible de l'iceberg. C'est aussi une manière plus progressive de marquer ce changement sur "Sumthin'" en mettant à contribution les applaudissements pour marquer le passage à une plus grande intensité. Du coup on sent le public réceptif et on sourit d'entendre les femmes dans la salle réagir aux "Will you marry me" et autres "Let's get married" sur le funky "The Lady Suite".

Avec sa reprise de "This Woman's Work" c'est Kate Bush qu'il veut incarner, objectif surréaliste mais qui lui permet de faire encore la démonstration de son extraordinaire maîtrise vocale, même quand la voix monte très haut. C'est avec une voix plus grave qu'il enchaîne sur un "Whenever" accompagné de violons cette fois, de quelques percussions discrètes et d'un sax émouvant. L'audience est conquise. C'est le moment de bouger et de claquer des mains: "Gotta Get Closer", endiablé, arrive lui aussi au bon moment. Quant au "Til The Cops Are Knockin'", il offre une conclusion tout en douceur, apaisante et harmonieuse avec encore de beaux échanges entre le chant, les chœurs et les instruments. Cet "Unplugged" sort de l'ombre d'"Urban Hang" et s'affirme en tout point comme un album à part entière. Note: 8/10.

 

Chronique de l’album de Maxwell "Embrya", 1998 (02/05/2010). "Embrya" s'ouvre sur le beat mis en avant et la basse grondante, presque minimaliste, de "Everwanting" où Maxwell brode en boucles, laissant l'alchimie opérer avec l'aisance qu'on lui connaît au fur et à mesure que les autres instruments rentrent dans la danse - un aboutissement, une pièce maîtresse. Même accroche rythmée quand on passe à "I'm You", une réflexion sur l'identité qui rejoint la musique dans l'équilibre entre les sons et les influences: les frontières s'effacent sans sombrer dans le chaos. L'identité est une réinvention, une reconstruction, avec une constance remarquable. On se laisse gagner par la subtilité des arrangements, au point où chaque nouvelle écoute est presque une redécouverte totale. Ce qui frappe d'emblée dans "Luxury" c'est sa mélodie à tous points de vue: l'agencement des notes et sa mise en valeur tant au niveau du chant que dans chaque partition instrumentale. Pour autant, quel rythme toujours! Enchaînerait-on les perles?

"Drowndeep" calme un peu le jeu mais on a une basse toujours forte, fil conducteur pratiquement en vis-à-vis avec le chant. Une grande impression d'unité s'en dégage. On ne pouvait envisager de meilleur antidote pour pallier aux éventuels excès de romantisme. Et comme ici une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, "Matrimony" continue dans le rythme omniprésent, à la fois relax et dansant. On est de plus en plus impressionné par la prestation vocale, davantage par son inventivité à se renouveler que par sa virtuosité. L'ensemble, autrement, risquerait de paraître trop linéaire. On a pour l'instant évité l'écueil de la chanson d'amour sirupeuse, celui de la monotonie se tient en embuscade, n'était l'enchaînement fusionnel avec "Arroz Con Pollo" dont les accents latins et instrumentaux nous font quand même rêver.

Comme on pouvait s'y attendre, c'est là que la sérénade reprend ses droits. A ce titre, "Know These Things", rien de nouveau sous le soleil depuis les longs cris du cœur d'"Urban Hang" sinon une tristesse, une nostalgie et une gravité qui invitent au voyage plus loin encore. Il faut s'incliner, c'est magnifique. Les gros sons de basse reviennent avec "Submerge", quelques arpèges de piano en apesanteur. Le chant caresse les instruments, on plane loin au-dessus de tout. On se sent bien. Dans son genre ce titre est parfait, vraiment parfait. "Gravity" continue dans la lévitation et c'est là, eurêka, qu'il trouve la solution pour repousser l'ennui: des accords de guitare électrique nerveux juste ce qu'il faut, légers comme des petits nuages. On revient sur l'harmonie de tous les instruments: un chef d'oeuvre. On est donc allé très haut, si on doit redescendre c'est uniquement pour se retrouver sur une île paradisiaque. Alors on est allongé sur la plage, "Of My Life" est ce qu'on écoute à ce moment précis. "Embrya" conclut par quelques sons étranges, des bribes d'inconscient. Car si l'album nous endort, on s'endort pour rêver et c'est merveilleux. Note: 9/10.

 

Chronique de l’album de Maxwell "Now", 2001 (02/05/2010). "Now" c'est d'abord "Get To Know Ya", sa guitare folk hypnotique qui nous reprend là où "Embrya" nous avait laissés: dans le rêve donc. C'est aussi, dès cette chanson, l'influence de Prince qui se révèle comme jamais auparavant, du meilleur Prince, celui de la justesse de ton, de l'exigence et de la rigueur. Un titre flamboyant, charismatique, festif et planant. Suit "Lifetime", de prime abord moins surprenant sur un rythme slow mais on se laisse gagner par l'intensité progressive du chant, toujours un bonheur de retrouver un vrai titre soul. Le problème avec "Was My Girl" c'est son caractère prévisible, encore une fois c'est très slow, on sent même que le propos dès le début va traîner en longueur. Mais dès la deuxième minute on comprend que c'est la conclusion qui va tout emporter, les trouvailles au niveau de la production, des arrangements, des sons inédits et d'une interprétation vocale qui reste impeccable du début à la fin.

"Changed" résume parfaitement, lui aussi, le tournant opéré par cet album: on sort du schéma qui coupe l'oeuvre en deux avec l'up tempo d'un côté et les slows de l'autre. Ici les chansons ressemblent un peu à des personnalités différentes qui se mélangent habilement dans une soirée. On a à la fois la tranquillité, la force, le renouvellement du dialogue à travers des échanges inattendus et intelligents, une maîtrise technique et une maturité accrue. Il y a une telle cohérence dans l'approche du chant et du son en général que les changements de rythme et de tempo d'un morceau à l'autre s'imposent comme une évidence naturelle. Alors on peut passer facilement du très rythmé "Noone" au très lent "For Lovers Only". Car "Now" est avant tout un album de matière, de texture, de trame sonore. Le chanteur se fait chef d'orchestre, sa voix dirige le tout et on retrouve le même effort de cohésion à tous les niveaux de l'interprétation et de la production.

Bénie soit l'influence de Prince, bref, si elle lui permet enfin d'oser être plus rock comme le prouve "Temporary Nite", le titre le plus enthousiasmant de l'album avec "Get To Know Ya". Si l’on a compris cette dynamique d'alternance on s'attend donc à ce que "Silently" soit "so soulful again" et à ce que "Symptom Unknown" évoque, comme une réminiscence personnelle, la guitare folk du début, plus quelques effets psychédéliques bien sentis, un regard sur "Baby I'm Gonna Leave You" d’Anne Bredon revue par Led Zeppelin et sur quelques perles de Radiohead histoire de garder l'influence rock sous le coude même si elle ne survit qu'au stade d'allusion. Plus qu'une allusion, le grand retour de Kate Bush à travers la reprise de "This Woman's Work" exhumée du "MTV Unplugged" et qui valait bien, après tout, sa version studio comme un juste retour des choses. Un peu de disco pour conclure? Allez, ce sera "Now At The Party". Note: 9/10.

 

Chronique de l’album de Maxwell "Black Summers’ Night", 2009 (02/05/2010). Il fallait oser, après huit ans d'absence, revenir sur une ouverture aussi slow que les premières mesures de "Bad Habits". Oui mais voilà, méfiez-vous de l'eau qui dort car "Bad Habits" c'est pratiquement un changement de tempo par minute et quel changement! Et dans quel déchaînement de cuivres, de percussions! Le ton de ce premier volet de "Black Summers' Night" est donné: vous voulez du rythme, du vrai swing jazz, vous allez en avoir! "Cold", comme son nom ne l'indique pas, nous entraîne de plain-pied dans une frénésie et dans une complexité rythmique sans équivalent dans les albums précédents de Maxwell. Par contre, il n'a rien perdu de son sens de l'harmonisation et du dialogue entre la voix et les instruments, une véritable alchimie. Plus slow que "Bad Habits" mais tout aussi progressif et finalement surprenant, "Pretty Wings" maintient la température ambiante, caliente.

Encore une fois sur un rythme qui ne ressemble à aucun autre, "Help Somebody" fera plaisir à tous ceux qui avaient aimé les titres rock de "Now", l'opus précédent. Coup de cœur particulier pour ce titre. Aucun doute quand on passe à "Stop The World", on a bien retrouvé l'alternance entre morceaux lents et morceaux rapides, alternance qui structurait "Now". Mais tant au niveau du rythme que de l'harmonie et de la mélodie on découvre une sensibilité encore plus éclairée, une plus grande virtuosité sur le plan technique, une émotion préservée voire mieux mise en valeur par une réactivité de tous les instants.

"Love You", loin de l'excès de sensiblerie que l’on redoutait parfois dans ses premiers albums, résonne comme un coup de fouet où se révèlent la sincérité, la force et la pureté des sentiments: la tendresse est puissance, up tempo! Et là-dessus encore un titre, "Fistfull Of Tears", qu'on n'a pas le temps de voir passer. Donc oui, "Playing Possum" et sa guitare acoustique nous reposent un peu, car à trop chauffer on risquait de brûler. On savourera au passage l'authentique tonalité jazz de cette guitare, le timbre qui va avec, la trompette mélancolique et les percussions en renfort. Quant à "Phoenix Rise", place aux musiciens: le chanteur a bien parlé, chacun son tour. Et vivement les volets 2 et 3 de cette trilogie. Ou plutôt, qu’il prenne son temps. Note: 9/10.

 

Chronique de l’album de Sade "Diamond life", 1984 (04/07/2011). La beauté et la force dans l'élégance musicale chez Sade, c'est plus que l'élégance elle-même: elle va à l'essentiel car elle part du cœur et lui revient. Là où d'autres affichent une élégance hautaine, toute dans la défiance et dans le paraître, Sade Adu est vraiment classieuse car son style impeccable émane de qualités humaines plus profondes, l'amour et la compassion ainsi que la loyauté, en particulier envers l'être aimé. Quand elle dénonce l'envers du décor, c'est avec douceur et tristesse, comme un baume apaisant, mais aussi avec sérénité et détachement car elle n'a rien à se reprocher. Entre joie et mélancolie, toujours avec tranquillité, la figure de l'artiste, de la femme, personnage de ses propres chansons, nous fait partager son univers intime, un univers dont l'ambiance feutrée nous apaise à notre tour. 

Le partage, c'est l'essence même de la musique de Sade: plus que d'une chanteuse, aussi exceptionnelle soit-elle, il s'agit d'un groupe dont chaque musicien nous livre son talent comme une pierre d'angle indispensable à l'édifice. Ce dernier peut avoir tour à tour l'apparence d'un lieu, d'une ville, d'un paysage lointain, d'une histoire, nous y sommes toujours conviés. La puissance de suggestion de leurs titres, leur talent figuratif, dépassent les seules paroles. La musique elle-même parvient à décrire un décor où l'auditeur se projette. Le rythme de "Smooth Operator", adouci par les percussions, évoque une scène d'intérieur. La basse qui le caresse suggère la pénombre, la fumée, les regards qui se croisent de loin ou se noient dans l'alcool. Le clavier souligne les détails de la scène, les allées et venues. Le sax est chaleur, lumière, tenues brillantes, jeux de scène ou de séduction. La voix, quant à elle, incarne la présence humaine. Malgré le premier rôle joué par l'homme manipulateur, celui qui a "des yeux d'ange mais un cœur froid", l'harmonie du groupe raconte déjà une amitié solide, une amitié appelée à survivre à toutes les trahisons ("I Will Be Your Friend").

Ce qui frappe en effet dès les premiers accents de "Diamond Life", c'est à quel point la cohésion du projet s'affirme avec assurance et maturité, comme si les musiciens se connaissaient depuis toujours. Chaque morceau, emblématique en puissance de par son charisme, son évidence et sa simplicité, ne fait que le confirmer. Les titres, gravés dans la mélodie du refrain, se contentent de quelques mots pour rester dans nos mémoires et fonctionnent, chez les musiciens de Sade, comme autant d'appels au ralliement pour vivre ensemble une nouvelle expérience. Il faut expliquer pourquoi il serait réducteur de n'y voir que des hits potentiels, ce qu'ils sont au demeurant. L'album oscille entre deux polarités d'influence soul/jazz: une polarité swing/optimiste ("When Am I Going To Make A Living", second temps fort de l'opus après "Smooth Operator"), séparée d'un seul titre de la polarité blues/pessimiste ("Sally"). L'ordre des titres, et leur proximité, montrent que l'espoir se nourrit d'avoir touché le fond. C'est aussi une question d'équilibre, un équilibre qui autorise toutes les transitions. Aucune des autres chansons de l'album n'est aussi sombre que l'une ni aussi nonchalante que l'autre. En bien ou en mal, l'amour reste roi ("Your Love Is King").

C'est dans l'équilibre que les détails prennnent place, créent le raffinement et font la différence: si le sax souligne la voix, lui répond, vient à son renfort dans "Smooth Operator", il la précède dans "Your Love Is King", lui déroule le tapis rouge tout en imposant son solo avec plus d'éclat pour finalement se mélanger avec elle. La syntaxe instrumentale n'est donc pas la même d'un titre à l'autre, de nouveaux rapports se dévoilent selon les circonstances. La section rythmique, basse comprise, est nettement plus présente sur "Hang On To Your Love", il y a un effet d'insistance, qui traduit l'idée de persévérance face aux épreuves. "Frankie's First Affair" est plus doux, plus mélodieux, mais aussi plus riche en contrastes dans les variations d'intensité vocale.

"When Am I Going To Make A Living" est un paroxysme à tout point de vue, c'est le titre le plus entraînant, le plus festif, le plus chantant, dont les arrangements mettent le plus à contribution toutes les couleurs instrumentales et dont, vocalement, les couplets nous accrochent et le refrain emporte tout: sans conteste un des piliers de l'album. Comme son prolongement atmosphérique, "Cherry Pie" prend la suite en sublimant la basse, avant d'évoluer dans une synergie parfaite, typiquement jazz, où le timbre vocal fait corps avec les autres timbres. On note que la voix de Sade, habituellement grave, sait jouer avec les octaves et le volume sans jamais perdre le contrôle. On déprime en beauté avec "Sally", hommage au plus vieux métier du monde, puis "I Will Be Your Friend" qui nous sort du ruisseau, où voix et sax apparaissent plus soudés que jamais sur percus légères et basse ronronnante. "Why Can't We Live Together" et sa longue introduction instrumentale permettent au groupe de se démarquer à la fin de ce premier album quasi parfait: malgré un aspect un peu trop répétitif et prévisible par moments, "Diamond Life" réussit le tour de force d'aligner neuf titres de facture exceptionnelle, au service d'une même ambiance avec une grande humilité. Note: 9/10.

 

Chronique de l’album de Sade "Promise", 1985 (04/07/2011). Posons un paradoxe et oublions un instant que Sade chante l'amour. Concentrons-nous un peu plus sur la musique, non pour en parler froidement mais pour ouvrir d'autres perspectives, élargir le champ des émotions de l'auditeur, aller plus avant dans l'évasion, dans le rêve. On sort de l'écoute de "Diamond Life" avec le sentiment d'avoir côtoyé une pièce maîtresse, d'avoir vécu une expérience tout à fait singulière. La question qui doit se poser à partir de là se montre d'autant plus pressante: que va-t-il se passer ensuite? La réponse arrive dès les premières mesures de "Is It A Crime", avec sa section rythmique puissante et son sax déchirant, en contraste avec la sensualité apaisante du duo entre la basse et la voix qui leur succèdent naturellement. Il ne s'est pas encore écoulé trente secondes. Mais au cours de ces trente secondes, on est déjà submergé, prix aux tripes, touché à chaque extrémité de l'éventail de notre sensibilité. Cette chanson s'annonce comme d'une beauté à couper le souffle, annonçant un album lui-même d'une beauté à couper le souffle. C'est une promesse. Et voici la promesse, pour les années à venir, que Sade formule déjà au cours de ces trente premières secondes, celle de nous raconter une histoire à la fois belle et vraie. Chaque chanson et chaque album seront fidèles à un même état d'esprit, déjà évoqué avec "Diamond Life", proche-lointain, à la fois intimiste et accessible, porteur d'un bonheur mélancolique, dont la fragilité suscite la compassion et dont la compassion nourrit la force tranquille. Chaque chanson et chaque album, en même temps, écriront un nouveau chapitre de cette histoire belle et vraie, un chapitre différent, une étape supplémentaire dans une évolution cohérente, avec recul et maturité. Cette promesse est d'autant plus extraordinaire que la chanson "Is It A Crime" s'annonce comme un chef d'oeuvre, sans doute le chef d'oeuvre définitif de Sade. Les albums suivants nous montreront comment une oeuvre puise son inspiration et trouve sa raison d'être d'avoir accouché de son chef d'oeuvre s'il ne doit en rester qu'un, mais pour l'heure c'est la charnière entre "Diamond Life" et "Promise" qui nous retient encore, car c'est bien à son niveau que tout va se jouer. 

"Diamond Life" affichait le rare défaut d'une immense qualité, la propension à générer ses propres standards comme une matrice humaine et artistique. La formule était bien rodée. Mieux, elle s'exprimait avec une sincérité sans faille. Mais le registre soul, celui de l'émotion vocale notamment, pouvait s'y sentir un peu à l'étroit. La déchirure, personnifiée par "Sally", montrait encore timidement sa cicatrice. La musique ouvrait sur d'autres horizons mais se plaisait à rester entre quatre murs. Il fallait poser les bases tout en marquant les esprits. Restait encore à s'émanciper d'une maîtrise dont l'insistance risquait de se révéler pesante, étouffante. Une autre maîtrise, dans l'ombre, tendait déjà la main à "Diamond Life", celle de pouvoir enfin crier ses blessures intérieures avec une intensité dramatique sans commune mesure. Ce que le rythme carré de "Smooth Operator" et son ambiance piano-bar ne pouvaient offrir à Sade, "Is It A Crime" le lui permettrait.

Avec ce joyau noir aux reflets sombres, ce ne sont plus le rythme, l'harmonie et la volonté de bien faire qui servent de socle au registre émotionnel, c'est le registre émotionnel qui inspire et qui orchestre le rythme, l'harmonie et la volonté de bien faire. Plus encore, c'est la vie intérieure qui nous irradie et tout émane de sa violence, de son désarroi et de son espérance. Tout se déploie, tout se met en place sous son impulsion, et soudain tout devient clair d'une lumière intense qui s'adoucit, guérit nos yeux après les avoir brûlés. On peut énumérer une par une les qualités musicales de l'album "Diamond Life" tout entier, on les retrouve transfigurées dans "Is It A Crime": sens du partage entre les musiciens, force d'évocation figurative et narrative, simplicité emblématique, double polarité blues et swing, goût de l'équilibre, richesse du détail. Le supplément d'expressivité personnelle se traduit par le fait que là où on avait un thème vocal ou instrumental majeur pour identifier le titre, ici on en a plusieurs. Que ce soit à la première, à la deuxième, à la troisième, à la quatrième, à la cinquième ou à la sixième minute, il y a toujours un passage fort, vocal ou instrumental, pour nous rappeler d'une manière différente que la chanson n'a pas encore tout dit. On n'a plus un dialogue privilégié entre deux instruments mené d'une certaine façon pour marquer le coup, mais plusieurs dialogues entre plusieurs instruments menés de plusieurs façons différentes. Et jamais dans l'album précédent force et douceur ne s'y étaient côtoyés avec une telle évidence ni avec autant de passion, jamais la voix n'avait conclu avec une telle majesté, une telle incandescence. Faites l'expérience, si ce n'est déjà le cas, d'aller à un concert de Sade, même plus de vingt-cinq ans après la sortie de "Promise", et vous pourrez constater en live que le moment le plus fort du concert, s'il ne doit en rester qu'un, c'est "Is It A Crime".  

Aligner onze titres comme celui-ci serait intenable. Son bonheur est d'être unique. Réitérer l'expérience serait même préjudiciable à l'ambition narrative du projet musical. Il y a encore tant de choses à dire, à raconter. C'est la promesse. Après les grondements dans le ciel, la pluie, comme un clin d'œil, sert d'introduction et de conclusion à "The Sweetest Taboo", un des plus beaux hits de Sade, qui par sa linéarité aurait déjà pu figurer sur l'album précédent, n'étaient une légèreté accrue dans le rythme et une subtilité plus prononcée dans les arrangements qui nous montrent la différence, ce qu'est une jolie chanson, toute simple, à la manière de "Promise". Dont acte. Ressent-on, pour autant, une transition brutale? Nullement. L'orage a pu éclater; si la pluie, fine, se fait caressante, c'est le signe d'un soulagement et d'une libération. Aussi "War Of The Hearts" peut-elle nous faire rêver dans la continuité du voyage. C'est la version douce d'une histoire dans l'histoire, d'une poésie sonore qui se renouvelle jusqu'à la dernière parole, jusqu'à la dernière note. A ce stade, on est déjà tellement loin, comme plongés dans une profonde contemplation, que quelques notes de piano suffisent, au cœur de la deuxième minute, pour nous révéler des paysages intérieurs insoupçonnés, dans l'envoûtement des longues nappes vocales et des cuivres chaleureux. "You're Not The Man" leur donne un prolongement mélancolique, c'est le moment d'une plongée dans le blues annonçant "Jezebel", fille ou sœur spirituelle de "Sally" et dont les accents langoureux nous donnent encore plus envie de vibrer pour elle, peut-être tout simplement parce que "Jezebel" va encore plus loin que "Sally" dans la tristesse et dans la gentillesse qui lui survit. Son oppresseur désigné pourrait se révéler sous les traits de "Mr. Wrong", type masculin rappelant celui du calculateur ingrat, qui jouait déjà avec les coeurs dans "Smooth Operator". Les parties a cappella, au début et à la fin, marquent une rupture pour mettre la voix féminine en valeur dans une situation quasi théâtrale où il s'agit de dénoncer l'intrus et d'encourager la jolie fille à s'enfuir.

On ne le rappellera jamais assez, Sade est un groupe et, pour la première fois, recourt au procédé typiquement jazz du titre instrumental, "Punch Drunk" en l'occurrence, parmi les titres vocaux pour souligner l'esprit fraternel qui anime l'ensemble du groupe, après avoir souligné la voix de Sade Adu dans "Mr. Wrong". Passé cet intermède feutré, c'est un élan résolument funk et optimiste qui relance l'album: "Never As Good As The First Time", à rapprocher de "Sweetest Taboo" de par son aspect entraînant et sa légèreté. Un titre lumineux, indispensable à l'équilibre de l'opus. Et puis c'est une nouvelle pièce maîtresse qui fait son apparition dans l'univers musical de Sade avec "Fear": l'Espagne, terre aride et passionnée, qui attirait déjà la chanteuse bien avant qu'elle ne décidât de s'y établir. Elle y chante en partie en espagnol, sur des notes de guitare andalouse, une mélodie d'une profondeur intense, suggérant les relations secrètes qui unissent le blues américain et la nostalgie latine. Cette transition s'impose d'elle-même, contre toute attente, un peu à la manière du Miles Davis de "Sketches Of Spain". Cette chanson, "Fear", d'une beauté bouleversante, offre des passages rythmiques puissants qui n'ont rien à envier à "Is It A Crime", comme un écho lointain sur une terre porteuse de nouveaux espoirs, espoirs du refuge dans la quête d'une intimité et d'une authenticité plus grandes. "Tar Baby", dans un habile crescendo, passe de la tristesse au refrain dansant, avant de laisser "Maureen" conclure sur un ton désabusé mais heureux. Promesse tenue. Note: 10/10.

 

Chronique de l’album de Sade "Stronger Than Pride", 1988 (04/07/2011). Quand on a aligné deux albums comme "Diamond Life" et "Promise", on n'a déjà plus rien à prouver. Reste à se débarrasser du poids de la perfection. Le premier album était déjà quasiment parfait, manquait ce supplément d'âme que le deuxième lui a apporté. Le résultat fut intense. Mais toute perfection humaine est relative, car la condition humaine est limitée. Les artistes n'atteignent jamais la perfection dans leur art que dans une certaine mesure, dans la voie qu'ils ont choisie à un moment donné, sur un projet donné. Après ils découvrent que la perfection n'est pas ce qui importe le plus. Refaire "Promise" ne sert à rien. Ce qui a été gravé une fois existe toujours. Il faut aller de l'avant. Le problème est de savoir ce qui peut compléter la perfection sans la gâcher. Si c'était simplement profiter de la vie? Chaque album représente toujours un travail considérable. Le talent, à ce stade, consisterait à faire en sorte que l'auditeur ne perçoive plus du tout l'effort, ressente simplement le plaisir de l'écoute. Cette idée impliquerait que les deux projets précédents, aussi parfaits fussent-ils, avaient chacun une charge trop lourde à porter.

Concernant "Diamond Life", et plus généralement, il faut bien comprendre que la batterie et les percussions ne font pas vraiment partie du noyau dur des instruments du groupe si on raisonne en termes de formation constante. Sade, rappelons-le, c'est avant tout: Sade Adu (voix), Stuart Matthewman (sax et guitare), Andrew Hale (claviers), Paul S Denman (basse), même si ce sont les noms de Dave Early au début et surtout de Martin Ditcham qui reviennent à la base de la section rythmique, d'album en album à la seule exception de "Lovers Rock". On peut donc s'interroger sur l'importance dominante de la batterie et des percussions en réécoutant des titres comme "Smooth Operator" ou a fortiori "Hang On To Your Love", et sur le fait que les claviers, en comparaison, semblent en retrait. On objectera que c'est la conséquence même de ce qui définit un groupe dans les traditions du rhythm & blues, du funk et du rock. C'est oublier que Sade, dès le départ, n'est pas un groupe comme les autres. Leur optique musicale, aussi évidentes que leurs chansons puissent paraître à première écoute, s'inscrit dans une recherche paradoxale où les bases rythmiques et l'impact du rythme sont fondamentaux mais où c'est la mélodie, en dernière analyse, qui doit inspirer le rythme. Cette mélodie, déjà une harmonie en soi de par sa complexité de couleurs, repose sur les quatre ou cinq instruments nommés plus haut: la voix, le sax, la guitare, les claviers, la basse. Si la batterie et les percussions s'imposent parfois dans leur rôle de tuteur, c'est parce que les mélodies de Sade sont porteuses d'une exigence, au service d'une émotion. C'est au prix de cette rigueur que cette émotion s'exprime avec la plus grande justesse. Si le rythme doit s'effacer parfois, la mélodie, ou plus exactement l'harmonie des mélodies avant même l'harmonie de l'ensemble, doit prouver qu'elle a intériorisé le rythme, qu'elle est capable de générer son propre rythme et ainsi de voler de ses propres ailes. L'album "Stronger Than Pride" incarnera la plénitude, la légèreté, la douceur de vivre sous le soleil de l'Espagne.

Avec une douceur aérienne, la chanson éponyme ouvre l'opus. Les percussions n'ont jamais été aussi caressantes, comme des battements de cœur. C'est la part belle à la mélodie. On ne sait pas si c'est juste une introduction, une pièce maîtresse ou une chanson agréable parmi d'autres, et cette considération n'a aucune importance. Chaque chapitre de l'histoire a son rôle à jouer. Ce qui est vrai pour la succession des albums l'est aussi pour le détail des titres. La narration musicale s'écrit dans la chaleur floue et lascive de "Stronger Than Pride". Son évolution est si progressive que le refrain se fond complètement dans les autres paroles. Dix secondes avant la deuxième minute et pendant plus de trente secondes, un nouveau développement se fait jour, plus intense, précédant le premier solo de guitare. Ce moment s'impose avec plus de ferveur que le refrain. On est passé du "I won't pretend" au "I still really love you". Les choeurs et sons de flûtes, qui ponctuaient discrètement le chant, accompagnent désormais la guitare et les percussions pour conclure, passé le cap de la troisième minute, dans un délice instrumental. Le rythme reprend pleinement ses droits avec deux titres entraînants, "Paradise" et "Nothing Can Come Between Us", les deux hits de l'album comme enchaînés dans une continuité idéale. La batterie n'est plus un carcan. Elle n'étouffe rien. Elle fait la fête avec les autres instruments. C'est un bonheur. Les paroles elles-mêmes ne font que traduire le sentiment de bien-être qui émane de "Paradise", dans la veine de "When Am I Going To Make A Living", de "Cherry Pie", de "Sweetest Taboo" et de "Never As Good As The First Time" mais en plus optimiste et avec une plus grande sérénité car on est passé du stade de l'espérance à celui de l'accomplissement. Ce qui se répète dépasse toute insistance car rien ne retombe, on danse comme on plane. Non seulement la musique évite toute redondance mais en plus elle joue, elle s'amuse, comme avec le refrain de Leroy Osbourne qui se fait d'abord attendre puis revient dans le fameux contretemps en 2'24'' de "Nothing Can Come Between Us", avant de conclure entre boucles vocales lancinantes et guitare slapée.

Une page de nostalgie latine se tourne lentement quand "Haunt Me" nous invite au vague-à-l'âme de ses arpèges, avec sax, piano et violon en renfort, et Sade Adu qui double sa propre voix sublime en se faisant à la fois chanteuse et choriste. On parlerait presque d'un plaisir de la tristesse, une pause en fait avant un plaisir plus charnel, celui de "Turn My Back On You", hédoniste, très rythmé. Bizarrement, la batterie n'a jamais été aussi présente que sur ce morceau où la chanteuse se répète plus qu'ailleurs, mais là encore la musique passe toute seule car tout est une question de feeling: on a un motif, qui engendre un plaisir à la fois d'écoute et d'interprétation, au-delà même de toute logique de hit puisque l'intimisme l'emporte, en définitive, sur la lisibilité immédiate. Reste l'énergie sexuelle que la musique est capable de transmettre parfois, comme ici. Et au fond cet aspect, jusqu'alors plus discret chez Sade, dépasse ces quelques minutes de jouissance pour toucher l'album tout entier. C'est bien dans "Stronger Than Pride" que la sensualité musicale de Sade se révèle pleinement, comme allant avec une approche plus sereine de sa carrière et de sa vie. L'album "Love Deluxe" reprendra à son compte cette révélation. Pour l'instant, "Keep Looking" sonne comme une synthèse de "Turn My Back On You" et des autres titres, confirmant l'analyse précédente, ouvrant une deuxième partie d'album nécessitant une écoute plus attentive, plus obsessionnelle, pour bien en apprécier toutes les nuances, dans l'alternance des chansons plus douces ("Clean Heart" en 7, "I Never Thought I'd See The Day" en 9) et des rythmes plus relevés ("Give It Up" en 8, "Siempre Hay Esperanza" en 10). Ce final instrumental, magnifique, annonce "No Ordinary Love". Qu'est-ce qui est plus fort que la fierté? L'amour, bien sûr. Note: 9/10.

 

Chronique de l’album "Love Deluxe", 1992 (04/07/2011). Après l'album de la révélation, puis celui de la consécration, puis celui de l'introspection, voici venu celui de la sensualité. "Love Deluxe", c'est aussi les vacances du chroniqueur. Non que cet opus soit moins intéressant, moins abouti que les autres, bien au contraire. Mais sa place dans l'évolution discographique du groupe nécessite moins de développements philosophiques et musicologiques, moins d'explications. C'est beau, c'est même très beau, comme tout ce que fait Sade Adu de sa voix d'ange. Simplement, il s'enchaîne avec "Stronger Than Pride" d'une évidence et d'un naturel qui, à la limite, se passent de commentaires. Le titre "Turn My Back On You" scellait le destin de la chanteuse à celui de l'érotisme explicite et ce fut une réussite. Il lui fallait un prolongement, un album dédié. On peut y voir la raison d'être de "Love Deluxe". On peut également considérer, comme pour chacun des précédents, que "Love Deluxe" constitue en soi sa propre raison d'être, ce qui revient finalement au même.

L'enchaînement cohérent entre les albums de Sade a toujours existé. On l'a compris depuis "Promise", même avant on se doutait que ce serait le cas. C'est encore plus vrai à ce stade. "No Ordinary Love", la première chanson, présente, tant sur le plan du rythme et de la mélodie que sur celui de la couleur instrumentale, de troublantes similitudes avec "Siempre Hay Esperanza", l'instrumental qui concluait "Stronger Than Pride". Il faut donc déterminer ce qui différencie fondamentalement les deux albums. Comme "No Ordinary Love" est, de manière méritée, un des plus grands hits de Sade, la logique du hit va nous aider à y voir plus clair.

Qu'est-ce qu'un hit? C'est plus qu'une chanson à succès. D'un point de vue interne et potentiellement, c'est une chanson qui présente les caractéristiques requises pour rencontrer un large succès populaire, que ce dernier arrive ou non, et ce quel que soit le genre musical auquel le groupe se rattache. Ces qualités, spécifiques et potentiellement présentes dans d'autres types de chansons bien que dans une moindre mesure, se résument à la simplicité, à la répétition et à l'efficience. Si cette approche se révèle propre à la musique des années 80 calibrée pour les radios, à la limite tant mieux: Sade est un groupe né dans les années 80. Ce qui est remarquable avec eux, c'est qu'ils sont toujours arrivés, avec chaque album, à livrer des hits impeccables sans jamais sacrifier la sincérité à l'efficacité. Le hit, chez Sade, on a l'impression que c'est juste la cerise sur le gâteau. On se dit que, peu importe si les chansons ont bénéficié d'un passage à la radio ou non, elles sont belles et c'est tout ce qui compte, une autre manière de reconnaître que si on peut le plus, on peut le moins: si on peut mettre tout son cœur et toute son âme en chaque chose, on peut également rencontrer le succès. Cette conclusion idéale se heurte à l'improbabilité que lui oppose ce bas monde. Sade est un des rares groupes populaires à s'être élevé à ce degré d'idéal dans sa carrière artistique. C'est extraordinaire.

S'il ne devait rester qu'un hit sur "Love Deluxe", ce serait évidemment "No Ordinary Love", titre qui résume à lui seul l'état d'esprit de Sade, son rapport à la musique et l'importance du thème de l'amour dans son message. Ce titre pourrait être la mascotte de Sade, sa carte de visite. C'est le gros point fort de ce disque. Il se trouve que des hits, il y en a en fait quatre: "No Ordinary Love", "Feel No Pain", "Kiss Of Life" et "Cherish The Day". Les deux premiers se trouvent en début d'album, les deux autres s'enchaînent en deuxième partie. Structurellement, on a donc deux temps forts ("No Ordinary Love", "Feel No Pain"), puis deux temps plus intimes ("I Couldn't Love You More", "Like A Tatoo"), puis deux temps forts ("Kiss Of Life", "Cherish The Day"), puis deux temps plus intimes ("Pearls", "Bulletproof Soul"), puis la conclusion instrumentale ("Mermaid"). Alors que "Stronger Than Pride" présentait une première partie plus accessible, suivie d'une deuxième plus réservée, plus secrète, ici on a une respiration. Sans le dire, Sade renoue avec la logique battante de "Diamond Life", mais revisitée compte tenu du fruit de l'expérience de "Promise" puis de "Stronger Than Pride", moins jazz, plus planante. Une boucle est bouclée. "Love Deluxe" représente l'aboutissement de l'amour sous toutes ses formes: amour universel, amour sentimental, amour charnel, amour de la musique, amour.

Les dénominateurs communs à presque tous les morceaux de "Love Deluxe" concernent principalement les arrangements et l'interprétation: d'une part, importance accrue de la programmation des rythmes électroniques, longues nappes de synthétiseurs; d'autre part, cris de plaisir et soupirs, paroles murmurées du bout des lèvres comme pour nous caresser l'oreille. Tout nous ramène à la sensualité, une sensualité relaxante, agréable, vécue et assumée pleinement. Si on doit faire l'amour en écoutant Sade, c'est sur "Love Deluxe". De manière tout à fait inattendue, même "Feel No Pain", dont les paroles sont parmi les plus réalistes voire les plus politiques de toute la discographie de Sade, ayant trait au chômage, aux minorités marginalisées, aux personnes âgées qui écoutent le blues chez elles, même ce titre reste avant tout un titre sensuel dans son écriture musicale et dans sa réalisation. Au comble de la douceur, de la tristesse et de la compassion, ici compassion pour la misère somalienne, les "Alleluia" de "Pearls" créent le lien entre le thème de l'amour et celui de la foi dans le divin. "I Couldn't Love You More" et "Bulletproof Soul" nous offrent une synthèse entre l'hédonisme et la mélancolie. Même dans le plaisir, Sade n'oublie pas la douleur du monde, preuve supplémentaire de sa profondeur et de son authenticité. Il faut, enfin, prêter une attention particulière à la guitare acoustique emportant "Like A Tatoo": elle dessine déjà les lignes de ce qui deviendra la nostalgie Sade, celle des lointains "Lovers Rock" et "Soldier Of Love". Note: 9/10.

 

Chronique de l’album de Sade "Lovers Rock", 2000 (04/07/2011). De retour après huit ans d'absence en studio, Sade poursuit son évolution musicale en même temps qu'elle entre dans l'ère de sa propre nostalgie, coïncidant avec l'entrée dans le nouveau millénaire. Ses fans de la première heure, celles et ceux qui ont grandi en écoutant ses anciens succès, ont le bonheur de la retrouver avec "Lovers Rock", un album d'une douce tristesse où elle se montre fidèle à elle-même tout en dévoilant d'autres aspects de son talent. On a l'habitude de dire "elle" en parlant de Sade quand on se réfère à la chanteuse mais on n'aura jamais oublié, entre temps, que Sade est avant tout un groupe. Or, au niveau du groupe, dont la formation reste constante, une nouveauté notable oriente les perspectives de l'album vers des influences et des sonorités plus folk: Stuart Matthewman n'y joue plus du tout de saxophone, ce qui lui permet de mettre les guitares en avant, privilégiant les textures acoustiques de préférences aux textures électriques.

Autre particularité, qui rappelle "Love Deluxe" mais à un degré plus poussé, l'absence exceptionnelle de Martin Ditcham à la batterie et aux percussions correspond à une importance plus grande accordée aux rythmes électroniques et donc au travail de programmation d'Andrew Hale, lequel a vu son rôle renforcé au sein du groupe depuis l'album précédent. Entre une polarité folk et une autre électro, la nécessité d'une transition confère plus que jamais à la basse de Paul S Denman une fonctionnalité concertante, attachée à l'harmonie des timbres. La présence de Leroy Osbourne aux choeurs confirme "Lovers Rock" dans la continuité directe de "Stronger Than Pride" et de "Love Deluxe". On s'est encore éloigné d'un cran de l'influence jazz des deux premiers disques, comme le souligne le fait que, pour la première fois, il n'y a pas de long passage instrumental dédié. Des claviers supplémentaires, ceux de Janusz Podrazik, constituent de véritables trouvailles sonores, qui apportent à l'ensemble une couleur particulière.

Dans la structure de l'opus, les titres dub, "Slave Song" en 6 et "Lovers Rock" en 10, font office de ponctuation de par leur aspect à la fois atypique et habilement intégré, tandis que la première partie est marquée par les hits "By Your Side" et "King Of Sorrow", de superbes ballades qui entraînent "Flow", "Somebody Already Broke My Heart" et "All About Our Love" dans la création d'une atmosphère douce-amère, langoureuse et addictive. La tristesse elle-même est devenue érotique. Tout fusionne, au point où il est difficile de décrire la relation entre les morceaux en termes de temps forts et de temps faibles comme avec "Love Deluxe", qui était déjà très uni dans son déroulement et dans sa progression. "Flow" et "Somebody Already Broke My Heart" se révèlent également très accrocheurs dans le registre rythmé aux forts accents émotionnels caractérisant cette première partie.

La brièveté relative, moins de trois minutes, de "All About Love" et du "Sweetest Gift" les désignent comme des transitions autour de "Slave Song", pivot dont le traitement à la fois électronique et polyphonique des voix donne plus de force à l'expression des sentiments, comme un harmonica humain. "The Sweetest Gift" se rapproche également de "It's Only Love That Gets You Through" dans la mesure où la voix, seule avec un instrument, y fait l'économie d'une section rythmique. On est toujours dans l'émancipation mélodique initiée par "Stronger Than Pride". Par voie de conséquence, les titres les plus rythmés, eux, apparaissent incroyablement sensuels. "Every Word" et "Immigrant" se partagent le cœur de l'album, son paroxysme, son point culminant: beaux comme "Flow", forts comme "Slave Song". Le grand avantage d'une oeuvre aussi intimiste et personnelle que "Lovers Rock", c'est de pouvoir s'écouter longtemps avec le sentiment d'y faire toujours de nouvelles découvertes, ou simplement pour le plaisir de s'abandonner à son ambiance, dans la suspension du temps, là où chaque son résonne comme une caresse. N'était le live "Lovers Live" qui l'accompagne bientôt, Sade, en l'an 2000, nous offre de quoi patienter pendant dix ans. Note: 9/10.

 

Chronique de l’album de Sade "Soldier of love", 2010 (04/07/2011). Une décennie après "Lovers Rock", Sade fait de nouveau son retour et renoue ainsi avec la veine nostalgique de l'opus précédent. Les programmations électroniques y sont toujours présentes mais le retour du saxophone et de Martin Ditcham aux instruments rythmiques, Martin Ditcham leur complice de toujours, marquent un esprit de synthèse, une volonté de réintégrer à l'évolution musicale du groupe les éléments plus anciens qui avaient contribué à forger son identité par le passé.

L'album est dominé par le titre "Soldier Of Love" en 2, d'inspiration martiale, ascétique, paradoxale, résolument orientée vers le rythme, où la résistance pacifique et mélodieuse fait figure de combat au nom de l'amour, de la beauté, de la maîtrise de soi, à l'image de l'acte amoureux lui-même partagé entre lutte et tendresse. Sade se réapproprie les tambours militaires pour leur donner un autre sens que celui des champs de bataille habituels.

Il faut rapprocher cette chanson de "Bring Me Home" en 7, la plus rythmée et donc la plus susceptible de lui faire écho. Il s'agit simplement de réintroduire un temps fort dans un album plutôt orienté vers les ballades sentimentales, pop/soul avec des influences folk. Bien que sur un rythme plus lent, la section rythmique rejoint également le devant de la scène avec "Babyfather" en 4, dont la légèreté anecdotique et les accents heureux accueillent les voix de la relève, Ila Adu et Clay Matthewman, ainsi que "Skin" en 9, morceau de bravoure sensuelle et onirique.

Viennent ensuite les slows à proprement parler, slows avec batterie, qui constituent la substance charnelle de "Soldier Of Love": "The Moon And The Sky" en 1 et son leitmotiv entraînant pour donner le ton dans la douceur, "Long Hard Road" en 5 avec ses longs cris du cœur sur fond de guitare et de violons, "Be That Easy" en 6 partageant le plus fort des réminiscences country avec "In Another Time" en 8, lequel offre la particularité d'un bel accompagnement au saxophone de dernière minute. Mentionnons enfin deux titres qui tendent vers la pureté mélodique: "Morning Bird" en 3 et "The Safest Place" en 10. Note: 9/10.

 

D. H. T.

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Chapitre 6: Notes de lectures (2011-2013)

Sur "Réussir sa mort: anti-méthode pour vivre", essai, de Fabrice Hadjaj: ce livre est mon ennemi (commentaire du 02/02/2011). L'acceptation de la mort est tout aussi légitime que l'acceptation de la vie. Hélas ce livre nous incite à accepter non pas la mort mais l'échec, et à renoncer au contrôle que nous exerçons sur notre propre vie. Pourtant ce contrôle est ce qui nous protège du monde. Sournoisement, ce livre entend nous pousser à la soumission, au rabaissement face à la société. L'individualisme est un combat: un combat contre la société pour mener sa vie comme on l'a choisi, et pour mourir quand on le décide. Au nom de ce combat, individu contre la société, individu et fier de l'être. Note: 2/10.

 

Sur "Discrimination positive: pourquoi la France ne peut y échapper", essai, de Yacine Saberg: l'enfer pavé de bonnes intentions (commentaire du 18/08/2013). La notion de discrimination positive se base sur une absurdité logique, énonçant la possibilité pour une attitude de toute façon condamnable de prendre une tournure bénéfique, comme si le mal pouvait devenir bon, comme si une politique vertueuse adoptait le vice comme principe de fonctionnement. Ouvrir le marché de l'emploi aux minorités dites visibles part d'un bon sentiment, celui de n'exclure personne, mais finit par en exclure certains pour en inclure d'autres. Cette méthode, en voie d'abandon aux États-Unis, n'a d'ailleurs pas fait ses preuves. Les minorités stigmatisées, déçues, se retrouvent à présent face à leur amertume. Note: 2/10.

 

Sur "Le tarot: outil de management", essai, de Michel Giffard: un tissu d'élucubrations sans aucun fondement valable (commentaire du 18/08/2013). Ni professionnel, ni scientifique. Telles sont les deux principales raisons qui condamnent ce type d'ouvrage à ne jamais acquérir la moindre crédibilité. D'un point de vue interne, pour qu'un outil de management soit recevable, il faudrait recourir à des éléments spécifiquement en rapport avec le travail, les compétences du candidat. Même la nécessité de départager deux postulants aux parcours similaires ne saurait justifier le recours à des grilles de lecture déconnectées de la situation d'embauche. Même le tirage au sort serait plus sérieux et plus équitable, car reconnaissant son propre caractère aléatoire. D'un point de vue externe, la rationalité demande aux techniques de recrutement de s'aider d'un véritable apport scientifique et objectif. Le tarot n'en est pas un, pas plus que l'ésotérisme en général. Il faut interdire ces pratiques, au moins dans le cadre de l'entreprise, et ne les tolérer, à la rigueur, qu'à titre de divertissement privé, là où se trouve leur vraie place, même s'il s'agit d'un divertissement de piètre qualité. Note: 2/10.

 

Sur "La mafia française: ses méthodes, ses réseaux", essai, de Bruno Mercier: ce livre prend la défense de la franc-maçonnerie, dommage (commentaire du 12/06/2011). Il est louable de dénoncer la mafia en France, d'affirmer et de montrer que le phénomène mafieux existe dans ce pays, non seulement parce que les mafias étrangères s'y exportent, mais surtout parce que l'Hexagone dispose de ses propres réseaux criminels organisés et infiltrés dans les services de l'État. Les institutions françaises sont maculées du sang de leurs passé colonial, qui est un passé criminel, ainsi que de leurs crimes présents, crimes contre l'Afrique notamment que la France continue d'exploiter. Malheureusement, l'auteur écarte la possibilité d'inclure la franc-maçonnerie dans sa définition de la mafia hexagonale. Il va même plus loin en dressant un portrait élogieux de cette organisation, selon lui minoritairement infiltrée par la mafia, osant même la présenter comme un rempart contre la criminalité organisée, comme un espoir de lutter contre celle-ci. C'est là que le bât blesse car la franc-maçonnerie, extérieurement, présente des caractéristiques similaires à celles de toute mafia si l'on les considère conjointement: hiérarchie interne, organisation de type confraternel, cooptation, rites et codes ésotériques, obscurantisme, élitisme, complaisance à l'égard des notables, des puissances politiques et financières en place, discrétion et tentative de s'ériger, implicitement, en autorité susceptible d'exercer un pouvoir sur l'État et sur la population. L'État dans l'État, le gouvernement parallèle et officieux en marge du pouvoir principal et officiel, s'efforçant de prendre la place de ce dernier, reproduisant ses réseaux de génération en génération de manière à pérenniser son influence tout en augmentant sa puissance et sa fortune au détriment de toute équité, telle pourrait être la définition de toute mafia. L'auteur a certainement raison de dénoncer ceux qu'ils dénoncent, mais force est de reconnaître que cette définition va comme un gant à la franc-maçonnerie, qui mériterait d'être épinglée elle aussi dans ce tableau de chasse. Dès lors, ce que ce livre, quand même à lire, laisse entrevoir, c'est l'existence non pas d'une, mais de plusieurs mafias en France, en relation de rivalité les unes avec les autres, et qui se rejettent mutuellement la faute les unes sur les autres. Tout se passe comme si la mafia française était une mafia qui ne s'assume pas, une mafia qui en est bien une mais qui refuse de le reconnaître et qui passe son temps à dire: "La mafia, c'est les autres". Mais la franc-maçonnerie est également une mafia. Ce livre n'a donc raison que partiellement. Si l'on veut lutter contre la corruption confraternelle, ce que nous pouvons faire, à notre échelle de simples citoyens, c'est répéter inlassablement autour de nous, surtout aux jeunes: ne faites jamais partie d'aucune fraternité, et vous resterez des individus libres et intègres. Note: 4/10. Voir aussi, de préférence: "Un État dans l'État: le contre-pouvoir maçonnique", essai, de Sophie Coignard, et: "La République du copinage: enquête sur la France des réseaux de pouvoir", essai, de Vincent Nouzille.

 

Sur "Comprendre l'Empire", essai, d'Alain Soral: un succès disproportionné, trahissant un manque de recul critique (commentaire du 02/08/2013). "Comprendre l'Empire" n'a pas tort sur toute la ligne, mais l'auteur n'est ni le premier ni le seul de ses contemporains à souscrire à une telle ligne idéologique. Même les vétérans, sous De Gaulle, connaissaient déjà l'impérialisme américain, ses accointances avec la droite israélienne et l'affaiblissement des États-Nations découlant de l'ingérence outre-Atlantique dans le monde. Il s'agit là d'un livre enrichissant mais mineur, d'une portée à relativiser. Attention aussi à tout ce qu'il ne dit pas, sinon à demi-mot. Il faut sortir des bouquins pour décortiquer, en sus, les fameuses vidéos du mois. Des idées intéressantes et d'autres plus discutables, on n'est pas obligé d'être avec lui ni contre lui, ni de partager son humanisme, mais un certain nombre d'aspects qui mériteraient d'être abordés ne sont pas mis en avant dans ce discours pro-national ni dans celui de ses détracteurs, et pour cause: entre autres l'écologie, le problème de la surpopulation et de la surproductivité, la possibilité d'envisager une gestion locale et/ou un fédéralisme régional. Pour user d'une métaphore, l'apprenti-politologue est à l'image de l'amateur de musique que l'on connaît. On assiste à une démystification du phénomène Soral, permettant d'apprécier sa part de pertinence et son effort argumentatif soutenu bien qu'inégal, mais aussi son schématisme réducteur et son manque d'imagination et de créativité, en musicographie comme en analyse géopolitique. Chez les fascistes français, Lucien Rebatet, lui, était un grand mélomane, incomparable pour sa connaissance de la musique classique. Soral n'a rien apporté à la critique jazz et rock; en musiques ethniques, il est nul. Ce dernier point n'a rien d'anodin et devrait en alerter plus d'un. L'essayiste parle du monde avec le même ethnocentrisme qui le caractérise quand il se penche sur les arts. Il n'a d'yeux que pour ce qu'il appelle les intérêts supérieurs de la France, ne reniant pas le passé colonial de l'Hexagone, passant sous silence le colonialisme gaullien, allant jusqu'à prendre rétrospectivement position en faveur de Sirven dans l'affaire Elf, plutôt que de donner raison aux juges anti-corruption sur ce point. Pire, son chauvinisme antisémite va à l'encontre de l'idée de réconciliation dont il se réclame pourtant. Quand il cite Proudhon comme un de ses maîtres à penser, il se garde bien de préciser quelles étaient les connivences maçonniques de cet anarchiste embourgeoisé, apôtre du double discours autant que judéophobe fielleux, nonobstant l'importance de sa contribution à l'histoire du socialisme. La réconciliation qui semble motiver le pseudo-sociologue de Youtube, c'est d'abord celle, post-mortem, entre Maurras et la Résistance. Ensuite vient la main tendue des catholiques marxistes aux ouvriers musulmans. Qu'en est-il de la réconciliation possible entre catholiques et protestants, entre Juifs et Arabes? Soral n'en a cure, il se nourrit de la naïveté, du désarroi ou de la haine de son lectorat/auditoire acquis à sa cause par dépit, car tel un borgne au royaume des aveugles. Seulement, quand certains de ses militants, habitués tout comme leur patriarche au recours à l'insulte nominative, aux attaques ad hominem et à la violence physique, bien loin de l'envergure et de la dignité d'un Sartre ou d'un Bourdieu, quand ces militants, donc, se laissent aller, sur un forum de jeux vidéo, à se réjouir publiquement du décès de Clément Méric, et quand le site d'É&R en vient à faire la publicité d'Aube Dorée, dont les milices tabassent à mort les immigrés africains et asiatiques dans les rues d'Athènes, on se dit que la coupe est pleine. Même si la France actuelle est tenue par des pourris et que la politique s'annonce sans issue heureuse, une révolution soralienne serait un remède encore pire que le mal. Il faut espérer qu'elle n'aura jamais lieu. Note: 4/10.

 

Sur "La France orange mécanique", essai, de Laurent Obertone: bon diagnostic, mauvaise analyse des causes (commentaire du 08/08/2013). Il ne s'agit pas de nier la criminalité ni la délinquance, encore moins l'horreur décrite. Les faits relatés sont sourcés, ont eu droit à des articles dans divers journaux et magazines, y compris chez ceux pourtant dénoncés comme des autruches au service de la morale dominante. Preuve que ce document n'invente rien, preuve aussi qu'il ne fait que défoncer des portes ouvertes, ou qu'il arrive après la bataille. Mais son travail s'avère utile, utile pour se souvenir et pour réunir un maximum d'informations corroborant la présentation d'une situation dramatique. Plus que les sources journalistiques, bon nombre de concitoyens peuvent en témoigner, à leur grand malheur. Le problème n'est pas là, et ne tient pas non plus aux saines évidences assénées en guise de rappel, à savoir que le crime doit être puni, et que rien ne peut justifier le laxisme des autorités et des experts, qui ont toujours tort quand ils veulent comprendre les bourreaux tout en méprisant les victimes. Le problème de la réflexion menée se situe non au niveau du diagnostic et du plaidoyer en faveur du droit, mais au niveau de l'analyse des causes. D'un point de vue logique, on ne peut à la fois justifier la colonisation au nom de l'esprit de compétition, et blâmer le retour de la violence historique. Il faut condamner toute agressivité, tant celle de l'envahisseur esclavagiste que celle du petit voyou qui n'hésite pas à violer et à torturer. Or, on lit entre les lignes, et parfois même dans les lignes, que l'avocat des Blancs donnerait raison à ses ancêtres qui ont fait main basse sur l'Afrique, tout en expliquant le malheur de la France actuelle par la soi-disant faute à l'étranger. Les gouvernements n'ont jamais consenti à mettre en place une politique de gestion de l'immigration, comme celle, qui s'imposerait au bon sens, consistant à n'accueillir de nouveaux arrivants dans un pays donné que dans la mesure où le pays en question garantirait emplois et logements, pour une logique de travail et contre une logique d'assistanat. La faute première en revient aux dirigeants, même si les auteurs d'actes malveillants doivent répondre de leurs actes. Sur ce point, l'ouvrage dénonce à bon droit les politiques de gauche comme de droite. Bien sûr ses adversaires idéologiques ont tort d'encourager le laisser-faire au nom de l'humanisme, pourtant ce n'est pas tant cette motivation qui prime dans leur désertion que l'abandon de l'État de droit, les politiciens et leurs cautions universitaires apparaissant comme des carriéristes notoires, vivant sur le dos du peuple tout en investissant le moins possible dans les structures aptes à garantir la sécurité pour tout un chacun et non seulement pour quelques nantis. Là aussi, on reconnaîtra la pertinence de réclamer davantage de moyens et d'effectifs pour la police, la gendarmerie, les pompiers, les tribunaux et les prisons, comme celle de rouvrir le débat sur la peine capitale et sur la légalisation du port d'arme civil. Toutefois, cela ne suffirait pas. Puisque, en plus des faits, les origines ethniques des incriminés se retrouvent ici placées sous les projecteurs, il faudrait rendre aux autres pays, anciennes colonies pour certains d'entre eux, la possibilité d'assurer à leurs autochtones une vie décente sur place, qui endiguerait naturellement les mouvements de population intempestifs et désespérés. L'effort de codéveloppement hors frontières manque tout autant que la juste répression intra muros. C'est ce que "La France orange mécanique" ne dit pas, car son contenu approuve la compétition entre pays, au lieu d'encourager la coopération en amont, laquelle permettrait de lutter, à la source, contre les phénomènes tragiques se multipliant près de chez soi et loin de chez soi, tous corrélés. Note: 4/10.

 

Sur "DRH: le livre noir", essai, de Jean-François Amadieu: honnête et sérieux, au service d'un métier pas si ingrat (commentaire du 18/08/2013). Autant le dire tout de suite, il y a pire que la situation d'un directeur des ressources humaines au sein d'une entreprise. En termes de rémunération, ce n'est pas une mauvaise place. Sur le terrain, ce métier a même acquis la fâcheuse réputation de servir bassement les intérêts du patronat, dans le mépris des salariés. Voilà pour le rappel en faveur de la grogne des emplois pénibles, dangereux et sous-payés, dans un contexte où les grands décideurs, à la tête de sociétés florissantes, licencient non par nécessité mais pour augmenter encore davantage leurs profits. L'auteur ne manque d'ailleurs pas de dénoncer cette injustice, développant un plaidoyer pertinent pour le mouvement des RH en montrant l'autre facette de la profession, celle d'une posture soumise, impuissante, reléguée à l'arrière-garde du marketing et de la finance, malgré la bonne volonté que certains aimeraient déployer, à leur niveau, pour réparer les torts. En tout cas, plus que leurs clients, les entrepreneurs demeurent les rois, surtout ceux du CAC 40, puisque l'exemple hexagonal sert de référence principale à l'étude, dans un habile chassé-croisé avec les États-Unis où, comme en Europe, tout change pour que rien ne change. Avant de l'avoir vécu soi-même à ses dépens, le novice perçoit le piston, la discrimination, les disparités salariales et le harcèlement comme des légendes urbaines. À l'appui des galères vécues par le lecteur au quotidien, le livre confirme toute la réalité du mal, au-delà de l'imagination la plus pessimiste, un mal dont on sent que les chiffres n'arrivent pas à en décrire l'ampleur intégralement, omerta, gêne et isolement obligent. Sans effet d'insistance, de constat pénible en désespoir justifié, toutes les étapes du rapport de force entre la base et la direction ramènent à l'absence d'engagement des pouvoirs publics dans l'encadrement des pontes du secteur privé, vu que le petit entrepreneur, lui, connaît plutôt la souffrance. Là où l'État devrait sévir, il se fait le complice des têtes d'affiches et de leurs actionnaires voraces. Élus de la république et hauts fonctionnaires voient donc, de gouvernement libéral en gouvernement social, bonnet blanc et blanc bonnet, l'intérêt qu'ils ont à laisser faire les voyous friqués, lesquels se déchargent sournoisement sur l'assistanat quand il s'agit de mettre les pauvres gens à la porte. Il est tellement plus facile pour eux d'envoyer leurs ouvriers au chômage, arguant que c'est au petit contribuable d'aider son prochain, plutôt que de respecter le labeur en s'engageant à récompenser qui de droit par des salaires décents. On réalise toute la complicité qui unit gourous de l'industrie et planqués du Pôle Emploi, capitalisme et socialisme marchant la main dans la main. Sinon, un programme volontaire visant à faire travailler tout le monde aurait vu le jour depuis longtemps. De là, corrélativement, s'explique aussi la porte ouverte aux dérives les plus délirantes, que la loi devrait fermement condamner et que la justice devrait punir avec autant de fermeté: réseautage franc-maçon, recrutement ésotérique, coaching sectaire, scientologue ou autre. Le chapitre sur la diversité, lui, se découvre sous un jour plus délicat. Certes, il pose les bonnes questions. Le concept est flou, la discrimination positive échouera probablement en France comme elle a échoué aux États-Unis. Brouiller toute approche juridique de la discrimination arrange les coupables sous prétexte de tendre la main aux victimes. On comprend aussi que, si les écarts de salaires entre hommes et femmes tendent à se réduire parfois, c'est à cause de la précarité qui gagne aussi les hommes, et parce que quelques dirigeantes privilégiées contribuent à la moyenne d'une population féminine globalement sous-payée. Mensonge et poudre aux yeux, donc. Pour autant, le parti pris républicain de l'universitaire avisé ne permet pas d'épuiser toutes les perspectives. Face aux quotas, il propose le CV anonyme, solution la plus cohérente, il est vrai, dans une civilisation française qui refuse de reconnaître le multiculturalisme et d'accorder un statut aux identités ethniques. Il y aurait pourtant moyen d'aller plus loin, de confier le recrutement aux services de l'État, lequel imposerait, sur la base de compétences objectives requises pour un poste donné, les candidats concernés par ordre d'arrivée, sans aucune préférence. Ce serait parier sur une conflictualité salutaire autant qu'inexistante. Et ce serait aussi, en un sens, la fin des ressources humaines. Note: 6/10.

 

D. H. T.

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Chapitre 7: Analyse critique (2012)

Fiche technique. Auteur: Daniel Kahneman. Titre: "Système 1 / Système 2, les deux vitesses de la pensée". Titre original: "Thinking, fast and slow". Genre: traité de psychologie. Domaines: psychologie cognitive et économie comportementale. Traduction: traduit de l’anglais (États-Unis) par Raymond Clarinard. Année de l’édition originale: 2011. Année de l’édition française: 2012. Nombre de pages: 556. Éditeur: Flammarion. ISBN: 978-2-0812-1147-6. Présentation de l’éditeur (extrait): "Comment pensons-nous? Qu’est-ce qui guide nos préférences, nos jugements, nos décisions? Quand faut-il ou non faire confiance à notre intuition? Pourquoi agissons-nous souvent contre notre intérêt? Telles sont quelques unes des questions qui servent de fil rouge à cet ouvrage, dans lequel Daniel Kahneman nous emmène à la rencontre des deux "personnages" qui se partagent notre esprit".

 

Résumé du livre. Introduction. L’auteur explique comment il en est venu, à travers sa collaboration avec Amos Tversky, à mettre au point une méthode pour démontrer les limites de l’intuition humaine. Ainsi notre manière d’évaluer une situation serait parfois induite en erreur par nos préférences affectives, nos automatismes mémoriels et les ressemblances que nous voyons entre des expériences déjà vécues auparavant et celle que nous sommes en train de vivre. D’où une vie mentale menée par deux agents, le Système 1, pensée rapide, intuitive, immédiate, incontrôlée, et le Système 2, pensée lente, rationnelle, statistique, contrôlée.

Première partie: deux systèmes de pensée. Chapitre 1: les personnages de l’histoire. Le Système 1 et le Système 2 sont présentés, par commodité, comme les deux personnages principaux de l’histoire de notre esprit. Tous deux jouent un rôle nécessaire, interagissent, s’entraident et entrent parfois en conflit. La plupart du temps, le système automatique nous permet de vivre en nous fiant à nos désirs et à nos premières impressions. Mais quand il a du mal à interpréter certaines situations, inconnues ou trop complexes, le système de contrainte, celui de l’arithmétique de l’esprit, vient à son secours. Nous devons apprendre à identifier les situations problématiques.

Chapitre 2: l’attention et l’effort. Les expériences menées en psychologie ont permis d’établir le lien entre l’attention et l’effort mental d’une part, et d’autre part entre la dilatation des pupilles et l’augmentation du rythme cardiaque, en soumettant les sujets à des exercices de mémorisation de séries de chiffres sous la contrainte d’un métronome activé. Quand l’effort de concentration devient trop important, ils abandonnent, phénomène comparable à un disjoncteur électrique. De même, concentrer notre attention sur certains détails d’une scène peut nous empêcher de voir l’irruption d’un détail inhabituel. Enfin, on a pu constater la difficulté de passer d’une tâche complexe à une autre. L’esprit humain a tendance, par nature, à obéir à la paresse et à la loi du moindre effort.

Chapitre 3: le contrôleur paresseux. Une activité mentale contraignante semble liée au contrôle physique de soi. Cette disposition, qui n’est pas a priori source de plaisir, trouve une exception dans le fait de s’adonner, pendant de longues périodes continues, à des occupations nécessitant à la fois la concentration et le goût personnel, comme la peinture par exemple: c’est le flow, ou flux. Les tâches cognitives demandent des efforts et sont donc épuisantes. Les chercheurs se sont aperçu qu’elles étaient liées à la consommation de glucose, qui améliore les performances et aide à lutter contre les mauvaises tentations et les comportements incontrôlés aux effets néfastes.

D’autres conclusions sont plus alarmantes: des juges en Israël chargés d’examiner des dossiers de demande de liberté conditionnelle avaient tendance à en rejeter la majorité quand ils étaient impatients d’abandonner leur travail pour aller déjeuner ou dîner. Face à un auditoire brillant, on arrive à des résultats similaires en proposant des énigmes pièges, car la plupart des candidats interrogés optera pour la réponse fausse mais la plus intuitive, donc la plus paresseuse et la moins rationnelle. La mémoire représente une fonction du Système 1, mais la recherche active dans la mémoire dépend du Système 2. Bien que la critique de l’intuition et le contrôle de l’impatience soient intimement liés, Keith Stanovich a suggéré que le Système 2, ou processus mental de type 2, se divisait par ailleurs entre l’intelligence (tests de QI) et la rationalité (énigmes pièges).

 

Chapitre 4: la machine associative. L’association de deux mots suscite des enchaînements d’idées complexes ainsi que des réactions physiques: nous ne pensons pas uniquement avec notre cerveau mais aussi avec le reste de notre corps, ce qui contribue à expliquer la part inconsciente de l’activation associative. L’effet d’amorçage nous aide à reconnaître un mot associé à un contexte donné si nous nous trouvons nous-mêmes dans ce contexte. Lorsque les idées influencent inconsciemment notre comportement ou inversement, on parle de principe idéomoteur.

L’impact va plus loin et concerne également les symboles voire les métaphores freudiennes: la vue de l’argent nous rend plus individualistes, celle d’un dictateur moins spontanés, l’image de la mort plus disposés à trouver l’autorité rassurante, la culpabilité plus enclins à rechercher tout ce qui a trait à la propreté. La localisation d’un bureau de vote peut même influencer nos choix électoraux! Alors que le Système 2 nous persuade que nous sommes toujours maîtres de nos actions, le Système 1 prend les devants malgré nous, responsable de certaines erreurs intuitives, nous rendant, selon les termes de Timothy Wilson, étrangers à nous-mêmes.

Chapitre 5: l’aisance cognitive. Notre réceptivité à l’information et notre créativité intuitive dépendent de notre humeur et du cadre agréable dans lequel nous nous trouvons. À l’inverse, la tension entraîne une plus grande méfiance. L’illusion de la familiarité apparaît lorsqu’un mot déjà aperçu auparavant refait surface dans une liste ou si ce mot est plus lisible que les autres. L’illusion de vérité, elle, dépend de notre aptitude à vérifier la validité d’une proposition (Système 2), sinon notre aisance cognitive nous incite à la tenir pour vraie (Système 1). Mettre en valeur une idée juste par des procédés communs, qualité du support ou simplicité de l’expression, peut dans certains cas fonctionner aussi pour défendre des affirmations discutables, si par exemple nous sommes sollicités par une source connue, aimante, à laquelle nous avons tendance à accorder facilement notre confiance. C’est là qu’est le danger, avec le risque d’être induits en erreur.

En soumettant des sujets à des énigmes pièges, les chercheurs se sont aperçu que le pourcentage de réponses correctes était plus élevé quand le texte était difficile à lire car cette difficulté entraîne une plus grande vigilance de la part des candidats au test. L’effet d’exposition associe à l’émotion positive, de plaisir ou de sécurité, une image plus facile à identifier, un mot répété plus souvent ou un environnement donné, si les conséquences n’en sont pas néfastes (travaux de Robert Zajonc). Cette conclusion s’applique d’ailleurs aussi bien aux humains qu’aux autres animaux. Depuis les années 1960 et les recherches de Sarnoff Mednick sur la créativité, la psychologie a progressé en découvrant le lien qui existe entre la mémoire associative, son fonctionnement, la bonne humeur mais aussi la tendance à baisser sa garde quand tout va bien. Les tests sur les associations de mots ont en effet révélé une faculté à anticiper la réponse correcte, surtout quand les sujets avaient des pensées joyeuses ou heureuses.

Chapitre 6: normes, surprises et causes. Il faut distinguer attente active, liée à un événement programmé, et attente passive, liée à un événement inattendu dans un contexte donné mais pouvant générer une attente sans surprise s’il vient à se produire au moins une fois. Cette distinction s’applique aussi bien aux aspects factuels de la vie quotidienne qu’à des rencontres, des accidents routiers ou diverses manifestations du langage, comme par exemple l’"illusion de Moïse". Moïse étant associé à la Bible, il ne serait pas étonnant qu’il le soit aussi à l’arche plutôt que Noé. Notre besoin de cohérence nous incite à établir des relations de cause à effet entre des titres de l’actualité pourtant sans rapports avérés, comme la capture de Saddam Hussein et les fluctuations des marchés financiers. Analystes et journalistes se laissent aller, comme tout un chacun, à ce type d’interprétation.

Albert Michotte a révélé l’impression de causalité à travers la représentation animée d’un carré noir suivie de la mise en mouvement d’un carré blanc quand les deux figures se rejoignent: il n’y a pas vraiment de contact physique, pourtant nous voyons un enchaînement. De même, Fritz Heider et Mary-Ann Simmel ont montré que la mise en scène de figures géométriques, de par l’intention de causalité, suscitait parfois, émotionnellement, l’idée de conflit, et ce même auprès d’enfants en bas âge. D’où une tendance à dissocier le libre arbitre de la causalité physique expliquant, selon Paul Bloom, les croyances religieuses, le fait d’admettre un principe immatériel à l’origine de l’univers matériel. La pensée statistique a pour but de corriger les intuitions causales inappropriées.

Chapitre 7: la machine à tirer des conclusions hâtives. Le fait que nous reconnaissions un élément ambigu grâce à son contexte, comme par exemple un chiffre mal écrit ressemblant à une lettre dans une suite de chiffres, montre que le Système 1 ne laisse pas de place au doute ni à la comparaison méthodique d’éventualités contradictoires, lesquels demeurent du ressort du Système 2. Quand ce dernier se trouve occupé par une tâche précise, nous avons tendance à croire plus facilement les informations qui nous parviennent à un autre niveau. Physiquement et mentalement fatigués, nous accordons un plus grand crédit à des messages publicitaires pourtant vides de sens. C’est là que s’insinue le biais de confirmation: si l’on nous interroge sur la probabilité d’un tsunami en Californie, l’image même du tsunami, de par son impact visuel, nous incitera à répondre plutôt par l’affirmative.

Contrairement aux recommandations des philosophes de sciences enclins à réfuter une proposition pour en vérifier la validité, le Système 2 lui-même teste une hypothèse en s’efforçant de la confirmer, stratégie du test positif. L’effet de halo traduit une tendance psychologique à la corrélation, quand une personne qui nous paraît agréable nous amène à ne lui trouver que des qualités, ou quand une série de caractéristiques nous pousse à un jugement favorable si la première caractéristique énoncée se révèle être une qualité. Il faut donc confronter plusieurs jugements émis indépendamment les uns des autres afin qu’ils ne s’influencent pas mutuellement et d’éviter aussi la redondance, puis décorréler nos erreurs en isolant la première impression.

L’auteur nomme COVÉRA, ce qu’on voit et rien d’autre, le mécanisme, propre au Système 1 certes mais aussi appuyé par la paresse du Système 2, permettant de tirer des conclusions hâtives en se basant sur des informations connues et limitées, l’intuition ne pouvant procéder autrement, pour peu que l’histoire fournie soit cohérente. Il suffit d’un minimum d’informations pour établir la cohérence d’une histoire. Ainsi les personnes instruites des deux versions d’un litige seront moins promptes à juger les deux parties que celles ne connaissant qu’une seule des deux versions. D’où les biais de jugements, parmi lesquels la suffisance (schéma d’activation neutralisant le doute), les effets de cadrage (émotions liées à la manière de présenter une information), la négligence du taux de base (ce qui transparaît de la personnalité d’un sujet pour en déduire sa profession, dans l’ignorance ou dans l’oubli des statistiques professionnelles).

Chapitre 8: la mécanique des jugements. À travers ses évaluations primaires, le Système 1 remplace la difficulté d’une question et d’un jugement par la facilité. L’intuition évalue en permanence, à tort ou à raison, les données fournies par l’environnement. Elle les traduit également d’une dimension à l’autre, de l’intelligence à la grandeur physique par exemple. De plus la mise en œuvre du Système 2 entraîne aussitôt de nouvelles évaluations primaires par "décharge de chevrotine". Les travaux d’Alex Todorov ont montré que, dans la lignée des animaux en situation de survie au sein d’un territoire hostile, afin de mieux nous protéger même si ces associations s’avèrent imparfaites voire inexactes, nous attribuons à une caractéristique physique donnée un trait de caractère spécifique: menton carré / type dominant, sourire / attitude amicale.

À noter, toujours, que le Système 1 n’évalue pas toutes les informations possibles car c’est le travail du Système 2. En outre l’intuition détermine facilement la longueur moyenne dans une série de droites, mais échoue à préciser la longueur totale des droites, car elle ignore les variables de type somme, réagissant au prototype et non à la quantité. Les équivalences qu’elle fournit spontanément selon l’intensité, entre la gravité d’un crime et le volume sonore d’une pièce musicale, ou entre les exploits scolaires d’une enfant précoce et la taille d’un homme plus grand que la moyenne, satisfont jusqu’au Système 2 la plupart d’entre nous à l’exception des statisticiens, qui ne les jugeront pas pertinentes.

Quant à la chevrotine mentale, il convient de distinguer les évaluations de routine des évaluations occasionnelles sur notre bonheur ou sur la politique, nécessitant un recours intentionnel. Or nous ne contrôlons pas toujours cette intention, produisant plus de jugements qu’il ne le faudrait ou que nous ne le souhaiterions, ce qui a pour effet de gêner notre processus mental. Sur trois phrases littéralement fausses, si deux d’entre elles sont métaphoriquement vraies, nous éprouverons une réticence plus grande à les déclarer fausses. L’image de la chevrotine s’impose par l’incapacité de ce type d’arme à viser un point précis, car ses munitions partent dans tous les sens: "C’était un cas évident de chevrotine mentale. On lui avait demandé s’il pensait que cette société était solide financièrement, mais il n’a pas su mettre de côté qu’il appréciait beaucoup ses produits."

Chapitre 9: répondre à une question facile. Il existe deux heuristiques, soit deux procédures de substitution pour répondre facilement à une question difficile. La première procédure, dite de George Polya, obéit à une stratégie délibérée. La deuxième procédure remplace elle aussi la question cible par une autre question plus accessible, mais cette fois-ci en l’absence de contrôle, sous l’effet d’une décharge de chevrotine mentale. Face à la difficulté de faire des prévisions politiques, nous nous basons sur notre appréciation affective de la conjoncture sans même nous rendre compte que cette stratégie ne répond pas à la question posée. Visuellement, un dessin représentant trois silhouettes identiques dans une rue en perspective, avec insistance sur la profondeur de champ, nous donnera l’illusion que la silhouette la plus éloignée est aussi la plus grande, comme si nous répondions à la question: "Le personnage de droite est-il plus grand que celui de gauche?" par la réponse à une autre question: "L’homme le plus loin est-il plus grand que le plus proche"?

Si l’on interroge des étudiants sur leur bonheur puis sur le nombre de leurs sorties amoureuses ces derniers temps, il n’en ressortira aucune corrélation tandis que, si l’on pose les deux mêmes questions dans l’ordre inverse, la réponse sur le bonheur sera conditionnée par la réponse précédente sur le nombre de sorties, autre exemple de substitution heuristique. Notre évaluation des bénéfices d’une directive, d’une mesure sanitaire, d’un régime alimentaire, d’une activité professionnelle ou ludique, dépend de nos préférences affectives. Le Système 2 peut certes se livrer à un examen critique rationnel des réponses proposées par le Système 1, mais il sera plutôt enclin à abonder dans le même sens dès lors qu’il s’agit d’enjeux émotionnels. Donc acte: "La question est de savoir si cette candidate peut l’emporter. Or, nous sommes apparemment en train de répondre à la question de savoir si elle se tire bien des interviews. Ne substituons pas" et: "Il aime le projet, donc il pense que ses coûts sont faciles et que ses bénéfices sont importants. Un bel exemple d’heuristique de l’affect".

 

Deuxième partie: les grands biais cognitifs. Chapitre 10: la loi des petits nombres. Si, dans des comtés ruraux traditionnellement républicains et peu peuplés, nous observons des résultats extrêmes, faibles/élevés, à propos du nombre de cancers du rein, il ne nous vient pas spontanément à l’esprit que cette tendance résulte de la taille des échantillons, en l’occurrence de la population moins importante qu’ailleurs, et que de ce fait il n’y a rien à expliquer (loi des petits nombres). À l’inverse, plus les échantillons sont grands, plus la fréquence des extrêmes diminue (loi des grands nombres). L’intuition peine à nous en faire prendre conscience. Le fait que les spécialistes eux-mêmes négligent la taille des échantillons invalide l’optimisme quant à nos prédispositions à réagir en bons statisticiens. Dans ce domaine, mieux vaut s’en remettre aux calculs qu’aux impressions.

La tentation de tirer des conclusions hâtives nous pousse, autrement, à nous fier à la loi des petits nombres. Nous retenons les éléments clés d’une histoire et nous exagérons leur cohérence, au détriment des chiffres. S’ajouteront les paramètres aléatoires là où nous voulons toujours voir une cause. Si, sur deux escadrons aériens de quatre avions chacun, tous deux partis de la même base militaire, le premier se fait éliminer par l’ennemi, cela ne veut pas dire que les pilotes du deuxième, survivants, sont plus compétents que leurs collègues malchanceux. Un basketteur marquant quatre paniers d’affilée ne suffit pas à prouver, ce faisant, qu’il a plus de talent qu’un autre. Si l’on observe un plus grand pourcentage de réussites dans de petites écoles que dans de grandes, on peut y observer aussi un plus grand pourcentage d’échecs. D’une part nous attachons plus d’importance au contenu qu’à sa fiabilité, d’autre part nous établissons des liens de causalité erronée sur la base de ce que nous voyons.

Chapitre 11: les ancres. Nous sommes influencés par les informations que l'on nous présente, même si elles n'ont aucun rapport avec la question posée sur, par exemple, l'estimation du prix d'une maison. Ou alors, on peut nous proposer une estimation qui nous influencera également dans notre réponse. Par ailleurs, l'effet d'ancrage ainsi défini se manifeste de deux façons différentes: en tant qu'ajustement (Système 2) ou en tant qu'effet d'amorce (Système 1). Le premier consiste à recherche délibérément la valeur la plus proche de la bonne réponse, comme un automobiliste s'efforçant de réduire sa vitesse à la sortie d'une autoroute. Le deuxième nous fait percevoir ou ressentir un événement par sa simple évocation, tel l'hiver par l'indice d'une température basse, la cohérence associative créant le lien entre effet d'amorce et suggestion.

Les effets des ancres peuvent même se mesurer par un ratio entre deux estimations, d'une part celle d'un groupe proposant une valeur à la hausse sur la base d'un chiffre inférieur, d'autre part celle d'un groupe proposant une valeur à la baisse sur la base d'un chiffre supérieur. L'indice obtenu tourne généralement autour de 55%, à mi-chemin de l'ancre et de son rejet. Le biais de l'ancrage laisse le champ libre à toutes sortes d'abus, dans le marketing, les négociations ou les dédommagements par des entreprises en cas de blessures, le plafonnement des compensations profitant aux grandes sociétés au détriment des plus modestes. Même les messages aléatoires de notre environnement nous influencent, aussi avons-nous intérêt à réfléchir quand les enjeux chiffrés sont importants. "Les plans sont des scénarios optimistes. Évitons de nous ancrer sur des plans quand nous prévoyons les résultats réels. Un des moyens d'y parvenir est d'envisager comment le plan pourrait échouer" et "Faisons-leur comprendre que si c'est cela leur proposition, les négociations sont terminées. Ce n'est pas comme cela que nous voulons commencer".

Chapitre 12: la science de la disponibilité. L'heuristique de la disponibilité repose sur notre facilité à trouver des exemples pour évaluer l'importance d'une catégorie. Interrogés sur la répartition des devoirs ménagers au sein du couple, chacun aura tendance à surestimer sa part de contribution, car nous sommes plus sensibles aux exemples qui nous touchent personnellement et de ce fait nous les retenons en priorité, même avec un caractère altruiste. La fluidité oriente nos réponses: interrogés sur notre degré d'assurance à travers une liste de six exemples de situations qui nous mettent en valeur, nous avons l'impression d'être plus sûrs de nous qu'une fois interrogés sur une douzaine d'exemples, six venant plus vite à l'esprit que douze.

Même constat à propos de notre degré de docilité. En ajoutant la difficulté d'arborer une mine boudeuse pendant le questionnaire, nous répondons moins par l'affirmative qu'avec une expression faciale détendue favorisant la fluidité de notre pensée. Cette logique de comportement s'inverse dès lors que les expérimentateurs, dans la lignée de Shalom Schwartz, introduisent une explication factice sensée perturber l'heuristique, comme à propos d'une musique de fond prétendument gênante. Le Système 1 n'est pas surpris, le Système 2 ayant intégré ce nouveau paramètre. En revanche, impliqués dans le contenu d'un questionnaire sur les risques cardiaques, si des membres de notre famille y sont exposés, nous répondons avec vigilance et accordons alors plus d'importance au nombre d'exemples qu'à l'aisance d'établir une liste.

Chapitre 13: disponibilité, émotion et risque. Les personnes victimes d'un séisme et encore sous le choc des dégâts subis prennent davantage de mesures préventives dans la perspective d'une nouvelle catastrophe, comme l'a montré l'économiste Howard Kunreuther. Les individus comme les gouvernements sous-estiment l'ampleur de ce retour, se basant généralement sur ce qui se produit au lieu d'envisager des dommages plus graves encore. L'heuristique de l'affect, expliquée par Paul Slovic, incite le public à surestimer une cause de mortalité selon sa couverture médiatique, et ce même si les morts de maladies, par exemple, sont 18 fois plus probables que les morts accidentelles.

De la même façon, une technologie jugée avantageuse apparaîtra comme moins risquée, jusqu'à ce que des informations nouvelles sur ses inconvénients remettent en cause l'ensemble du jugement. En matière de risques comme en matière d'affects, notre vision du monde ressort toujours plus simple et plus cohérente que le monde lui-même. Si Slovic estime que les études des risques sont biaisées par des intérêts politiques et ne doivent pas rester du domaine des seuls spécialistes, Cass Sunstein, lui, accuse le grand public de produire des cascades de disponibilité, c'est à dire de donner, à travers la couverture médiatique des événements, une amplification démesurée à la peur irrationnelle. Daniel Kahneman pense que les deux points de vue doivent être pris en compte.

Chapitre 14: la spécialité de Tom W. Le personnage de Tom W., étudiant peu sociable, a été spécialement créé pour susciter l'image d'un stéréotype, celui du futur informaticien ou du futur ingénieur, "anti-taux de base" loin des nombreux littéraires ou sociologues en herbe. Même les étudiants et chercheurs en psychologie se laissent prendre au piège consistant à négliger le taux de base pour associer arbitrairement un trait de caractère à un domaine d'études, une profession. Les recruteurs sportifs, dans le même esprit, évaluent les chances de carrière d'un joueur de base-ball selon sa morphologie sans tenir compte des statistiques passées (voir "Money Ball" de Michael Lewis). La probabilité, impliquant raisonnements et calculs en logique et en statistique, n'est que vraisemblance une fois ramenée à l'intuition. N'importe qui préfèrera se fier à la représentativité plutôt qu'aux taux de base, soit par ignorance, soit par paresse, soit par insensibilité. Le remède tient aux principes énoncés par le révérend Thomas Bayes, à savoir: s'appuyer sur le taux de base afin de remettre en question un diagnostic.

Chapitre 15: Linda: moins, c'est plus. Le personnage de Linda souligne les erreurs de conjonction dues au conflit entre l'heuristique du jugement et la logique. Présentée comme une ancienne étudiante activiste, dans la plupart des tests effectués auprès de différents publics elle est apparue, entre autres catégories correspondant davantage à son stéréotype, comme une employée de banque féministe plutôt qu'en tant que simple employée de banque. Pourtant les employées de banque en général sont forcément plus nombreuses que les employées de banque féministes. La probabilité que Linda soit une simple employée de banque est donc plus importante. Et nous serions arrivés à cette conclusion si une histoire concurrente n'avait pas faussé notre réponse: le passé militant de Linda, lequel nous incite à penser que moins, c'est plus.

Voir aussi l'étude de Christopher Hsee sur la comparaison de prix entre deux ensembles de vaisselle dont l'un, plus important, comprend cependant des pièces endommagées. Dans ce cas il y a plus de chances que les participants arrivent à éliminer l'erreur dans une approche conjointe, car l'argent se dénombre plus facilement, au stade intuitif, que la probabilité. Le "moins, c'est plus" se vérifie dans d'autres domaines, tels que les pronostics sportifs ou les lancers de dés ou encore le taux d'infarctus d'une population donnée, la représentation de fréquence, ou le fait de connaître le nombre d'individus, favorisant une plus grande aisance dans l'estimation. Le biais de Linda démontre une fois encore la faible vigilance du Système 2. Plausible ne veut pas dire probable.

Chapitre 16: quand les causes écrasent les statistiques. L'intuition, on l'a vu, néglige le taux de base. La fiabilité du témoin d'un accident évaluée à 80%, nous lui donnons raison à 80%. Mais, s'il prétend avoir vu un taxi bleu et que la ville compte 85% de taxis verts contre 15% seulement de taxis bleus, la réponse correcte selon la règle de Bayes ramène cette fiabilité à 41%. Nous serons plus sensibles aux taux de base causaux, en admettant par exemple que 85% des taxis verts provoquent des accidents, qu'aux taux de base statistiques fournis précédemment. L'histoire causale génère aussi des stéréotypes: les taxis verts seraient dangereux. C'est en dénonçant ces stéréotypes appliqués à des domaines tels que le marché de l'emploi, lorsque celui-ci opère des discriminations catégorielles contre les individus, que nous évoluons vers une civilisation plus juste.

Le psychologue Icek Ajzen a inventé cette notion de taux de base causal, qui a prouvé l'importance que nous attachons aux causes à l'échelle d'un groupe pour évaluer chaque individu, même si le taux de réussite d'un groupe d'étudiants à un examen n'exerce aucune influence sur la réussite individuelle de chaque étudiant en particulier. L'expérience du bon Samaritain évoquée par Richard Nisbett et Eugene Borgida montre la difficulté que représente l'enseignement de la psychologie: plus nous sommes nombreux, plus notre responsabilité se dilue et moins nous portons assistance aux personnes en danger, toutefois nous refusons d'admettre une telle idée. En revanche, si l'on présente à des étudiants en psychologie un ou deux cas avérés de non assistance à personne en danger, ils acceptent, par généralisation, de réviser leur manière de percevoir la nature humaine. "La réticence des sujets à déduire le particulier du général n'avait d'égale que leur disposition à déduire le général du particulier".

Chapitre 17: régression vers la moyenne. Mieux vaut récompenser un résultat que punir une erreur, car les fluctuations des performances tendront vers une moyenne indépendamment de la récompense ou de la punition. Les instructeurs commettent l'erreur d'ignorer le facteur chance. Succès = talent + chance. Grand succès = un peu plus de talent + beaucoup de chance. En comparant les résultats sportifs d'un jour à l'autre, on part du constat que le niveau du golfeur, par exemple, explique autant que la chance son score excellent ou mauvais le premier jour. Pour le deuxième jour, on déduit que, à niveau égal, la chance imprévisible par définition redeviendra moyenne, soit ni bonne ni mauvaise. Voilà qui suffit à éclairer un score moins bon ou meilleur, puisqu'en principe la chance ou la malchance ne durent pas.

 

Soit une corrélation parfaite entre deux facteurs, notée 1. Plus la corrélation tend vers 0, plus l'on observe une régression vers la moyenne, perspective d'un concept élaboré par Sir Francis Galton à la fin du dix-neuvième siècle, confirmé par les statisticiens de son époque. Afin d'attester que l'évaluation d'un groupe extrême, des enfants dépressifs, repose sur un traitement spécifique et non sur une régression vers la moyenne, il faut un groupe de contrôle, sans traitement ou sous placebo.

Chapitre 18: apprivoiser les prédictions intuitives. Certaines prédictions, évaluations, font appel à l'analyse, d'autres à l'intuition, d'autres encore combinent les deux facteurs. Si l'on nous demande la moyenne des notes d'une étudiante de dernière année dont on sait par ailleurs qu'elle lisait déjà à l'âge de quatre ans, nous allons suivre un processus combinant recherche de lien causal, relation avec la norme appropriée, substitution et traduction, ce qui revient à imaginer sa moyenne scolaire pour en déduire son équivalente universitaire.

D'autres séries de questions, centrées autour des qualités psychologiques d'un étudiant, ont révélé que nous attribuons la même valeur à des performances supposées qu'à de futurs résultats. Que le trimestre soit déjà terminé ou à peine entamé, nous le notons de la même façon en ne disposant que d'un minimum d'informations à son sujet, comme le fait qu'il soit intelligent par exemple. L'auteur a pu opérer le même constat dans une école d'officiers. Pour corriger une prédiction intuitive, il convient de s'écarter de la moyenne équivalente selon le degré de corrélation que nous lui attribuons. Une corrélation de 0,3 entraîne un écart de 30%, d'où la prise en compte d'une régression vers la moyenne qui réduit la marge d'erreur. L'inconvénient de modérer ainsi les extrêmes tient dans l'incapacité à envisager un futur grand succès ou un futur grand échec, mais présente l'avantage de la rationalité, donc de la prudence. Le Système 1 fait preuve d'une trop grande assurance et le Système 2 peine à appréhender la régression vers la moyenne.

 

Troisième partie: l'excès de confiance en soi. Chapitre 19: l'illusion de compréhension. Par "erreur de narration", Nassim Taleb entend que nous nous focalisons sur les événements saillants pour donner du crédit à une histoire au détriment de toutes les informations que nous ignorons. Ainsi, face au formidable succès de Google, nous surestimons le talent des entrepreneurs et nous sous-estimons la chance. De même, nous ne savions pas vraiment qu'une crise financière éclaterait en 2008. Tout au plus en avions-nous envisagé la possibilité. [Faux: la crise des subprimes remonte à 2007, mauvais exemple Monsieur Kahneman.]

L'erreur de narration nous pousse également à employer un vocabulaire dont le poids excède la valeur de notre jugement. Le biais rétrospectif, quand l'issue d'une expérience modifie notre point de vue, a pour effet de nous faire oublier notre ancienne façon de penser. Nous nous comportons selon le plus récent changement opéré, en négligeant parfois le caractère inadapté de celui-ci aux nouvelles situations. Un pari à haut risque, si couronné de succès, nous aveugle au point de nous amener à saluer l'audace d'un dirigeant téméraire, d'un décideur irresponsable, là où l'échec de ce pari nous aurait davantage ouvert les yeux. Nous passons à côté de tout ce qui échappe au contrôle, pour ne considérer que le style d'un PDG et ses méthodes de management. Résultat: nous pensons à l'envers. Pour nous, une société bat de l'aile à cause de la rigidité de sa direction, là où c'est l'échec qui nous donne l'impression d'une rigidité. Jim Collins et Jerry L. Porras, les auteurs de "Bâtir pour durer", n'ont pas toujours tort dans leur analyse des clés du succès entrepreneurial, mais ils exagèrent l'importance du rôle joué par une bonne gestion. Cette dernière reste nécessaire mais ne suffit pas à expliquer le succès ou l'échec.

Chapitre 20: l'illusion de validité. Son expérience en tant que psychologue au sein de l'armée israélienne a enseigné à l'auteur ce qu'il appelle l'illusion de validité, soit une trop grande confiance en un jugement fondé sur une première impression ayant servi à élaborer une histoire cohérente, comme lorsqu'il s'agit d'évaluer les qualités de meneurs des membres d'une nouvelle équipe de soldats lors d'un test stressant. L'illusion de talent, elle, repose sur une série de bons résultats attribués à une expertise effectuée dans l'ignorance des faits statistiques. Sur un marché boursier efficace, une décision raisonnée a autant de valeur qu'un pari hasardeux. Plus les succès se maintiennent dans la durée, indépendamment des fluctuations, plus le talent se confirme. Autrement, ceux qui se prétendent talentueux refusent simplement d'admettre à quel point ils ont eu de la chance.

Les compétences et la culture professionnelle contribuent à entretenir ces illusions. Voir "Une marche au hasard à travers la Bourse" de Burton Malkiel. "Au bout du compte, les experts ne sont que des hommes. Fascinés par leur propre génie, ils détestent avoir tort" (page 266). À l'aune des éléments qui échappent à notre analyse, le monde ressort imprévisible. Selon l'essai d'Isaiah Berlin consacré à Tolstoï, on déduira qu'il vaut mieux être un renard qu'un hérisson.

Chapitre 21: les intuitions contre les formules. Dans son opuscule "Prédiction clinique et prédiction statistique: analyse théorique et étude des preuves", Paul Meehl avait démontré que, en matière de prévisions chiffrées, un algorithme a plus de poids que les appréciations subjectives des cliniciens. Seule une "jambe cassée" autorise à passer outre une formule simple, car en général la complexité limite la validité dans ces cas-là, l'inconstance humaine aidant. L'efficacité des combinaisons de quelques variables notées de 0 à 2 a sauvé des milliers de vies dans le domaine de la maternité: rythme cardiaque, respiration, réflexes, tonicité musculaire et couleur. Robyn Dawes a ainsi mis à jour une fiabilité supérieure à la régression multiple utilisée dans les sciences sociales.

L'hostilité aux algorithmes s'explique par la préférence généralement attribuée aux procédures naturelles plutôt qu'artificielles. Cependant, plus ils font leur preuve, plus la résistance à leur encontre s'atténue. Quelques traits de caractère suffiraient ainsi à évaluer l'aptitude d'un soldat, dont la responsabilité, la sociabilité, la fierté masculine. L'intuition de l'interrogateur s'affirmerait comme une valeur ajoutée. Ces conclusions s'appliqueraient dans d'autres domaines, tels que le recrutement commercial prenant en considération les compétences techniques du candidat, sa personnalité engageante ou encore sa fiabilité, sur une échelle de 1 à 5. Il y a plus d'incertitude à se fier à sa seule intuition.

Chapitre 22: Daniel Kahneman et son contradicteur Gary Klein, spécialiste de la Prise de Décision Naturaliste, ont travaillé ensemble pour examiner l'intuition dans les expertises, sa marge d'erreur et de réussite. Contrairement à eux, Malcolm Gladwell, auteur de "La force de l'intuition", conclut à l'impossibilité de déceler la cause d'une intuition fondée. Pour Klein, à la suite d'Herbert Simon, l'intuition puise dans la mémoire les expériences dont la reconnaissance motive la prise de décision. Dans l'action, un pompier n'a pas le temps d'envisager toutes les solutions. Donc il va mettre en pratique ce qu'il a déjà vécu lors d'une précédente intervention, ajuster la méthode et, si elle ne marche pas, en choisir une autre dans le catalogue de ses souvenirs. L'intuition, c'est de la reconnaissance.

Quand on manque d'expérience, les mots et la simulation remplacent la situation concrète. Au bout de milliers d'heures de pratique, un maître en jeu d'échecs arrive tout de suite à identifier une figure et sait comment riposter. Ce mécanisme présente des similitudes avec le fameux chien de Pavlov, à cette différence près que la peur stimule l'intuition plus que ne le ferait l'espoir d'une récompense. La validité probable d'un jugement intuitif repose, comme l'acquisition des compétences, sur deux données: la régularité ainsi que la durée, caractéristiques d'un environnement prévisible.

Les experts, selon leur expérience, développent des compétences à un certain niveau et restent novices à un autre niveau. Leur spécialité ne les forme pas à la prise de conscience des limites de leur jugement. L'intuition d'un anesthésiste est en général plus fiable que celle d'un radiologue en matière de prévision, car il bénéficie d'un temps de réponse plus court. Les psychothérapeutes ont du mal à prévoir l'évolution de leurs patients dans le long terme car trop de changements entrent en ligne de compte. Dans le domaine commercial, abstenons-nous de décrire l'avenir d'une entreprise à l'aune de l'énergie déployée par ses dirigeants, cela ne veut rien dire. Enfin, il y a experts et experts: pompiers et infirmières méritent moins de scepticisme que courtiers et analystes.

Chapitre 23: la vision externe. L'échec de la rédaction d'un manuel de lycée sur la prise de décision a appris trois notions à l'auteur: la différence entre vision interne d'un projet et vision externe dans la prédiction, l'excès d'optimisme et la persévérance irrationnelle, soit la préférence accordée à la poursuite d'un objectif coûte que coûte. Bien qu'en ayant effectué une estimation raisonnable quoi qu'informelle du pourcentage d'échec et du temps de réalisation, une équipe de rédacteurs aura tendance à passer outre ce taux de base, les performances comparées des autres équipes et les aléas de la vie définissant la vision externe, pour préférer à cette dernière la vision interne, obnubilée par la conviction que chaque cas est unique et qu'il est donc préférable de se concentrer sur ses propres performances.

Les erreurs sont courantes sur l'issue d'un projet. La construction d'un bâtiment, on l'a vu, peut coûter jusqu'à dix fois plus cher que prévu au départ. Afin de tomber juste, la prévision par catégorie de référence de Bent Flyvbjerg consiste à identifier une catégorie, à connaître ses statistiques et à les ajuster en fonction des particularités internes. L'excès d'optimisme représente un danger.

Chapitre 24: le moteur du capitalisme. À condition d'éviter les biais cognitifs, l'optimisme représente un atout car une source de motivation pour soi-même et pour les autres, et ce même si les optimistes ont plus de chance qu'ils ne le reconnaissent. L'expérience donne raison aux statistiques dans la plupart des cas, quand les chances de réussite d'une entreprise reçoivent une faible évaluation au départ. À l'inverse, la reconnaissance publique d'un dirigeant réputé talentueux le pousse à une confiance en soi excessive et peut l'amener à prendre des risques inconsidérés. En nous concentrant sur nos objectifs, sur nos capacités ainsi que sur nos connaissances au détriment de ce que nous ignorons, nous sous-estimons le fait que d'autres travaillent dans le même secteur que nous. "La négligence de la concurrence a pour conséquence une saturation du marché: on voit entrer sur le marché plus de concurrents qu'il ne peut en accueillir en restant profitable, aussi leurs revenus moyens constituent-ils une perte" (page 315).

Des études ont révélé que les directeurs financiers se font une trop haute idée de leur connaissance de l'économie à travers la corrélation nulle entre leurs prévisions et la vraie valeur d'un indice d'une année à l'autre. Invariablement, leur foi dans la bonne santé du marché les amène aussi à prendre des décisions personnelles hasardeuses. C'est pourtant ce que la société attend d'eux, car l'aveu plus raisonnable de sa propre ignorance passe pour une faiblesse. La méthode pre-mortem, réunissant un groupe d'individus chargés d'imaginer les causes d'une catastrophe consécutive à l'exécution d'un plan, a pour avantage de légitimer le doute et ainsi de limiter la casse.

 

Quatrième partie: faire le bon choix. Chapitre 25: les erreurs de Bernoulli. L'économiste Bruno Frey, dans la lignée du mathématicien John von Neumann et de l'économiste Oskar Morgenstern, définit l'agent économique comme rationnel, égoïste et constant dans ses goûts, là où les psychologues décèlent des failles dans la rationalité, de la générosité et de l'inconstance chez l'Humain, à distinguer donc de l'Écon de Richard Thaler. Pour étudier la prise de décision, les économistes s'appuient ainsi sur des paris simples ("40% de chances de gagner 300 euros"). C'est la théorie de l'utilité espérée, que l'on retrouve aussi dans les sciences sociales et qui s'applique à une logique de choix.

Les psychologues, eux, ont voulu saisir les motivations des choix risqués, comme par exemple entre gagner 100 euros à pile ou face, ou recevoir à coup sûr 46 euros. Ce faisant, ils ont calqué leur approche sur la psychophysique de Gustav Fechner, suggérant une fonction logarithmique entre le stimulus physique et l'intensité psychologique, laquelle augmenterait alors toujours de la même façon. "Si, en augmentant l'énergie du son de 10 à 100 unités d'énergie physique, on augmente l'intensité psychologique de 4 unités, alors une nouvelle augmentation d'intensité du stimulus de 100 à 1000 accroîtra également l'intensité psychologique de 4 unités" (page 327).

Avant Fechner, Bernoulli avait cherché une fonction entre physique et psychologie, en s'intéressant à l'utilité de la richesse. Ses prédécesseurs pensaient que les parieurs préféraient la valeur espérée à la certitude du gain. "Par exemple, la valeur espérée de 80% de chances de gagner 100 euros et 20% de chances de gagner 10 euros est: 82 euros (0,8 x 100 + 0,2 x 10)" (page 328). Bernoulli a souligné que nous détestons prendre des risques. Ainsi nous préférons toujours la certitude d'un don de 80 euros, au lieu de l'éventualité incertaine de gagner 2 euros de plus. Nous payons une assurance. Il explique cette aversion au risque par ce que nous appellerions aujourd'hui la valeur marginale en baisse de la richesse. On obtient plus de points d'utilité en passant de 1 million à 2 millions qu'en passant de 9 millions à 10 millions. Il en découle que nous écartons les chances égales de gagner 1 ou 7 millions, pour toucher à la place 4 millions avec certitude. "L'homme moins riche paiera volontiers une prime pour transférer le risque vers le plus riche, et c'est l'essence même du métier d'assureur".

Cependant, la théorie ne prend pas en compte l'historique, ignore les situations où une personne risque de perdre ce qu'elle a tout en se retrouvant confrontée au même type de choix. Si Jack et Jill ont chacun 5 millions mais que l'un avait 1 million et l'autre 9 millions, leur bonheur n'est pas le même.

Chapitre 26: la théorie des perspectives. Partant d'un désaccord avec le modèle de Bernoulli, la théorie des perspectives pose que, si nous préférons l'assurance du gain au pari, quand les choix se présentent tous sous un mauvais jour nous surmontons notre peur de perdre. Notre regard sur le risque évoluerait donc, selon notre certitude soit de gagner 900 euros, soit de les perdre. Trois principes résument ce retournement de situation: le point de référence neutre, soit le bol d'eau tiède entre le bol d'eau chaude et le bol d'eau froide; la baisse de sensibilité, soit une moindre différence entre 900 et 1000 euros qu'entre 100 et 200 euros; l'aversion à la perte, soit l'identification de l'urgence de la menace.

En psychologie, le plaisir de gagner ainsi que le sentiment contraire auraient plus d'importance que l'argent lui-même. Matthew Rabin va plus loin en montrant l'absurdité qui consisterait à refuser un pari à 50% de chances de perdre 200 euros contre 50% de chances de gagner 20000 euros. La déception et le regret contrebalanceraient la théorie des perspectives, néanmoins jugée favorablement pour son efficacité.

Chapitre 27: l'effet de dotation. Les courbes d'indifférence en économie classique établissent que, entre deux produits jugés aussi avantageux l'un que l'autre au départ, le choix en faveur de l'un ou de l'autre demeure réversible à n'importe quel moment. La théorie des perspectives révèle au contraire que le passage éventuel d'un choix à l'autre dépend de l'historique. Le statu quo présente l'avantage psychologique de n'occasionner ni gains ni pertes. Ainsi nous préférons garder notre salaire plutôt que de l'échanger contre son équivalent en jours de congé. En négoce classique, on échange facilement une marchandise prévue à cet effet, alors qu'un objet destiné à être utilisé aura tendance à être surestimé par son propriétaire, qui a cherché à se le procurer au plus bas prix.

L'économie comportementale a montré que les vendeurs les plus expérimentés résistaient davantage que les autres à cet effet de dotation. Ils lâchent prise plus facilement car, à l'instar des traders, ils se demandent à quel point ils veulent obtenir l'avantage qui se profile à l'issue de la négociation. Les pauvres suivent une logique similaire, mais sous la contrainte de leurs faibles revenus. Il existe également des différences culturelles qui entrent en ligne de compte. L'effet de dotation ne se manifeste pas de la même façon dans tous les pays, ni avec la même intensité.

Chapitre 28: événements négatifs. "Le concept de l'aversion à la perte est sans doute la contribution la plus significative de la psychologie à l'économie comportementale" (page 360). Nous nous montrons plus réceptifs à l'hostilité, à la menace ou au dégoût qu'à la satisfaction pour porter un jugement global, même si le point de référence entre ce qui nous paraît bon ou mauvais fluctue selon les circonstances. La théorie de la perspective a mis en lumière les plus grands efforts fournis par les professionnels quand ils risquent une perte: un chauffeur de taxi un jour de beau temps ou un golfeur qui vise le par. Nos avantages remis en cause, nous nous trouvons plus affectés par nos concessions que renforcés par nos victoires, et nous déployons plus d'efforts à nous défendre qu'à attaquer. C'est ce que font salariés et syndicats face aux plans de licenciements. Ce conservatisme nous protège.

Le public considère salaires et prix comme des points de référence pour déterminer si une entreprise se conduit avec équité, en distinguant ce qu'elle peut faire de ce qu'elle doit faire. Un employé exigera de garder la même paie si le marché se porte moins bien, en revanche son remplaçant n'a aucun droit sur cette revendication. Si les profits du magasin déclinent, une baisse généralisée des rémunérations ne changera pas davantage l'opinion. De plus gros bénéfices n'entraînent pas automatiquement des salaires plus élevés. Là aussi la plupart des sondés acquiescent, tout en préférant bien sûr les patrons les plus généreux. Ces études ont remis en cause l'égoïsme identifié par les économistes.

Chapitre 29: le "Fourfold Pattern". L'effet de possibilité, soit le passage de 0% de chances à 5%, nous pousse à jouer à la loterie. L'effet de certitude, soit le passage de 95% à 100%, nous fait craindre plus que de raison l'impact des 5% d'échec le cas échéant. Reste que, en sciences économiques et sociales, la définition de l'agent rationnel se borne à un jugement strictement fondé sur l'étude des probabilités. Le paradoxe d'Allais établit conjointement une préférence pour le plus gros gain quand les probabilités sont voisines et une préférence pour un gain plus petit quand la certitude est totale. Hormis 0% et 100%, on observe un écart important entre probabilité et poids décisionnel. La peur d'échouer crée une asymétrie qui remet en cause la rationalité, un tel sentiment n'étant pas proportionnel à la probabilité.

D'où un schéma à quatre entrées ("Fourfold Pattern"): en haut à gauche, refus d'un pari à 95% de gagner, par peur de la déception; en haut à droite, acceptation d'un pari à 95% de chances de perdre, par réduction de la sensibilité ainsi que du poids décisionnel, de l'énergie; en bas à gauche, acceptation d'un pari à 5% de chances de gagner, par effet de possibilité; en bas à droite, refus d'un pari à 5% de chances de perdre, par sécurité. Le juriste Chris Guthrie a pu vérifier que ce schéma s'appliquait aussi aux tribunaux. Plus on prend d'assurances, plus le coût s'élève. Moins on prend de risques, moins on gagne.

Chapitre 30: les événements rares. L'émotion amplifie notre image d'un événement. Même dans l'improbabilité, nous le redoutons s'il s'agit d'un tsunami ou d'un attentat terroriste. La loterie fonctionne de la même façon, mais sur un mode gratifiant. Nous surestimons les chances, soit en nous focalisant sur l'échec en cas de peur, soit en nous laissant aveugler par la réussite en cas d'enthousiasme, ce qui nous amène à augmenter nos mises dans les paris. Quand on surestime, on surévalue. Contrairement à la théorie de l'utilité, en théorie de la perspective nos décisions sont moins affectées quand les probabilités varient. Mais, à égalité, les deux théories passent outre la nature de l'événement. Le jugement se calque moins sur les probabilités dans les histoires de cœur que dans les affaires d'argent, car dans le deuxième cas il suffit de suivre les chiffres. De plus, si deux émotions d'intensité différente s'accompagnent du même poids décisionnel, au bout du compte il faut chercher à la décision une autre cause que l'émotion.

Qu'il soit question d'argent ou de sentiments, un élément saillant, comme l'image d'une grande enveloppe bleue ou d'un vase en verre, diminuerait notre attention aux probabilités. Notre part émotionnelle a certes tendance à grossir le trait, toutefois ce qui la motive, au fond, tiendrait à la représentation nette d'un objet. Même ému, on se décide moins face au flou et à l'abstraction. Quand nous choisissons une urne à 8 boules gagnantes sur 100 contre une urne à 1 boule gagnante sur 10, nous négligeons le dénominateur pour ne voir que le nombre de boules gagnantes. Cette même négligence nous incline à préférer les fréquences, de type "1 individu sur 1000", aux pourcentages, de type "0,1%". Les professionnels de la communication en ont bien conscience lorsqu'il s'agit de solliciter un budget ou de plaider une cause.

La théorie des perspectives va de paire avec les choix issus de la description: "5% de chances de gagner 12%". Sous l'effet de possibilité, nous surestimons nos chances de gagner. Les choix issus de l'expérience requièrent un autre regard. Si un Californien décide de ne prendre aucune mesure préventive chez lui contre un tremblement de terre, c'est parce qu'il n'a jamais lui-même vécu de séisme. Donc soit on surévalue par crainte, par image nette, par représentation concrète ou par rappels explicites interposés, soit on ignore par manque d'expérience. Dans tous les cas il y a lieu de s'inquiéter, pour nous-mêmes et pour la planète.

Chapitre 31: quelle politique en matière de risque? Face à deux décisions impliquant chances de gain et risques de perte, l'Humain aura tendance à cadrer en gros plan, envisageant deux choix séparés à la suite, là où l'Écon optera pour un cadrage en grand angle, soit une décision globale à quatre options dont une dominante. Cette stratégie se révèle payante, notamment dans le trading, qu'illustre encore le problème de Paul Samuelson, soit un ami refusant de gagner 100 dollars à pile ou face s'il doit risquer d'en perdre 200, à moins de pouvoir compter sur la promesse de réitérer 100 fois le même pari, avec par conséquent une espérance mathématique de 5000 dollars et 1 chance sur 2300 de perdre de l'argent. En combinant vision externe et politique en matière de risque, donc en intégrant un choix risqué dans un projet plus global, les décideurs surmontent leurs excès d'optimisme et de pessimisme.

Chapitre 32: à l'heure des comptes. L'auteur pense que, à l'exception des pauvres, le gain d'argent trouve sa principale motivation dans l'estime de soi. Les comptes mentaux incitent les Humains, et non les Écons, à revendre des titres gagnants plutôt que de liquider leurs affaires déficitaires. L'effet de disposition entraîne le sophisme des coûts irrécupérables, identifié dans les sociétés sous le nom de "problème principal-agent". La peur de l'échec explique pourquoi les managers s'obstinent dans leurs mauvaises décisions, d'où l'intervention des conseils d'administration pour envisager leur remplacement. Le même phénomène se rencontre dans les mariages qui perdurent malgré la mésentente, ou encore dans les recherches scientifiques qui ne mènent nulle part.

Il convient de distinguer les regrets liés à un mauvais choix inhabituel, des reproches, provoqués par l'habitude des mauvais choix quand ils débouchent sur un événement malheureux. Regrets et reproches se superposent lors d'une prise de décision dans un contexte exceptionnel, comme celui d'un médecin prescrivant un traitement expérimental au péril de ses patients. Voilà pourquoi nous préférons généralement les choix par défaut. Nos sentiments nous font identifier la norme de référence. Le chapitre se termine par un argumentaire en faveur de la négociation du risque, en nous alertant sur les coûts du principe de précaution communément admis en Europe.

Chapitre 33: les renversements de préférence. En vision inter-sujet, externe, nous considérons que le lieu d'un crime n'a aucun impact sur le montant de l'indemnisation des victimes. En vision intra-sujet, interne, c'est le contraire, exemple typique d'un renversement de préférence. Entre un pari sûr et un pari comportant plus de risques, nous choisissons le pari sûr; mais si nous devons revendre l'un des deux paris, nous optons pour celui qui, même risqué, rapporte le plus d'argent. Les expériences menées en ce sens se sont heurtées aux convictions des économistes mais ont contribué à ouvrir le dialogue entre leur discipline et la psychologie.

Les différences de catégorie augmentent l'instabilité. En évaluation simple, nous donnerons peut-être plus pour la cause des dauphins que pour celle des agriculteurs, tandis qu'en évaluation conjointe la cause humaine, la deuxième donc, prendra le dessus. Selon l'hypothèse d'évaluabilité de Hsee, un nombre a besoin d'une comparaison pour donner lieu à une évaluation. La charge émotionnelle impliquée dans l'évaluation simple peut conduire à des injustices flagrantes dans la comparaison entre deux affaires.

Chapitre 34: les cadres et la réalité. La réalité se définit par l'équivalence entre un gain et la formulation de ce gain en termes de perte. Dans un match France/Italie, la défaite de la France correspond à la victoire de l'Italie. Une majoration sur paiement à crédit, en cas de paiement différencié, donne lieu à une remise sur paiement comptant. Garder une certaine somme d'argent dans un pari revient à perdre la différence. Le pourcentage de chances de survie à une opération chirurgicale implique un pourcentage de risques de décès.

Mais la charge émotionnelle diffère d'une perception à l'autre, à cause du goût pour la réussite et de l'aversion pour l'échec, constituant un cadre de la réalité, que l'on arrive ou non à déceler ce cadre selon les conditions d'une expérience de psychologie ou en situation directe. Soit les participants se conforment au cadre, activation du complexe amygdalien en neurologie et en neuro-économie; soit ils résistent et entrent en conflit avec lui, activation du cortex cingulaire antérieur; soit, pour les plus rationnels et les moins nombreux, ils associent l'émotion et le raisonnement, activation d'une zone frontale du cerveau.

L'économiste Thomas Schelling a montré que la préférence morale systématique en faveur des pauvres menait parfois à des positions contradictoires, par exemple au sujet des réductions d'impôts et des majorations par enfant à charge. Certains cadres apparaissent meilleurs que d'autres, comme ceux incitant les sujets à intégrer la notion de coût irrécupérable. D'autres induisent en erreur, comme les milles par gallon pour la consommation de carburant, auxquels ont préfèrera les gallons par mille ou les litres aux 100 kilomètres. Cocher une case en faveur ou non du don d'organes sur son permis de conduire bouleverse en outre les statistiques liées aux dons d'organes d'un pays à l'autre. S'il faut cocher une case pour s'opposer à ce don, le nombre de donneurs l'emportera dans les pays validant cette procédure. "Ils vous demandent de cocher une case pour vous désabonner de leur liste de diffusion. Cette liste serait bien plus courte s'ils vous demandaient de cocher une case pour s'abonner" (page 450)!

 

Cinquième partie: les deux facettes du moi. Chapitre 35: les deux facettes du moi. Jeremy Bentham a défini l'utilité par l'hédonisme. Cette acception coïncide avec l'utilité espérée si les objectifs de l'agent économique ont un rapport direct avec nos goûts personnels. L'utilité de décision se base sur un ratio pour accorder une plus grande valeur à un nombre, tandis que l'utilité expérimentée, présentée comme plus cohérente, se tient à une addition ou à une différence. On devrait toujours payer la même somme pour le même gain d'utilité expérimentée.

Les expériences inspirées de l'hédonimètre, instrument imaginé par Francis Edgeworth au dix-neuvième siècle, amènent à se demander s'il vaut mieux diminuer l'intensité de la douleur, quitte à prolonger une intervention médicale, ou au contraire abréger, quitte à laisser au patient un souvenir plus terrible. Le moi expérimentant, quant à lui, s'effacerait au profit du moi mémoriel. La règle "pic-fin" et la négligence de la durée tendent vers la préférence pour une douleur longue mais qui se termine bien, au détriment d'un désagrément plus bref et plus intense. D'où une incohérence de l'esprit humain.

Chapitre 36: la vie est une histoire. Nous aimons les histoires qui se terminent bien, avec une amélioration progressive et un dénouement parfait. Nous aimons moins les histoires heureuses qui durent plus longtemps et qui déclinent, même si la fin n'est pas malheureuse. Cette préférence illustre l'importance que nous attachons à la règle du pic-fin, moyenne entre l'intensité de la sensation au point culminant et l'intensité de la sensation à la fin, dans la négligence de la durée. Pour les mêmes raisons, le moi mémoriel préside à nos vacances. Les souvenirs conditionnent la décision de retourner ou non sur un site touristique. La perspective de l'amnésie nous pousse à rejeter l'expérience par anticipation, rendant notre moi expérimentant étranger à nous-mêmes.

Chapitre 37: le bien-être expérimenté. Une méthode d'évaluation du bien-être attachée à l'expérience vécue chercherait, du moins dans un premier temps, à écarter le point de vue du moi mémoriel. C'est là qu'intervient le flow ou flux, concept de Mihaly Csikszentmihalyi désignant l'implication totale dans une activité bien connue des artistes. L'échantillonnage aléatoire des expériences invite les participants à noter l'intensité de leurs sentiments à différents moments de la journée. La méthode de reconstruction de la journée (DRM), plus pratique, combine récit, sélection d'activités, liste des personnes présentes puis intensité des sentiments avec leur durée.

"Nous avons découvert que les Américaines passaient 19% du temps dans un état déplaisant, soit un peu plus que les françaises (16%) ou les Danoises (14%)" (p. 473). C'est l'indice U, pour Unpleasant. "La plus grosse surprise était l'expérience émotionnelle du temps passé avec des enfants qui, pour les Américaines, était un peu moins agréable que le ménage. Nous avons trouvé là un des rares contrastes entre les Françaises et les Américaines: les Françaises passent moins de temps avec leurs enfants mais l'apprécient plus, peut-être parce qu'elles ont un meilleur accès à des garderies et passent moins de temps l'après-midi à conduire les enfants d'une activité à l'autre" (page 474).

L'humeur du moment fluctue selon les situations. Améliorer les moyens de transport et favoriser les loisirs actifs contribueront à réduire l'insatisfaction éprouvée. Les instituts de sondages ont appris à intégrer ces données, confirmant l'évidence selon laquelle les revenus influencent le bien-être expérimenté. Par contre, l'auteur fut surpris de découvrir que, au-delà de 75000 dollars, les revenus augmentent la satisfaction mais pas l'expérience du bien-être. Notre capacité à aimer les petits plaisirs de la vie s'affaiblirait à cause de notre habitude du luxe.

Chapitre 38: penser à la vie. Le déclin du mariage au fil des ans s'explique par une baisse d'attention. L'effet cumulé du bonheur et de la nouveauté s'estompe avec les années. Sur la question complexe du bonheur en général, nous répondons à une autre question plus simple. Le mariage n'en fait pas partie, car les avantages et inconvénients respectifs de la vie de célibataire et de la vie conjugale s'équilibrent dans l'opinion des sondés, y compris les femmes. Pas de corrélation statistique entre situation et satisfaction, à cause d'une trop grande disparité dans le rapport d'un individu à l'autre avec les paramètres multiples de l'existence. L'argent a toujours un impact sur la satisfaction, surtout en tant qu'objectif à long terme. Les objectifs jouent toujours un rôle déterminant.

Il faut donc adopter une approche hybride de la vie: vivre sa vie et penser à ce que l'on veut vivre, pour un bien-être à deux facettes. Quand nous pensons à la satisfaction que nous apportent un lieu ou un objet que nous aimons, nous pouvons exagérer cette satisfaction, expliquant ainsi malgré nous notre réticence à vouloir en changer, d'où une illusion de concentration, source de miswanting ou de mauvais choix par erreur de prévision affective. À l'exception des situations extrêmes, on s'habituerait à tout, et on se lasserait moins des activités dont les interactions nous rappelleraient en permanence le bien-être que nous éprouvons.

Conclusion. Le Système 2 a construit le moi mémoriel à l'aide du Système 1, d'où une négligence des aspects temporels au profit des événements saillants. En pondérant l'histoire par la durée, le souvenir s'offre la chance de se réconcilier avec l'expérience et s'ouvre sur un projet collectif plus ambitieux, celui de la prise en compte d'un indice de la souffrance dans les décisions politiques. Si Milton Friedman et l'École de Chicago postulent [dans une confusion fallacieuse entre personne physique et personne morale, particuliers et entreprises privées] que l'individu doit rester libre tant que ses actes ne nuisent pas à autrui, la remise en cause de la rationalité par les auteurs de "Nudge", Richard Thaler et Shlomo Bernatzi, adeptes du paternalisme libertarien, va plus loin en se proposant d'aider les humains d'une manière non intrusive, et d'obliger gouvernements et entreprises à fournir au public l'information la plus claire et la plus simple possible. Les intuitions du Système 1 ne deviennent sources d'erreurs et de biais cognitifs que dans la mesure où les raisonnements du Système 2 abondent toujours dans son sens. Quand une situation pose des problèmes d'interprétation, la solution consiste à ralentir.

 

Critique du livre. Une remarquable somme psychologique malgré quelques écueils dangereux, qui ont toutefois le mérite de valoriser le lecteur en l’impliquant activement dans l’exercice critique. Avec rigueur scientifique, chaque chapitre montre les limites de l’intelligence émotionnelle et intuitive, sans pour autant nier ses qualités par ailleurs ni son sens pratique au quotidien. Certaines failles de la démarche statistique doivent cependant nous alerter et nous inciter à relativiser le parti pris en sa faveur. Commençons par un exemple concret: quelqu’un qui optera pour 3400 euros tout de suite est-il forcément plus impatient qu’un autre préférant attendre un mois pour toucher 3800 euros? Des événements sans rapport direct avec la psychologie peuvent interférer, comme un besoin urgent d’argent pouvant affecter les personnes les plus posées. Ne pas oublier que certains sujets réfléchissent plus que d'autres, et que l'influence de notre lieu de vote sur nos choix électoraux implique un degré d'inconscience plus élevé que les associations de mots d'un même contexte.

Plus avant, la science psychologique n’a pas entièrement élucidé le mystère de la créativité humaine mais nous aide à mieux entrevoir les facteurs qui entrent en ligne de compte. L’aisance cognitive et la bonne santé de notre mémoire associative certes stimulent l’élan créatif mais ce dernier, paradoxalement, se nourrit de logique, de méfiance et de tristesse: l’art n’est pas que spontanéité, ouverture, allégresse, il est aussi construction rigoureuse, misanthropie, douleur existentielle. Le chapitre 5 consacré à l’aisance cognitive aborde la créativité psychologique au quotidien en occultant la créativité au sens artistique du terme, pourtant déterminante dans la compréhension de l’esprit humain. Il est dommage d’avoir abordé ce sujet sans avoir touché un mot, à ce stade, des spécificités du processus artistique pourtant riche en enseignements touchant au propos du livre.

Plus généralement, de même que le recours systématique à l’intuition peut s’avérer source d’erreurs, de même l’affirmation inconditionnelle de la pensée statistique peut nous éloigner de l’étude parfois nécessaire des phénomènes au cas par cas pour en saisir les véritables causalités. La chance ne suffit pas à tout expliquer même si elle entre en ligne de compte: tout effet a forcément une cause. Ainsi quand l’auteur écrit, à la fin du chapitre 6: "Elle ne peut pas accepter qu’elle n’a simplement pas eu de chance; il lui faut une histoire causale. Elle va finir par penser que quelqu’un a saboté intentionnellement son travail", on peut lui rétorquer: peut-être que le travail de cette femme a été saboté; jusqu’à preuve du contraire cette hypothèse reste à envisager même si elle n’est pas la seule. Et nous aussi, les hommes, pouvons connaître ce genre de situation. Il serait intéressant de voir comment Daniel Kahneman réagirait, lui à qui tout semble réussir, dans une situation de possible malchance ou de possible sabotage.

Dès la fin de la première partie, le lecteur attentif se sentira déjà mieux armé pour répondre correctement aux tests proposés. Finalement, s’il ne tombe pas dans le panneau de l’heuristique en 3D, nul besoin pour cela d’être un artiste visuel. Il suffit de mettre en pratique ce que l’auteur a développé précédemment, de se demander, ce qui semblait moins évident au début: "Où est le piège"? Méfions-nous alors d’une trop grande assurance dans notre lecture et voyons l’ouvrage comme une occasion de tester ce qu’il nous apprend. L’avons-nous bien interprété ou nous livrons-nous à une extrapolation hors de propos? S’il peut paraître réducteur d’expliquer une orientation politique par une préférence affective, au risque de retomber dans une dichotomie primaire entre objectivité et subjectivité, une telle explication a néanmoins démontré ses fondements, sa pertinence, à travers de nombreux exemples. Saisissons donc l’opportunité qui nous est donnée d’apprendre à devenir plus rationnels.

À cette fin, déplorons que l’auteur n’ait pas consacré davantage de pages à définir plus précisément le concept de hasard, autre pilier de la compréhension des biais cognitifs. Il nous laisse ainsi le soin, par déduction, d’identifier les événements aléatoires comme une absence de causalité non pas dans l’absolu mais dans la limite des informations dont nous disposons. Le hasard, c’est une cause inconnue, complexe, qui nous échappe. Nous devons effectivement admettre son éventualité en l’absence de preuve et, selon le contexte, l’opportunité de prolonger une enquête ne se justifie pas toujours. La relative omission autour de ce problème dans le livre s’explique par le fait que ni la psychologie, ni les statistiques ne suffisent à cerner la nature et le fonctionnement de la chance ou de la malchance. Il s’agit d’un autre domaine d’étude à part entière, référence incertaine plutôt que partie intégrante de la psychologie cognitive.

Le biais de l’ancrage et son analyse révèlent des présupposés, côté scientifique, dont la perspective nous inviterait, en retour, à nous livrer à une psychologie des psychologues. Car leurs observations suite aux expériences déjà menées contribuent à dessiner un horizon d’attente susceptible de conditionner leurs expériences futures. Ce qu’ils attendent de nous en viendrait même à prendre le pas sur leur absence de préjugés. Eux-mêmes concluent au déterminisme de l’environnement, comment échapperaient-ils à l’ancrage que constitue leur milieu universitaire, sinon par une prise de conscience dont l’énoncé n’apparaît pas dans le livre? Nulle part l’auteur n’envisage la possibilité, à son niveau, de se retrouver en position de victime de ses propres idées reçues au sujet des personnes qu’il étudie et de leurs réactions. Pourquoi le ferait-il, du reste, puisque tout lui donne raison?

Dans un cercle vicieux, le contexte perdure et se reproduit à travers la validation des expériences qui, de statistiques en tentations normatives, finissent par se comporter en pressions sur les individus pour les obliger à se conduire de manière moins rationnelle. Il ne faut pas oublier que l’environnement humain résulte d’une longue construction inconsciente, affectant jusqu’aux cercles les plus savants. D’où un fatalisme, même raisonné, du psychologue dans sa vision de l’individu en général mais pas dans le regard qu’il porte sur sa propre condition d’observateur statisticien. D’où aussi un développement absent du chapitre consacré au biais des ancres, développement qui aurait pourtant gagné à y figurer, afin de souligner l’absence de méthode caractérisant toute estimation mémorielle effectuée à partir d’un ancrage aléatoire, que cette estimation demande ou non un effort délibéré.

À l’échelle concrète de la vie quotidienne, la rationalité défaillante de la nature individuelle serait moins en cause que celle de l’argent, ou plus exactement du caractère arbitraire du lien établi entre l’argent et les marchandises dont ce dernier représente la valeur. En l’absence de méthode, le constat s’impose également à toute quantité appréhendée avec incertitude et approximation: distance, durée, vitesse, température, etc. non seulement à cause de notre part de rationalité fragile, dont l’auteur a raison de souligner le danger, mais aussi à cause de ce que l’expérience en général et l’expérience psychologique en particulier nous éloignent d’une approche mesurée, fondée, motivée, dans la résolution d’un problème faisant appel à une notion d’équivalence entre deux domaines différents. Pourquoi? Parce que l’expérience psychologique se manifeste elle-même comme un effet d’ancrage, dans l’intimidation du sujet supposé profane face au meneur de l’étude légitimé par son statut et par ses diplômes, aussi involontaire que soit cette intimidation.

Ainsi scolairement conditionnés, même les spécialistes se retrouvent en position de trahir des réponses infantiles, en rapport avec un environnement d’infantilisation plus global, caractérisé par l’absence de méthodes pour calculer des vitesses ou des prix, ou par l’ignorance de ces méthodes quand elles existent. Toute personne confrontée au questionnaire d’une étude psychologique devrait envisager l’option consistant à refuser d’y répondre, ou à se reconnaître dans l’incapacité de le faire faute de référence, d’appui satisfaisant. Car toute interrogation suscitant des réponses non rationnelles ne peut qu’en conclure au manque de rationalité de l’individu. C’est d’ailleurs ce qu’elle vise. En focalisant notre attention sur nos propres défaillances, d’un côté elle nous rend service mais de l’autre elle détourne notre attention des aberrations présentes non plus à notre niveau individuel mais au niveau collectif, y compris celui de la soi disant autorité, fût-elle illégale, illégitime et autoproclamée, du pouvoir relationnel, politique et financier, dans ses pires travers et ses pires abus.

Rendons justice à l’auteur qui a quand même pris le soin de nous alerter sur les méfaits de la communication de masse véhiculée par les grandes enseignes commerciales. En revanche il s’est bien gardé de fustiger l’absurdité du colonialisme et de l’impérialisme, hors sujet qui démontrerait cependant les limites de la psychologie dans la compréhension des dérives qu’il serait bien réducteur, pour ne pas dire faux, d’imputer à la seule nature individuelle. Le problème humain reste un problème collectif. Dans cette optique, le social mérite la stigmatisation plus que l’individu, ce qui ne dispense pas ce dernier d’assumer ses responsabilités. Le monde se présente à nous comme une injonction, celle de payer le prix de nos actions, aussi sommes-nous libres car autrement nous ne pourrions être ainsi tenus pour responsables. La science psychologique, à bon droit, nous enseigne à quel point le contexte nous conditionne et s’attaque parfois à notre libre arbitre. À nous de défendre ce dernier, de prouver qu’il existe, en tirant de cet enseignement les leçons qui s’imposent.

Reconnaître par exemple, à propos des effets d’ancrage, que le plafond d’indemnisation exigible par les victimes sert les grands groupes autant qu’il dessert les petits, montre que la même loi appliquée uniformément produit dans certains cas l’effet pervers d’une justice à deux vitesses, d’un monde à deux vitesses non plus au sens propre mais au sens figuré autant que péjoratif. Puisque les grandes négociations ne se comparent guère aux petites, la menace de quitter la table face à une première offre trop élevée, stratégie préconisée par l’auteur, tient d’autant plus quand les enjeux s’élèvent que cette stratégie s’effondre une fois ramenée au commerce de rue et à son marchandage. Preuve que le pouvoir de nuisance d’une organisation, induisant une plus grande violence dans les réactions de part et d’autre, est proportionnelle non pas au manque de rationalité de l’individu mais à l’importance quantitative que prend cette organisation au fur et à mesure de son développement. L’autocritique, sujet du livre, et la critique du monde, hors sujet, doivent se compléter pour nous rendre plus forts.

Attention aux interprétations téméraires pouvant résulter, à notre niveau de lecteurs, d’une assimilation trop rapide des conclusions de certains chercheurs, comme celle de l’article "Depression and reliance on ease-of-retrievial experiences" de Rainer Greifeneder et Herbert Bless, expliquant par l’absence de dépression la facilité à "suivre le mouvement". Une personne vigilante n’est pas dépressive pour autant. De même, à la formulation: "Ces derniers temps, elle a regardé trop de films d’espionnage, donc elle voit des complots partout", on ne manquera pas de rétorquer que l’existence des films d’espionnage ne prouve pas l’inexistence des complots. Voir Kurt Cobain: "Ce n’est pas parce que vous êtes paranoïaque que personne ne vous poursuit en réalité". Et, par ailleurs, quoi qu'en disent loi des petits nombres et loi des grands nombres, moins les élèves sont nombreux dans une classe, mieux le suivi personnalisé de chacun fonctionne.

Prenons le cas des politiques environnementales évoquées dans le chapitre 13 sur les rapports entre risque et disponibilité, suite à l’affaire Love Canal. Les inquiétudes du grand public n’ont pas toujours une origine purement subjective, car quand des déchets susceptibles de polluer les cours d’eau sont reconnus, à la base, comme toxiques, il s’agit bien d’une donnée objective. Le débat autour des effets de l’écho médiatique sur l’opinion concerne bien la psychologie, par contre cette dernière occulte le danger dans sa dimension concrète. Les mesures destinées à soustraire l’environnement et la population à toute toxicité doivent être appliquées quoi qu’il en soit et aussi coûteuses soient-elles, sinon les gouvernements, sous la pression de tel ou tel lobby financier pouvant corrompre la communauté scientifique, ont le champ libre pour nous faire admettre l’inadmissible. Cet effet pervers, pourtant d’une évidente plausibilité, n’a pas été mentionné. Un bon point cependant, l’auteur reconnaît aux non spécialistes la pertinence d’introduire des distinctions nuancées (accidents subis / accidents provoqués) là où les statisticiens se bornent à considérer des chiffres (nombre de morts / nombre d’années vécues).

Le chapitre 14 sur la spécialité de Tom W. risque d’être, plus que les chapitres précédents s’il doit y en avoir un, le moment du livre où le lecteur va décrocher des tests et des questions. En tout cas c’est ce que nous devrions tous faire, car poser un problème de probabilités, le domaine d’études de Tom W., sans fournir aucun taux de base sur les filières universitaires, relève de l’absurdité. Il n’existe a priori aucune contre-indication valable à réagir intuitivement dans une situation intuitive. Il n’en va pas de même quand nous avons besoin d’informations utiles au raisonnement et au calcul. Certains questionnaires psychologiques se présentent comme des opérations dont seraient absentes les données requises par le résultat correct.

En même temps, l’étude d’un cas isolé ne saurait se réduire à une approche statistique. Cette dernière ne peut répondre que dans la limite des chiffres pertinents. Compte tenu des proportions d’effectifs, il y a plus de chances que Tom W. se retrouve inscrit dans le département le plus fréquenté, indépendamment de sa personnalité, dont nous savons par ailleurs trop peu pour en tirer des conclusions cliniciennes. Aucun rapport concluant, de prime abord, entre le caractère d’un individu décrit dans les grandes lignes et la profession qu’il exerce ou qu’il se destine à exercer. Sur ce point l’ouvrage a raison à 100%.

Contrairement à ce que le psychologue attend de nous dans sa volonté de révéler nos biais cognitifs, refusons de répondre intuitivement à des questions de chiffres. Posons plutôt l’opération. Non qu’une approche intuitive soit forcément fausse, mais sa marge d’erreur augmente avec la propension de l’énoncé à solliciter le raisonnement. Toute la démarche de l’auteur se légitime par l’expérience et par l’intention louable de nous faire prendre conscience des faiblesses de notre psychologie. Mais comment en retirerions-nous un enseignement quelconque, sinon en apprenant à utiliser nos Systèmes 1 et 2 d’une façon plus appropriée?

D’où une utilité, au début, à foncer tête baissée dans les questionnaires. Ainsi nous réalisons l’ampleur du piège, et à quel point nous offrons prise à la manipulation. Ensuite, reconnaissons encore l’absurdité qui consiste à provoquer l’intuition là où la raison s’impose de préférence, ce qui n’exclut aucune aide intuitive à la raison. Nous généralisons à partir d’un cas particulier, ou nous tirons des statistiques des conclusions hâtives sur les individus, sauf quand ces conclusions remettent en cause l’estime que nous accordons à notre probité.

Autant nous éprouvons des difficultés à intégrer le concept de régression vers la moyenne, autant, si nous y parvenons, se profile un autre danger: celui de tout expliquer par ce concept et de rejeter systématiquement toute causalité. La recherche sérieuse des causes demande tout autant d’efforts. Là où l’auteur mérite les applaudissements, c’est quand il a le courage de s’attaquer à l’excès de confiance en soi qui nous affecte tous, y compris les experts. "Les experts s’en sont moins bien tirés que s’ils s’étaient contentés d’assigner des probabilités à chacun des résultats potentiels. Autrement dit, des gens qui passent tout leur temps à étudier un sujet particulier et gagnent ainsi leur vie, fournissent des prédictions moins sûres que ce qu’obtiendraient des singes en tirant des fléchettes au hasard" (page 265). Ce à quoi l’on pourrait aussitôt ajouter: face à leur échec, ils s’en prennent à la malchance, toujours talentueux quand les faits semblent leur donner raison, toujours victimes du mauvais sort quand ils ont tort.

Notons quand même que l’argument se retournerait contre lui s’il accordait un crédit aveugle à son propre domaine car, en tant que psychologue, il dispose aussi d’une expertise hautement compétente. Sa conviction, statistiquement éprouvée, que l’être humain tend toujours à se comporter de la même manière dans tel type de situation, voir par exemple la dilution de la responsabilité en cas de non assistance à personne en danger, risque de le faire basculer dans une psychologisation de la sociologie, dans une vision essentialiste de la nature humaine au détriment des changements historiques et du détail conjoncturel significatif ou, pire encore, dans une présentation normative des tendances observées, fataliste jusqu’à l’obstination quant à l’égoïsme supposé des individus. Pour ne pas avoir tort, il nous interdirait presque de faire preuve de civisme. Quand il veut nous réduire aux résultats de ses expériences alors que la vie et la mort d’autrui sont engagées, prouvons-lui son tort en redoublant d’altruisme, tous autant que nous sommes.

Quid de son autocritique et de sa méfiance quant à la valeur des prévisions? Il a raison d’ironiser sur les expertises boursières, mais ferait tout aussi bien de balayer devant sa porte, dans la mesure où il donne parfois l’impression de n’avoir observé les comportements qu’auprès de populations ciblées, toujours plus ou moins les mêmes, soit des Américains aisés, sans lucidité particulière du fait de leur éducation inconsciemment ethnocentriste, soit des soldats israéliens, parfois conquérants et trop sûrs d’eux, voire d’une cruauté avérée mais passée sous silence, occultée tout autant que l’hypothèse plausible selon laquelle les peuples vainqueurs de l’Histoire, aussi intelligents et subtils que puissent paraître certains de leurs avocats, représentent au fond la tranche la moins glorieuse de l’humanité.

Toute prétention à l’universalisme érigée à partir d’un modèle culturel spécifique tombe à plat, mais l’humanisme, qu’il soit américain, britannique, français, judéo-chrétien ou autre, s’efforcera d’imposer sa propre souche éducative comme une référence globale. Daniel Kahneman en connaît peut-être un rayon sur le monde arabo-musulman ou sur la diversité des tribus africaines, mais dans ce cas il n’en a rien laissé transparaître. Peut-être aussi, comme chacun d’entre nous, ignore-t-il plus qu’il ne sait et répugne-t-il à reconnaître sa propension à commettre des erreurs.

Déjà se profile la cohorte d’étudiants malléables, d’éducateurs panurgistes, de thérapeutes consensuels et de managers lourdingues qui vont, tête baissée, ou bien le rejeter en bloc sans une once d’intelligence, ou bien crier au chef d’œuvre absolu après avoir lu "Système 1 / Système 2", attachés à la promotion d’un nouvel esprit de chapelle, obtus et dogmatique, fasciné par sa propre méthodologie ou pas, puisque "le monde est imprévisible". Soyons justes et anticipons les mauvaises interprétations de ce que ce livre, en d’autres mains, apporterait de bon. Mieux, afin de couper court à tout procès d’intention déplacé jusqu’à preuve du contraire, invoquons la présomption d’innocence, innocence toute relative dès lors qu’il s’agit de sonder les arcanes de notre pensée.

Au moment d’aborder les algorithmes comme méthode d’évaluation, certaines précisions auraient pu rendre le propos plus convaincant en l’affinant. D’autres remarques, superflues, auraient mieux fait de disparaître. Contrairement à ce que laisse entendre le chapitre dédié, la prise en compte d’un grand nombre de paramètres n’implique pas toujours un jugement purement subjectif. La complexité n’interdit pas l’objectivité. L’argument selon lequel ladite complexité aurait pour conséquence d’étouffer la fiabilité d’une estimation ne tient que dans le débat réducteur opposant les statistiques à l’intuition pure.

Au fond, peu importe qu’un algorithme soit d’une simplicité enfantine ou élaboré jusqu’à l’épuisement. Ce qui compte, c’est la pertinence des paramètres. Les compétences techniques d’un candidat compteront toujours car la réalisation d’un objectif quel qu’il soit engage un savoir et un savoir-faire. La prise en compte de la personnalité, quant à elle, se voit sujette à caution. La sphère personnelle n’est pas professionnelle. On y attache trop d’importance là où il ne faudrait pas, jusqu’à l’intrusion. Rappelons que des lois protègent encore la vie privée, heureusement.

Dès lors que, par un accord contractuel sur la base de missions clairement définies, il apparaît que la personnalité ne s’affirmera pas de manière contre-productive mais susceptible, selon toute éventualité, d’apporter une valeur ajoutée, seules les compétences doivent rester, non le profil, sauf réduit au strict minimum acceptable: bonne présentation, attitude respectueuse dans la réciprocité, élocution correcte dans les métiers de communication verbale et, bien entendu, aptitude à honorer les termes du contrat. Les résultats obtenus valideront ou non le choix opéré, à condition de faire la part entre la responsabilité de l’employé, d’une part, et l’ensemble des facteurs extérieurs, d’autre part: conjoncture économique, santé du secteur, équilibre entre l’offre et la demande, implantation et importance de la concurrence, probité de la clientèle, des confrères, des collègues et des patrons, entre autres éléments dont la part d’indétermination restante constituera ce qu’il convient alors d’appeler la chance.

À moins d’apporter la preuve d’une faute professionnelle, l’employeur devra laisser à sa recrue le bénéfice du doute. Or, ce que le management commercial a tendance à faire et qu’il faut dénoncer, consiste à culpabiliser systématiquement les commerciaux de terrain sans jamais se plier à l’effort d’une analyse contextuelle, politique d’autant plus inadmissible quand les agents, payés à la commission donc au lance-pierre, esclaves des temps modernes, se présentent comme de simples mandatés, autrement dit des travailleurs indépendants, qui n’ont en principe aucun compte à rendre. Exigez un salaire sinon rien, et dites à votre hiérarchie que si elle n’est pas contente, elle n’a qu’à engager une procédure, ce que ne vous manquerez pas d’envisager de votre côté. La profession doit servir notre vie, non l’inverse.

"Supposons qu’il vous faille engager un commercial pour votre entreprise" (page 280). Encore faut-il avoir une entreprise. L’auteur ne s’adresserait-il qu’à un lectorat relativement privilégié? Si c’était le cas, il devrait craindre que son discours ne parvienne à d’autres curieux moins nantis, qui pourraient le retourner contre lui. Dont acte. Combien d’aspects recommande-t-il d’intégrer à ses algorithmes? "N’en faites pas trop, six est un bon chiffre". Voilà une affirmation sans valeur démonstrative. Peu importe le nombre, encore une fois, puisqu’il y a toujours intérêt à connaître les données en rapport avec le domaine concerné. En ce sens, plus la grille sera complexe, plus grande ressortira la précision de l’analyse.

Laissez tomber les considérations d’ordre strictement privé, car non pertinents, et concentrez-vous sur les compétences, car incontournables. Plutôt qu’une approche grossière de la psychologie et de la technique, ne gardez de la première que ses incidences professionnelles, et détaillez la seconde autant que possible. Un algorithme simple présente autant les avantages de la maniabilité que les inconvénients cumulés du Système 1 et du Système 2, soit la facilité de l’intuition et la paresse du raisonnement, quand l’intuition se satisfait d’elle-même ("Six est un bon chiffre") et que le raisonnement s’arrête à mi-chemin ("N’en faites pas trop"). Rien de plus facile que de tomber dans son propre piège, la preuve.

Des preuves, en voici une autre: "Quand on leur demande s’ils préfèreraient manger une pomme bio ou produite industriellement, les gens disent qu’ils choisiraient la pomme "entièrement naturelle". Même quand on leur explique que les deux fruits ont le même goût, la même valeur nutritive et qu’ils sont tout aussi sains, une majorité continue à préférer le fruit bio" (page 275). Et cette majorité a probablement raison, car celui qui pense au goût, à la valeur nutritive et à la santé ne devrait pas oublier les répercussions de l’industrie sur l’environnement, ni la conscience écologique du consommateur envers et contre cette même industrie qui le tient en otage. On peut se demander pour qui travaille vraiment un scientifique se laissant aller à des conclusions aussi simplistes, d’ailleurs hors sujet, autour d’un enjeu majeur, notre nourriture, dont l’étude mérite des ouvrages deux fois plus épais que le sien, à charge contre une économie polluante et destructrice. Ceci dit, on sait pour qui il travaille: pour Obama, dont les principaux concurrents, à sa décharge, ne sont pas plus écolos que lui.

Voilà une autre preuve: "Une personne rationnelle investira une forte somme dans une entreprise qui a toutes les chances d’échouer si les bénéfices associés à un succès éventuel sont assez importants, sans se leurrer sur les chances du succès en question" (chapitre 18, page 235). Cette conviction plus que téméraire repose sur des bases fragiles, car ne prenant en considération qu’un nombre trop limité de caractéristiques conjoncturelles pertinentes: la somme investie, le risque d’échec et le bénéfice potentiel, là où il faudrait aussi inclure le capital restant et les autres sources de revenu par ailleurs (salaire, patrimoine, gains divers) compensant par avance les pertes.

Primo, un risque supérieur au bénéfice, avec plus de chances de perdre gros que de gagner plus, alertera et dissuadera tout investisseur sensé, même si le monde des affaires souffre de la mauvaise réputation que lui confère son lot de flambeurs et de décideurs incompétents autant que vaniteux. Secundo, la formule en citation supra peut vous mener à la ruine si vous n’avez pas les épaules assez solides. Un tel entrepreneur ne serait pas une personne rationnelle mais une personne débile ou un pauvre pigeon.

Des algorithmes simples, oui, quand il faut agir vite et que des vies sont en jeu, comme dans une maternité. Mais quand on a le temps, il vaut mieux le prendre et discerner le danger avec davantage de subtilité. Jamais un ami qui vous veut du bien ne vous encouragera à préférer le risque à la sécurité, sauf en cas de nécessité absolue. De quoi avons-nous les preuves à travers ces citations? De ce que l’ouvrage lui-même s’efforce de démontrer par ailleurs, à savoir que les experts, motivés par une trop grande confiance en soi, en viennent à proférer des absurdités dans leur spécialité ou dans des spécialités qui leur sont étrangères.

Pour sa défense, les pronostiqueurs qu’il contredit sont bien pires que lui. "Dans le modèle rationnel de l'économie classique, les gens prennent des risques parce qu'ils pensent avoir la chance de leur côté - ils acceptent la probabilité d'un échec coûteux parce que la probabilité de réussite est assez importante. Nous avons proposé une autre idée" (page 305). Oui, vous avez proposé une autre idée certes moins mauvaise page 235 mais insuffisamment fondée, au final parfaitement absurde. Ce n'est pas parce qu'ils ont tort page 305 que vous avez raison page 235.

Somme toute, il y a simplement lieu de corriger un excès au regard d’une intention plutôt louable. "Chaque fois qu’il est possible de remplacer le jugement humain par une formule, nous devrions au moins l’envisager" (page 281). Soit. Mais rien n’interdit de mettre les deux en balance, ni de complexifier les formules afin de minimiser la marge d’erreur. Les experts peuvent s’améliorer, même si leurs prestations reviennent plus cher que des méthodes parfois trop lapidaires pour honorer une démarche psychologique nous incitant, dans les situations critiques, à réfléchir avant d’agir et, ce, à juste titre.

Attention à certains effets pervers pouvant découler d'une mauvaise appréhension des enseignements quant à la nature du jugement intuitif. Nous savons que les situations qui ont suscité notre peur nous amènent à redoubler de vigilance quand nous revenons sur le lieu d'une agression ou d'un accident. De ce point de vue, il est possible d'en déduire que la peur possède des vertus formatrices. C'est d'ailleurs, par images et vidéos interposées, l'une des méthodes employées dans les stages de sensibilisation à la sécurité routière. Ce cas de figure mis à part, si les chocs et traumatismes subis ont parfois valeur d'expérience, les méthodes de management fondées sur la provocation de la peur constituent une dérive qu'il vaut mieux contrecarrer. Ne pas confondre leçon de choses et abus de position hiérarchique.

Voilà l'exemple typique d'un non-dit, résultant d'une extrapolation facile à laquelle pourraient se livrer des personnes mal intentionnées qui prendraient connaissance de ce livre. Elles ne l'ont d'ailleurs pas attendu. De telles méthodes d'intimidation existent dans les entreprises, appliquées par des chefs dénués de scrupules et pertinemment conscients du pouvoir de la peur sur l'intuition, de l'emprise qu'ils exerceraient sur leurs employés par ce biais afin de les conditionner à leur guise. L'auteur, pour avoir travaillé avec des militaires, n'ignore sans doute pas l'aberration que constituent de telles pratiques. Bien sûr, il ne peut avoir pensé à tout au moment de rédiger ses chapitres. La rigueur du développement et la clarté du propos exigent de suivre un fil conducteur, de ne pas se perdre en digressions. Mais, puisqu'il a évoqué le chien de Pavlov conjointement à ses réflexions croisées au sujet de l'intuition et du rôle de la peur, il aurait pu profiter de l'occasion pour régler leur compte, d'une pierre deux coups, aux adeptes de la cruauté disciplinaire.

Au lieu d'opposer vision interne et vision externe, il faut les conjuguer. Le statisticien ne se met à dos médecins et avocats que dans la mesure où, volontairement ou pas, il alimente l'impression de vouloir liquider toute approche clinicienne et toute étude des singularités, toute expérience de terrain, toute pertinence du jugement humain en la matière. Le but des algorithmes n'est pas de se déconnecter de la vie, ce que leurs partisans devraient mettre plus de zèle à souligner. L'ajustement des statistiques en fonction du cas qui se présente en temps réel, et de tout ce qui pourrait le différencier de sa catégorie de référence, a d'ailleurs été évoqué à propos de la méthode visant à minimiser l'erreur de prévision: "Se servir d'informations particulières au projet envisagé pour ajuster la prédiction de base" (page 304).

Partant de ce constat, toute formule devrait se confronter à la mise en place d'une contre-procédure visant à essayer de démonter point par point chacun des critères invoqués dans l'analyse, à en rechercher systématiquement les failles ainsi que les éléments contradictoires internes ou externes sinon présents dans la situation, du moins susceptibles de le devenir. Même une bonne méthode incite à une trop grande confiance en soi et nous éloigne de l'humilité nécessaire à la conscience de nos erreurs. Allons plus loin et proposons statistiques + ajustement + étude clinique approfondie + intuition + leçons du passé + tentative de définition des aspects aléatoires + contre-méthode.

Même si le texte nous donne à constater que la trop grande assurance des experts financiers résulte en partie d'une pression sociale incitant à produire des jugements erronés, de préférence à l'expression d'un doute ou d'une absence de réponse interprétés comme faibles, il aurait fallu aller plus loin dans la dénonciation et dans le rejet radical d'une telle folie collective. Car ici le social apparaît comme manquant de rationalité, pas l'individu. Quand nous ignorons l'avenir, avouons notre ignorance. Tant pis si ceux qui voient de la faiblesse dans cet aveu n'obtiennent pas la satisfaction escomptée. La résistance individuelle doit imposer la raison, jusqu'à assumer le pessimisme quand il y a lieu. La société est mauvaise, car folle, et doit être combattue par la sagesse.

"Cependant, l'optimisme est très apprécié, socialement comme sur les marchés; les gens et entreprises récompensent ceux qui fournissent des informations dangereusement trompeuses plus qu'ils ne récompensent ceux qui disent la vérité". Preuve que la société constitue la ruine de la raison, n'en déplaise à Martin Seligman, fondateur de la psychologie positive. Erreur, par conséquent, que de déclarer: "Les entreprises et institutions sont peut-être plus aptes à dompter l'optimisme et les égo que les individus eux-mêmes" (page 319). Faux, puisqu'il a été démontré par ailleurs que les attentes des mêmes entreprises et institutions encouragent les individus à raconter n'importe quoi.

La technique du pré-mortem, dont le mérite est d'envisager un scénario catastrophe, peut être appliquée selon une initiative individuelle face à un consensus optimiste, même si elle se présente comme une concertation au sein du groupe. Tout l'édifice social du livre s'écroule, et tant mieux, pour ne laisser place qu'à l'essentiel: la méthodologie. En son absence, quand nous ignorons la réponse à une question, osons le reconnaître. Tout individu a en principe le droit de refuser de répondre à une question, sans préjudice à son encontre. Voilà une solution simple et valable.

Il devient usant, au stade de la quatrième partie du livre, consacrée au bon choix, de reprendre point par point l'argumentaire développé, mais la nécessité d'une contre-argumentation se fait d'autant plus sentir que le dessein inavoué du contenu se révèle de plus en plus: nous pousser à accepter l'inacceptable, la prise de risque plus que nous n'y consentirions raisonnablement. Daniel Kahneman se dévoile sous les traits d'un avocat du risque, comme d'autres endossent le rôle de l'avocat du diable.

Bernoulli, selon lui, aurait commis des erreurs. Résumons encore la théorie de celui-ci, en des termes simples: nous avons horreur du risque car la certitude du gain représentant une plus grande utilité, nous la trouvons supérieure au hasard d'un pari quelconque pourtant plus prometteur. Mieux vaut gagner moins à coup sûr que gagner davantage sans garantie. Bernoulli n'a commis aucune erreur car son propos s'appuie sur le modèle d'une fortune en augmentation. Kahneman lui reproche de ne pas avoir envisagé l'idée que le décideur puisse perdre dans tous les cas, et qu'il vaut mieux alors tenter le pari. Bel exemple de hors sujet, pourrait-on lui rétorquer, mais bonne initiative que de complexifier le raisonnement afin de voir plus loin, bien qu'au prix de conclusions discutables.

À l'évidence, entre deux millionnaires, l'un qui vient de le devenir et l'autre qui s'appauvrit n'éprouvent pas une égale satisfaction. Cela ne démontre pas qu'une fortune de 4 millions en baisse à intérêt à prendre le pari de rester telle quelle avec une chance sur deux de perdre 3 millions, au lieu de se retrouver à coup sûr avec 2 millions. Car même dans une optique baissière, on continue de payer l'assurance sinon de gagner, du moins de limiter les pertes avec certitude. Le psychologue, à l'inspiration inégale quand il se mêle de parler d'argent alors qu'il croit toujours parler de psychologie, prétend le contraire. "Tout cela paraît plutôt évident, non"? Non. Ou si, toutefois on a appris à se méfier de certaines évidences. "Comme l'a souligné le psychologue Daniel Gilbert, il est difficile de ne pas croire, et le Système 2 se fatigue facilement". Raison supplémentaire pour ne croire aucun des deux Daniel, puisqu'il s'agit non pas de croyance mais de raisonnement.

Ce que l'apprenti conseilleur en bourse a oublié de mentionner, lui, c'est la disparité que l'on rencontre parfois entre les profits et les pertes. En effet il prend toujours soin, dans ses exemples, de choisir une valeur espérée légèrement supérieure à la valeur sûre. Chez lui, les excès passent à la trappe. Dommage, il pourrait s'en servir afin de relativiser ses belles certitudes, qui vacillent jusque dans la modération. Au comble de sa maladresse, il va même jusqu'à comparer l'argent aux soldats d'une armée, "comportement que l'on rencontre souvent chez les entrepreneurs et les généraux qui font face à des choix négatifs" (page 332). Pas question de jouer à pile ou face avec des vies.

Par ailleurs les millionnaires ne courent pas les rues, et le commun des mortels n'a aucun intérêt à risquer le moins du monde les maigres économies qui sont, à l'échelle de la plupart d'entre nous dans le meilleur des cas, notre lot à tous. Nul besoin d'en appeler à la générosité humaine, étrange remarque, au demeurant, de la part du statisticien convaincu de notre propension à la non-assistance à personne en danger, désespéré de notre résistance à son enseignement psychologique. Un nouvel évangile? Le doute fait partie de l'esprit scientifique, envers et contre la science elle-même pour son plus grand bien. Tant pis pour les amis de la haute finance, lesquels comptaient peut-être sur un émissaire savant, familier de Davos, pour convertir entrepreneurs, cadres dirigeants, cadres moyens et autres managers et professions libérales, aux joies du Forex et de ses grisantes montagnes russes. Concernant le plus gros de la population, l'intéressé devra repasser, ou réviser certains points de son plaidoyer. Il est plus prudent de continuer à se méfier du risque.

En fait, les cas de figures extrêmes, c'est Matthew Rabin qui les fournit: "Par exemple, il remarque que la plupart des humains rejettent le pari suivant: 50% de chances de perdre 100 euros et 50% de chances de gagner 200 euros. Puis il montre que selon la théorie de l'utilité, un individu qui rejette ce pari refusera également le suivant: 50% de chances de perdre 200 euros et 50% de chances de gagner 20000 euros" (page 343). Cette pertinence au regard de la théorie des perspectives commet en même temps une méprise quant à l'objet de sa critique, car une rupture avec le schéma logarithmique de la théorie de l'utilité espérée, laquelle n'affiche d'autre prétention que de se cantonner au raisonnable. Les psychologues auraient dû se servir de leur caricature à des fins d'autocritique. Depuis l'extérieur, ils ont raison d'enrichir le point de vue de leurs homologues économistes, mais tort de s'arrêter au milieu de la route.

La théorie des perspectives complète celle de la théorie de l'utilité espérée. Si un troisième modèle plus élaboré encore avait vu le jour, l'apport d'une discipline à l'autre aurait été plus concluant. Les détracteurs de Bernoulli reconnaissent eux-mêmes que la déception et le regret, comme de passer à côté d'un bénéfice important, n'ont pas d'incidence significative en économie lorsqu'il faut prendre la décision d'investir ou pas. Le troisième modèle, que l'on pourrait nommer théorie de la contingence, se dessine en creux à un autre niveau, celui de principes supplémentaires tels que la différence entre les gains et les pertes, la fortune personnelle, l'état d'endettement et la fréquence des paris. Bref, ni Kahneman ni Rabin n'arrivent à nous faire accepter un pari qui, au vu d'un hypothétique gain de 200 euros, nous impose une chance sur deux d'en perdre 100. En psychologues talentueux jusqu'à l'excès de zèle, ils surestiment l'intérêt que nous portons à notre propre part d'humanité dans les affaires, et sous-estiment notre goût de l'argent et notre amour de la sécurité.

Moins d'objections à formuler quand on nous dévoile la tendance, plus ou moins marquée chez tout propriétaire, à surévaluer un bien possédé et utilisé, situation banale dans l'immobilier. Saluons l'humilité de cette conclusion provisoire: "Il reste encore beaucoup à apprendre sur l'effet de dotation" (page 359). On s'intéresse enfin au point de vue des pauvres, bien qu'abordé en quelques lignes générales, ainsi qu'aux différences culturelles, qui ne nous mènent guère au-delà d'une amorce de comparaison entre les États-Unis et le Royaume Uni. Dommage de ne pas avoir pris plus tôt ces timides précautions. Évitons de voir des effets de dotation partout. "Il déteste tout simplement l'idée de vendre sa maison pour moins qu'il ne l'a achetée. C'est l'oeuvre de l'aversion à la perte" (page 359). Réaction non seulement émotive mais aussi rationnelle. L'analyse de tous les paramètres économiques d'une négociation devrait nous aider à faire la part du rôle plus ou moins important de la psychologie.

Quel bonheur, après tant de débats inextricables, que de tomber enfin sur un passage aussi juste et limpide: "Les employeurs qui violent les règles de la justice sont punis par une baisse de la productivité, et les commerçants qui appliquent une politique de prix inique peuvent s'attendre à voir leurs ventes chuter" (page 369). Pour le coup, voilà un argument de poids susceptible de contrecarrer la norme de l'égoïsme qui a servi de pilier à tout un pan des sciences économiques. Les clients n'achètent pas seulement un produit mais aussi les conditions d'une transaction, tout comme les travailleurs exigent des comptes auprès de l'entreprise qui les emploie. Un point sur la part entre égoïsme et générosité aurait été bienvenu. Notre responsabilité se dilue quand le nombre de témoins augmente face à un cas de détresse ou d'agression? Pas sûr. L'aversion face à la perte, en l'occurrence la peur du danger, pourrait tout aussi bien expliquer notre réticence éventuelle à secourir une victime. Curieux que l'auteur n'y ait pas songé, son propos aurait gagné en cohésion, tant certains concepts fonctionnent comme un ciment discursif.

Notre générosité entre moins en compte dans le négoce quand il s'agit d'investissement, et donc de risque, que sur le plan de l'équité. Nous aspirons à la fois à la prudence et à la justice. Laissons le social de côté. L'auteur persiste dans l'une de ses pires erreurs lorsqu'il confond celui-ci avec le respect des principes. La société, on l'a vu, encourage le bagou et le charisme mensonger des faux experts et des mauvais dirigeants. La société impose le désordre relationnel et la folie collective envers et contre la raison individuelle, qui doit faire, on ne le répètera jamais assez, acte de résistance par la distance et par la réflexion mûre et posée de son libre arbitre. C'est malgré la société que l'éthique arrive heureusement à s'affirmer, quand elle y arrive.

Distinguer clairement le socius et l'ethos relève de l'honneur et de la rigueur intellectuelle, tout comme la mesure entre économie et psychologie, en économie comportementale, représente une astreinte à laquelle une bonne analyse digne de ce nom ne dérogerait sous aucun prétexte. "Dans une discussion récente, Eyal Zamir avance l'idée révolutionnaire que la distinction établie dans la loi entre le fait de compenser les pertes et de compenser un des gains prévus serait justifiée par leurs effets asymétriques sur le bien-être individuel" (page 370). De même que la sociologie a été invoquée à tort quelques lignes plus haut, de même la psychologie néglige ici l'économie. Cette distinction n'a en fait rien de révolutionnaire. Les pontes aiment bien se flatter entre eux. La marchandise tombée du camion sera remboursée, pas ce qu'elle aurait pu rapporter, car on ne compense pas une vente qui n'a pas eu lieu. Tout simplement.

Une illustration de quelques lignes suffit à éclairer le danger d'une méthode qui, dans une situation de négociation, se bornerait à la théorie économique et à sa critique par psychologie interposée: "Pour nos vacances, nous ne comptons jamais sur une offre de dernière minute. Nous sommes prêts à payer cher la certitude" (page 325). Ces petites phrases de fins de chapitres, "en bref", ont le mérite de présenter d'une manière à la fois concrète et plaisante ce que donneraient les réactions décrites dans la vie de tous les jours. Sauf que, plus on achète son billet d'avion longtemps à l'avance, moins cher on le paie.

L'économie comportementale ignore ce type de donnée contextuelle apte à l'invalider ponctuellement. Parce qu'elle se contente de compléter le modèle rationnel de l'économie pure et dure, elle admet que la définition proposée par celle-ci de la rationalité fasse le tour de la dimension rationnelle, à laquelle la psychologie cognitive apporterait une touche subjective déterminante. Ce faisant, elle omet de préciser que la rationalité ne se réduit pas à sa définition économique, même si la rationalité au sens large peut avoir des conséquences dans les affaires d'argent.

Séduit par le correctif qu'il a élaboré, le chercheur oublie qu'une critique de sa propre critique lui permettrait d'aller plus loin encore. Il n'y a pas que des Écons et des Humains. L'agent rationnel se détache à la fois de son homologue économique, d'une rationalité plus restreinte, et de son homologue subjectif, d'une émotivité cruciale. Outre les paramètres, inconnus à l'avance, propres à chaque actualité spécifique, il faut étendre l'effort d'interdisciplinarité à d'autres domaines philosophiques, scientifiques, techniques et pratiques.

À chaque fois que l'économie se mêle d'autre chose que d'elle-même, ce qu'elle fait sans arrêt, elle prouve les limites de son autosuffisance. Psychologiser le monde de la finance à bon escient pour échapper à la cécité théorique, c'est bien. Se demander si, par la suite, on n'a pas négligé d'autres angles morts, parfois d'une évidence enfantine, c'est encore mieux. "Ils savent que les risques d'explosion de gaz sont minimes mais ils veulent les éliminer. C'est l'effet de possibilité, ils veulent pouvoir être tranquilles" (page 386). Et ils ont raison. Ne badinons pas avec la sécurité. Faites passer le message aux entrepreneurs et aux propriétaires d'immeubles.

Adopter une vision grand angle ou globale d'un problème dans les prises de décision ne fait pas débat en tant que méthode d'analyse car, en abordant conjointement chances et risques, profits et pertes, les parieurs avisés trouvent un équilibre émotionnel qui aide à gérer l'argent avec plus de recul que ne s'y prête une vision en gros plan et à court terme. Ce qui fait débat, c'est la tendance à ne raisonner qu'en termes financiers qu'une telle discipline mentale implique, au détriment du travail et de sa valeur qualitative. Personne ne vit dans un monde où l'argent produit l'argent à partir de rien, pas même les actionnaires qui se bercent de cette illusion. Le partisan de la Bourse s'éloigne du psychologue quand il persiste à réduire l'agent rationnel à l'agent économique, et l'agent économique au joueur spéculatif. À quoi bon présenter un Système 2 plus réfléchi que le Système 1, si la réflexion finit par se borner aux quelques facettes d'un coup de poker?

Bien sûr, nous avons intérêt à savoir gérer notre portefeuille et tant mieux si la science peut nous y aider. Cependant, s'y restreindre revient à brosser un portrait bien pauvre de notre vie mentale et de notre vie en général. Prendre des risques engage plus que la fortune. Le bénéfice résulte d'une activité, laquelle nécessite une main d'oeuvre. Certains métiers s'exposent à des dangers physiques. À l'aune de ce constat réaliste, que font les dirigeants des grandes entreprises, pour ne citer qu'eux? Tentés de limiter les risques liés à tout investissement, d'aucuns compensent l'incertitude comptable par une avarice parfois criminelle au regard des infrastructures vétustes, des locaux insalubres et des conditions de travail précaires qu'ils imposent à leurs employés. Les grands spéculateurs vivent de la sueur des autres, voire de leurs souffrances, sans parler de la délocalisation ni de la sous-traitance mondialiste.

"Ils ne prennent jamais les garanties supplémentaires. C'est leur politique en matière de risque" (page 410). Voilà un exemple purement financier. Soit. Remplacez maintenant "garanties supplémentaires" par "mesures préventives des dangers liés à l'environnement professionnel", et vous obtenez l'attitude typique du patron voyou. Revenons au petit trader, celui qui ne veut faire de mal à personne. Après tout, lui aussi fournit peut-être un dur labeur avant de consacrer une partie de son temps libre à des placements destinés à arrondir ses fin de mois. C'est tout juste si l'auteur l'avertit, en passant, des précautions à prendre: indépendance des paris, garantie du capital, résultats à court terme (page 407), alors qu'il aurait dû les intégrer à sa théorie et au premier plan de sa théorie, laquelle présente entre autres le défaut d'occulter certaines combinaisons de choix pourtant prévues au départ.

Ainsi la combinaison d'un gain assuré de 240 dollars et d'une perte assurée de 750 dollars, pour une perte assurée de 510 dollars, se retrouve passée sous silence, alors que 75% de chances de perdre 750 dollars recueillent ses faveurs. Comme toujours, il raisonne avec l'audace d'un pionnier, non avec la prudence d'un assureur. Toutes les méthodes doivent subir l'épreuve du feu car aucune ne gagne à tous les coups, et il le reconnaît lui-même. "Rien ne garantit, bien évidemment, que les biais s'annulent dans toutes les situations" (page 410). Soulignons cette évidence.

Son éloge à peine voilé du risque négocié, autant que sa critique du principe de précaution, repose, comme le lecteur pouvait s'y attendre, sur une démonstration non dénuée de logique, statistiques toujours à l'appui, mais au bout du compte fumeuse et peu convaincante. Les Américains les plus influençables applaudiront. Hélas, les Européens les plus enclins à brader nos précieux acquis risquent de suivre le mouvement. On ne peut donner totalement tort au parti pris qui, d'un côté, prouve à bon droit que nous avons tout intérêt à nous débarrasser d'affaires menées à perte. D'un autre côté, de là à en conclure, même sur le mode du sous-entendu, que les politiques en matière de risque à moindre coût surclasseraient les résultats d'un investissement plus élevé, il y a un abîme ou une marée noire. Tenons-nous en à l'idée que notre santé et notre sécurité ne sont pas à vendre. Si l'argent reste un moyen fort appréciable, il ne constitue pas une fin en soi.

L'auteur peine tout autant à convaincre quand il aborde les renversements de préférence car, bien que cohérent dans son attitude depuis le début, il persiste à vouloir solliciter une approche intuitive des données chiffrées. Tout son raisonnement, aussi bien construit, intéressant et utile qu'il soit pour éclairer nos faiblesses, ne vaut plus à partir du moment où l'on prend conscience que, si un chiffre peut être ressenti, il doit être de toute façon calculé.

Kahneman n'envisage pas toutes les possibilités soulevées par les problèmes qu'il soumet, car s'y atteler dépasserait le cadre de la psychologie et de l'économie pour remettre en question un consensus autour d'une politique globale. Par exemple, à aucun moment il ne parle de dissocier complètement le code des impôts du nombre d'enfants à charge par famille, puisqu'il se borne aux différences législatives entre familles riches et familles pauvres. Ce serait pourtant une réponse logiquement acceptable à l'une des questions posées, mais tacitement écartée car politiquement incorrecte selon les normes sociales sous-jacentes au propos du livre.

D'autres présupposés affectifs agissent au niveau des coûts irrécupérables. Persuadé de l'impossibilité de retrouver ce qui a été perdu, notre humaniste estime raisonnable de débourser deux fois la même somme pour une prestation unique si le budget prévu au départ a disparu. La simple réaction consistant à dire: "Je n'ai plus l'argent donc je renonce à mon achat et repars en quête d'un moyen de compenser ma perte", ne semble même pas lui effleurer l'esprit. Sceptique face à la rationalité, tantôt il parvient à renforcer la rationalité par le scepticisme, tantôt il reste humain, trop humain, comme on l'a vu à travers ces deux exemples.

Face à un penseur qui se focalise sur le manque de rationalité, l'observateur extérieur, tout en l'approuvant dans l'ensemble eu égard à la qualité de son discours, trouvera toujours des failles et des manques à ce dernier. Le potentiel d'écart par rapport à une décision rationnelle prouve aussi que l'esprit ne se condamne pas davantage à la folie qu'à son contraire. Si le dessein visait à nous rendre plus raisonnables, tant mieux. En même temps, un outil en sciences de l'homme ne sert à rien sans l'apport personnel de l'utilisateur, lequel ne se borne pas à employer l'outil mais le corrige, le complète et le perfectionne. Il suffit d'un individu déclarant à son médecin préférer une opération brève bien que d'une douleur plus intense, non par masochisme mais pour en finir plus vite, et tout l'édifice conceptuel entre moi expérimentant et moi mémoriel se retrouve ébranlé. Ce cas verra sa pertinence mise en cause sur le plan statistique mais pas sur le plan clinique.

Encore faut-il vérifier dans quelles conditions les statistiques ont vu le jour. Il n'y a pas de psychologie sans individus singuliers, ce que nous sommes tous. Surtout, il n'y a pas de fatalité en psychologie, sauf accident grave. Notre interlocuteur avoue lui-même son incertitude. "Je n'ai pas mené d'enquête approfondie à ce sujet, mais j'ai l'impression qu'une grande majorité penchera en faveur d'une réduction du souvenir de la douleur" (page 457). Probable. Ou pas.

Car il ne se penche guère sur ce que l'on pourrait nommer les archétypes sémantiques, comme "Finissons-en" ou "Le plus vite sera le mieux", qui ont une valeur d'information pondérante. Il occulte aussi la notion de continuum, la difficulté de dénombrer les unités au cœur de la sensation ou de la durée, tout comme il biaise ses comparaisons en privilégiant la proximité relative entre les intensités ressenties. Enfin, il range tout dans le même panier, là où il faudrait se montrer attentif aux caractéristiques intrinsèques de chaque domaine d'expérience. En chirurgie, le patient s'attend à souffrir. En musique, l'auditeur recherche uniquement le plaisir. Cette seule distinction change tout.

Notons une schématisation abusive dans la dichotomie entre moi expérimentant et moi mémoriel. Nous restons sensibles à la durée, tout dépend de ce que nous vivons. Quand nous passons un moment agréable, nous avons envie qu'il dure. Et nous cherchons, encore une fois, à abréger nos souffrances. Les souvenirs se nourrissent d'expériences et, inversement, nous faisons l'expérience de nos souvenirs. Prendre des photos de ses vacances n'empêche pas de savourer l'instant, c'est même une bonne manière d'en profiter, surtout si l'on prend plaisir à photographier.

"Système 1 / Système 2" se termine, avant la conclusion, par son chapitre le plus contestable malgré sa part de vérité. L'aliénation de la pensée statistique s'y trahit de plus belle. Les critères innombrables différenciant les individus s'annulent dans une tendance concernant tout le monde et personne à la fois. Il est faux d'affirmer que l'on cesse de penser à ce que l'on possède et qu'une lassitude finit par s'installer, car la manière de se situer de part et d'autre de cette affirmation fait justement partie des éléments qui distinguent un individu d'un autre individu, relativisant la pertinence du projet statistique. Les réflexions sur la possibilité du bien-être chez les tétraplégiques laissent perplexe ou songeur, bien hasardeuses, maladroites et outrancières dans leur formulation.

Quant à taxer de "cas grave de miswanting" (page 490) une personne décidant de passer son temps entre deux villes, il n'y a plus aucune rigueur ni prudence dans un tel énoncé, même sous couvert de probabilité. C'est n'importe quoi. La pensée nomadiste peine autant à concevoir l'enracinement en deux endroits qu'en un seul, voilà le fond du problème. Quelqu'un peut développer des activités complémentaires dans des lieux différents auxquels il s'attache pour de saines raisons pratiques, géographiques, climatiques, culturelles, sentimentales et personnelles. Ces lieux correspondent à un même périmètre pour qui projette d'y vivre. La formule "Le foyer est là ou se trouve le cœur" s'y applique toujours.

Les institutions, sujettes aux louanges à longueur de lecture, reposent parfois sur un ensemble de décisions erronées ou caduques. Il faut d'ailleurs distinguer les vraies institutions, légitimes, administrations et services de l'État de droit, des fausses institutions, illégitimes, milieux sociaux et réseaux d'influence. En leur attribuant indistinctement le mérite de la régulation, Daniel Kahneman passe à côté de l'essentiel, car si une bonne décision découle d'une bonne analyse, cette dernière peut très bien émaner d'une initiative individuelle, plus réactive. Il faut savoir aussi analyser les échecs, et donc attacher autant d'importance aux conséquences qu'à la manière dont les décisions ont été prises.

On n’échappe malheureusement pas aux poncifs propres à toute pensée pro-sociale, échouant à atteindre l'envergure d'un paradigme universel pour cause d'accointances politiques inutiles à la science, le paternalisme libertarien, et admettant mal l’idée qu’une personne, de son temps libre, préfère se retrouver seule que mal accompagnée, ce afin d’échapper aux contraintes relationnelles imposées par le travail, même si cette personne a raison. Mais voilà: une situation de solitude favorisant le développement de la singularité individuelle, elle fait vaciller les certitudes statistiques.

Car, de manière inavouée, quel est par excellence le socle de cette dernière? Le consensus social, c'est-à-dire la négation de la résistance individuelle, aussi légitime soit-elle, face au mouvement collectif. C’est le principal défaut du positivisme scientiste idéologiquement fondé sur une croyance sociale. On pourrait demander au brillant professeur de Princeton s’il accepterait d’intégrer une critique antisociale, intelligente, sérieuse, rationnelle et construite dans son propre raisonnement, et dans quelle mesure, jusqu’à quel point, in fine, il a lui-même appliqué à la rédaction de son livre les leçons que ses lecteurs auront pu en tirer.

Car la pertinence de sa définition des processus mentaux relevant bien du domaine de la psychologie, apporter de l’eau au moulin d’une sociologie complaisante par le biais d’un excès de statistique revient à faire un pas dans une direction qui n’a plus de rapport direct avec la vie mentale idiosyncrasique. D’où la possibilité de détourner "Système 1 / Système 2" de son aiguillage social pour le mettre au service d’une révolte individualiste contre l’aliénation collective, dont les cas de harcèlement moral au travail, pour ne citer que l’environnement professionnel. N’y voyons pas une injonction de soumission aux tendances statistiques insidieusement érigées en normes, mais au contraire un bouclier que l’individu pourra utiliser à son profit personnel pour mieux se protéger.

Quel serait le profil de cet individu à la fois conscient de ses propres biais cognitifs grâce à de telles lectures, cohérent malgré son esprit fini - cohérence et infinitude ne se condamnant pas à un lien d’interdépendance inéluctable, - et remonté quand il le faut contre le système social afin de veiller à la préservation de ses propres droits et intérêts? Un individu sans doute aimable dans un environnement équitable et bienveillant, qui tendrait à redoubler de prudence, de réserve, de perfectionnisme et de respect envers les autres, diplomate ou procédurier le cas échéant. Osons le paradoxe de l’antisocial vertueux quand la société devient de plus en plus malsaine. La meilleure manière de lutter contre la folie ambiante, c’est la sagesse individuelle, c'est-à-dire l’auto-modération. Pourquoi ce livre est-il très bon? Parce qu’il se veut social? Non. Parce qu’il fournit à chaque individu les clés de l’auto-modération. La force mentale réside bel et bien dans l’équilibre entre l’autocritique et la critique du monde, en prenant le temps nécessaire. Note: 8/10.

 

D. H. T.

http://www.dh-terence.com

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Chapitre 8: Désaccords majeurs ou mineurs (2014)

Désaccord #1: généralités (20/05/2014). S'il fallait intervenir à chaque fois que quelqu'un, même sans le savoir, affirme ou argumente contre vos convictions, vous passeriez votre temps à manifester votre désaccord avec les autres, et c'est valable dans tous les domaines: il y a autant de points de vue différents sur la vente qu'il y a de commerciaux dans une agence, autant de visions de la formation qu'il existe de formateurs pour en débattre, etc. Sans parler de la politique, laquelle, en dépit de l'inertie et de la tiédeur dont fait preuve l'Occident post-industriel envers et contre la crise et le chômage persistants, demeure une perpétuelle foire à l'empoigne.

Plutôt que de réagir à tout bout de champ, sauf si votre intérêt l'exige ou si quelqu'un tente de vous imposer une ligne de conduite à l'encontre de vos droits légitimes, il vaut mieux noter les désaccords, choses vues ou entendues, avec des pistes de réfutation. Tout bloc-notes contribuera ainsi à nourrir et à consolider une éthique personnelle, sans ruer dans les brancards à longueur de journée, cette dernière option ayant pour effet de fatiguer sans rien produire. Mieux vaut être ici un renard qu'un hérisson. Car il y a des raisons de se fâcher pour tout, à commencer par l'attitude de ceux qui, censés rédiger un contrat, en oublient une clause importante et viennent vous trouver, plusieurs mois après, en s'étonnant de ne pas vous en avoir parlé.

 

Désaccord #2: réponse à ceux qui pensent que les règles sont moins restrictives que les lois et donc supérieures à ces dernières (20/05/2014). Les meilleures intentions vous aveuglent. Parmi les prescriptions en termes de conduite, valables ou non, il y a au moins trois distinctions à faire: l'ordre juridique, les civilités, les groupes de pression. Pour estimer qu'une loi officielle est inique, il faut se trouver lésé dans ses aspirations personnelles fondamentales, et pouvoir en apporter la preuve; la déclaration universelle des droits de l'homme, partout où elle s'applique, est censée couper l'herbe sous le pied de toute dérive portant sur le minimum que chacun peut attendre d'un régime politique digne de ce nom.

Hormis ce genre de cas problématique, l'Etat de droit reste la référence, car sa vocation est de mettre tout le monde d'accord sans léser personne, seul l'ordre officiel s'élevant au-dessus de la mauvaise foi partisane, quel que soit son bord. Aucun texte n'oblige à dire "bonjour", mais la politesse contribue au respect: ce n'est pas une loi mais une bonne règle. En revanche, certains entrepreneurs ou fonctionnaires véreux aimeraient bien légitimer les méthodes d'investigation ésotériques en RH, faire intrusion dans la vie privée des candidats, etc. Ils estiment sans doute que ces soi-disant règles les placent au-dessus des lois. Ils ouvrent ainsi la porte à la mafia, et par conséquent se trompent lourdement.

 

Désaccord #3: réponse à ceux qui pensent que l'eau potable dans les foyers devient une absurdité coûteuse (20/05/2014). L'eau potable est toujours une garantie de qualité, même quand on ne la boit pas. Elle réduit les risques sanitaires. On s'en sert toujours pour cuisiner, pour se brosser les dents. Quand on n'a plus de bouteille chez soi et que les magasins sont fermés, elle nous dépanne. Que l'eau des douches puisse être stockée puis réutilisée afin de tirer la chasse, cette idée, tant économiquement qu'écologiquement, mériterait d'être étudiée. Mais son application ne réduirait pas les coûts occasionnés par la mise à disposition de l'eau potable au robinet. Supprimer cette dernière constituerait une grave atteinte à la qualité de vie, et mettrait à mal un rempart législatif et technique important visant à protéger les citoyens contre les industries polluantes, dont on sait combien elles sont peu scrupuleuses. Il est inquiétant que certaines personnes cherchent à s'attaquer aux acquits les plus bénéfiques au regard de la santé, du confort et du bien-être.

 

Désaccord #4: réponse à ceux qui pensent que l'on ne travaille bien que par affinités (25/05/2014). Autant le dire carrément: ceux qui n'arrivent à travailler qu'avec leurs copains ne sont pas des professionnels, mais des fumistes et des amateurs de la pire espèce. Que certains d'entre eux soient libéraux, médecins, avocats ou autres, universitaires, hauts fonctionnaires, cadres ou même dirigeants de grandes sociétés, en dit long sur le climat de réseautage et de mièvrerie qui gangrène la civilisation. Il faudrait tous les recycler, leur donner des jobs de smicards dans des snacks ou dans des conciergeries, car leur rapport au marché n'a guère plus de valeur. Un véritable professionnel ne pense pas amitié ni société quand il travaille: ses considérations sont purement professionnelles. Il y a des objectifs à réaliser, techniques, alimentaires ou chiffrés; des compétences, des méthodes et une organisation d'équipe pour y parvenir; des imprévus à envisager et à gérer par le savoir-faire et par l'expérience. La cordialité n'est qu'une valeur ajoutée.

A contrario, le boulot entre camarades du même bord aboutit invariablement à la confiscation de l'emploi par telle ou telle bande. Il favorise les affres et l'inefficacité d'un système qui se complaît dans le chômage au lieu de viser le plein emploi, à force de dresser des barrières sur la route de ceux qui ne demandent pourtant qu'à fournir un honnête labeur. Autant le "vivre ensemble" n'est qu'une ineptie, dont ses promoteurs sont les premiers à se détourner, ce qui révèle une fois de plus leur inconséquence, dans la mesure où déterminer avec qui l'on va vivre n'est qu'un choix personnel, autant le "travailler ensemble" ne sera jamais un phénomène de mode: sauf immense fortune, tout le monde aura toujours besoin de travailler, et on aura toujours besoin d'une part maximale d'actifs face à l'ampleur des projets, dont la survie n'est pas le moindre. Exit le copinage, vive la méritocratie et l'huile de coude.

 

Désaccord #5: réponse à ceux qui pensent que la politique n'est qu'une affaire de blocs et d'appareils (25/05/2014). La misère sanitaire, matérielle et financière dans laquelle le commun des mortels s'est englué n'a sans doute pour égale que la misère de son offre en matière de propositions d'action à grande échelle, tant sur le plan interpolitique (échanges internationaux) que sur le plan intrapolitique (débats nationaux). D'un côté, la décadence des anciennes puissances coloniales, qui après avoir lâchement exploité la faiblesse des autres, se réfugie dans son orgueil délirant et prétend pouvoir donner des leçons de respect au reste du monde, ne rencontre comme adversité apparente que celle de régimes pseudo-tiers-mondistes corrompus, vivant sur l'asservissement de leur population dans une rhétorique anti-occidentale dont la sincérité peine à l'emporter sur le calcul sordide. D'un autre côté, les enjeux de chaque électorat dans le cadre de ses propres frontières donnent raison au désabusement face à une bipolarisation factice, dont on voit en France que la banalisation des réseaux mafieux qu'elle encourage tend à décrire un arc républicain étendu entre les extrêmes désignés: le consensus social-libéral, selon un accord tacite, cèdera sa place au nationalisme violent dès lors qu'il s'agira pour le régime de faire valoir ses derniers atouts dans la mainmise de l'Hexagone sur les ressources africaines.

Même si la culture historique et politique laisse à disposition toute sa richesse, qu'il suffit d'étudier en détail pour lutter intellectuellement contre les dangers du simplisme, ce climat délétère n'offre pas les conditions propices au développement d'une programmation sélective, fine et combinatoire. Aussi longtemps que les mêmes puissances garderont leur monopole sur les décisions appliquées, les modes de pensée alternatifs contrés par la censure de l'omerta ne pourront pas se faire entendre. Et la bonne alternative commencerait, en l'occurrence, avec la possibilité de concilier certaines orientations pourtant présentées comme inconciliables selon le discours dominant des blocs et des appareils, homogène et monolithique envers et contre toute subtilité. Ainsi, sans pour autant cautionner toutes les mesures entreprises en économie par des chefs d'Etat africains tels que Goodluck Jonathan et Yoweri Musevini, force est de reconnaître et de saluer leur courage dans leur volonté de défendre les valeurs traditionnelles sur le plan des mœurs, force est de soutenir leur cause et de s'en porter fièrement solidaire. Les pays d'Europe et les Etats-Unis feraient bien de s'en inspirer, car la frénésie urbaine et consumériste dans laquelle ces pays ont entraîné le monde depuis plus de deux siècles, soi-disant au nom du progrès et de la raison, n'a fait qu'éloigner davantage l'être humain de l'ordre naturel des choses, l'union de l'homme et de la femme, la seule union qui mérite d'être mise en avant, équilibre universel oblige..

 

Désaccord #6: réponse à ceux qui pensent que droits de l'homme et théocraties sont incompatibles (26/05/2014). Le monde entier incite à penser selon ce clivage. Raison de plus pour aller au-delà. Il y a déjà matière à développer chaque notion en débordant le cadre communément admis. Déjà, pourquoi se limiter aux droits de l'homme alors que l'on pourrait défendre les droits de l'individu? Il est moins réducteur de se penser soi-même dans son individualité plutôt que dans son humanité. L'individualité dépasse non seulement la sexualité (alors que le terme d'homme reste ici ambigu, désignant l'espèce par son seul représentant masculin) mais aussi l'appartenance à l'espèce (aborder les droits de l'individu, c'est faciliter la prise en compte des droits des animaux, voire des végétaux ou même de l'écosystème tout entier, reconnu comme un individu à part entière et doté de droits propres, ces droits qui reviennent à la nature sacrée, si bien ressentie par certains peuples sauvages). Chacun, en même temps, continuera à s'appréhender dans son identité humaine et sexuée caractérisant les différences individuelles: différences entre hommes et femmes, différences entre humains et autres espèces, l'important étant d'accorder à l'individualité, dans toute sa diversité fondatrice et légitime, le respect qu'elle mérite.

Cette immanence du sacré dans la divinité naturelle révèle le lien profond qui relie, malgré elles, les aspirations démocratiques et théocratiques. Il existe une mystique de l'individu inscrite dans l'ordre naturel des choses, la volonté viscérale d'assurer sa survie contre ses prédateurs et contre ses ennemis, volonté formant le socle d'une aspiration à l'amour-propre, au respect de soi, de son intégrité physique et psychologique, de sa propriété matérielle et vénale comme autant de moyens de continuer à assurer cette survie et cette optimisation du développement personnel. Un tel effort finit par susciter l'éveil de la conscience sur les questions ayant trait à l'au-delà, à l'éventualité d'un devenir, retour à la poussière ou prolongement du souci de se parfaire par-delà vie et mort. L'interrogation métaphysique ou spirituelle s'appuie sur les mêmes principes que les préoccupations plus matérielles qui l'ont amenée, par l'expérience ou par la réminiscence, au sein de la condition vivante et mortelle: il s'agit de l'étonnement face à la découverte d'invariants à la fois logiques, rationnels et empiriques, préalables mentaux à l'élaboration, pouvant être vécue comme une révélation, de préceptes dont la forme varie selon les civilisations. Toujours est-il que démocraties et théocraties se sont séparées d'un tronc commun, davantage qu'elles n'ont émergé indépendamment les unes des autres. C'est un fait historique.

Le but n'est pas de prétendre naïvement qu'un pays comme l'Afghanistan ouvrira un jour ses portes à l'idéologie des droits de l'homme avec une facilité inconditionnelle, ni que la France acceptera de remettre en cause ses blocages systématiques, présents depuis la Révolution, face à la réintégration de tout apport religieux au débat parlementaire. Mais au-delà de l'aspect artificiel de certaines alliances souterraines, comme cet étrange triangle géopolitique formé par les Etats-Unis, Israël et l'Arabie Saoudite, la mondialisation a provoqué l'hypertrophie de mécanismes qui incitent les cultures, envers et contre leur volonté, à déteindre les unes sur les autres, témoin le multiculturalisme britannique. Malgré la dérégulation mondiale subsiste l'espoir ténu d'un renversement de situation qui aurait pour résultat, dans un avenir certes improbable, la mise en place d'un Etat mondial ou d'une entité hyper-étatique, dotée d'un véritable gouvernement à l'autorité unanimement reconnue par l'ensemble des nations. L'imagination de ce scénario laisse la place à une théorie que l'on pourrait qualifier de diffusion idéologique réciproque.

Qu'est-ce donc que la théorie de la diffusion idéologique réciproque? C'est l'énoncé des conditions qui rendraient un tel Etat mondial acceptable par tous. Les uns diffuseraient leur idéologie, à condition que les autres puissent en faire de même. Une atténuation pacifique s'ensuivrait. Les uns exigeraient des autres que l'on mette fin aux actes de torture, et les autres demanderaient aux uns à ce que les valeurs traditionnelles du mariage soient restaurées. Sodome et Gomorrhe retourneraient dans l'ombre de la marginalité, leur seule place raisonnable. Et personne ne subirait plus aucune exaction. D'aucuns crieront à l'utopie. Mais n'y a-t-il pas lieu de constater que les fermetures de la discussion n'émanent pas exclusivement des pays les plus pauvres et les plus stigmatisés? Les pionniers des droits de l'homme ont-ils encore oublié à quel point l'humanisme incarne, au fond, l'illusion d'un Occident qui, depuis l'époque de la Renaissance, commet l'erreur de se croire universel? Au demeurant, on sait très bien que le plus idéal des plans, une fois projeté dans le monde, se heurte aux aspérités du terrain, se salit et se déchire. Que ces aspérités revêtent ou non l'uniforme du guerrier qui combat pour des ressources et des richesses, pour la gloire sanglante ou pour une vieille rancune, tout cela n'y change rien.

 

Désaccord #7: réponse à ceux qui pensent que droits de l'homme et marxisme sont incompatibles (28/05/2014). Après les théocraties, c'est le deuxième principal versant d'incompatibilité présumée, partiellement attestée seulement, avec les droits de l'homme, dont on vient d'évoquer les limites de la notion. Dans ce contexte comme dans un autre, l'esprit d'adhésion exclusive à telle ou telle institution coupera court à toute tentative de rapprochement sémantique et pratique. En revanche, la prise de recul historique aidera au détachement, condition sine qua non de la perception d'un panorama politique rendant accessible, une fois dépassées les distorsions historiques des premiers temps et de leurs répliques même tardives, le tableau de bord incorporant inspirations marxistes et démocratiques comme autant de fonctions manipulables conjointement, bien qu'à des degrés d'ajustement correspondant à une volonté concessive. On a tous reçu ce double héritage en tant que fameux "enfants de Marx et de Coca-Cola", au prix de concessions plus ou moins marquées.

Certains inputs visuels renvoyant à des épisodes décisifs de la politique mondiale, comme par exemple l'image de la conférence de Yalta, au crépuscule de la seconde guerre mondiale, réunissant Churchill, Roosevelt et Staline, fournissent toujours une prise à l'argumentaire politique de synthèse. Bien entendu cette image a mal survécu à la Guerre Froide ainsi qu'à ses conséquences tardives, jusqu'aux tensions qui opposent encore l'Amérique d'Obama à la Russie de Poutine autour, notamment, des ressources gazières avec une Europe prise en tenaille, même si l'on peut douter de la justesse d'une référence au marxisme et à la démocratie dans un contexte de ploutocratie oligarchique globalisée. Cependant, les deux blocs se sont un jour retrouvés autour de la lutte contre un ennemi commun, le nazisme, et la persistance tragique du génocide antisémite dans les mémoires doit toujours inciter les générations présentes et futures à réfléchir sur le bénéfice qu'elles pourraient retirer d'une ouverture des voies sans issue partisanes.

Il y a moyen de plonger encore plus loin dans l'Histoire. Ce que l'héritage de la pensée de Marx, d'une part, et la déclaration universelle des droits de l'homme, d'autre part, partagent depuis leurs origines respectives, c'est une même toile de fond qui a rendu possible leur émergence. La route fut longue, qui mena aux bouleversements politiques et industriels des temps modernes. L'éclosion sembla brutale et sans transitions, mais les signes des luttes qui engagèrent ouvriers contre propriétaires des moyens de production avaient transparu dans les temps les plus immémoriaux. Il n'y a pas de différence de nature entre le chevalier qui brutalise les paysans, ce même chevalier que l'Eglise envoie en croisades pour focaliser sa violence contre un ennemi extérieur, et le patron qui, après avoir exploité sa main d'œuvre au fond des mines, délocalise la production et se pose en pourvoyeur d'une économie de services.

Depuis qu'elle existe officiellement, elle n’a jamais été brillante, la gauche censée représenter le Tiers état. Elle portait la vision d'un espoir, qui a toujours été trahi par son acharnement à vouloir détruire l'Etat au lieu de le renforcer pour l'ériger en arme contre l'injustice. De compromissions syndicales en promotions bureaucratiques, elle n'a cessé de faire le jeu de la désertion. A l'époque post-moderne, sa situation touche le fond, et plus bas encore. C'est désormais ouvertement qu'elle se résigne aux magouilles. Le Gavroche à casquette montre son vrai visage: celui du cynisme. Libéraux et libertaires convergent dans le dérèglement libéral-libertaire. Le piège de l'Etat-providence malade achève de laminer les services publics, qu'aucun parti politique, hélas, ne cherche plus à défendre. La figure du citoyen survit malgré un monde qui ne veut plus d'elle. Ce citoyen a autant intérêt à pouvoir compter sur l'appui d'une organisation politique solide à grande échelle, que sur le respect de ses droits. Qu'il donne raison à Marx pour la lutte, et tort à la déchéance de l'Etat. Qu'il remonte le fil hégélien de la civilisation à son summum, et il réalisera que son propre bien-être individuel compte tout autant que celui de son groupe d'appartenance.

 

Désaccord #8: réponse à ceux qui soutiennent la libéralisation des services publics (01/06/2014). Il s'agit généralement de personnes qui n'en seront pas affectées. L'exemple de la distribution du courrier est assez éloquent. Il apparaît comme improbable que les quartiers les plus fortunés, où le prix du mètre carré habitable est plus élevé qu'ailleurs, soient autant touchés par les carences de La Poste que les cités, barres d'immeubles et autres périphéries désœuvrées. La comparaison avec la police n'outrepasse pas les faits observables: certes on rencontre parfois un commissariat flambant neuf juste en face d'une zone réputée pour les méfaits de sa petite délinquance, mais dans l'ensemble les agents, à suivre des priorités, s'occupent avant tout de la sécurité des riches. Les facteurs suivent la même pente. Le contribuable de base ne sait pas vraiment où vont ses impôts. Ce qu'il peut constater, c'est que de moins en moins de moyens sont investis dans les fonctions de l'Etat censées agir dans l'intérêt de tous. Et plus une institution dispose de faibles moyens, plus ses usagers souffrent des dysfonctionnements qui en résultent.

Adieu le temps où un même fonctionnaire se voyait chargé de la tournée dans un quartier de manière pérenne, maintenant on n'a plus que des remplaçants de remplaçants, avec des lettres attendues qui n'arrivent pas ou qui arrivent avec quinze jours de retard, de jeunes distributeurs qui ne connaissent pas leur secteur, dont on ignore s'ils ont terminé leur formation ou non, et que l'on surprend parfois occupés à boire et à fumer près d'un terrain de pétanque au lieu de faire leur travail. Outre les graves complications que ces manquements peuvent entraîner (radiations ou poursuites administratives contre un résident dont la seule faute commise est de ne pas avoir reçu la lettre de rappel de trop), le quidam en vient à subir une situation de chantage et de prise en otage à cause du déni qui s'insinue dans les habitudes: les réclamations n'aboutissent pas car la hiérarchie couvre ses lampistes, et impossible de continuer sans eux pourtant.

Il faut donc insister, puis prendre le nom des exécutants et de leurs chefs afin de tenter de déposer plainte auprès des forces de l'ordre, voire d'inciter à une enquête pour s'assurer qu'il n'y a pas de complicités dans le voisinage. Sinon, ce même laxisme pousse la population à considérer qu'une usurpation d'identité n'est pas un crime violent, ou encore que tout le monde devra se résigner un jour à vivre au milieu des poubelles qui s'entassent dans les rues, comme c'est banalement le cas, par périodes, dans le sud de l'Italie. Il faut continuer à se battre avec des armes légales pour refuser la décadence, même si ce combat s'avère long, pénible, coûteux et surtout solitaire. On gardera contact avec tous les organismes impliqués, on les informera régulièrement de la stabilité de son adresse postale, on se renseignera au moins une fois par mois sur les avis et factures, on privilégiera autant que possible les prélèvements automatiques et on procèdera soi-même au suivi du courrier que les professionnels du secteur ont abandonné, jusqu'au jour où, par chance, on arrivera peut-être à compromettre les responsables. Sans relâche, on luttera encore et toujours par tout moyen de droit.

 

Désaccord #9: réponse à ceux qui assimilent une rébellion légitime au rejet de l'Etat de droit (20/07/2014). Voilà encore la démonstration, navrante à défaut d'être surprenante, de l'indigence intellectuelle qui caractérise le discours des vulgaires suiveurs acquis à la cause mafieuse de la social-démocratie. Car il n'y a rien de plus bassement consensuel, ni de plus faux, que de se faire l'avocat officieux des voyous et des voleurs. Voir le point concernant, aux dires de certains, la prétendue supériorité des règles sur les lois. C'est aussi une nouvelle occasion de statuer, à toutes fins utiles, sur la légitimité éventuelle d'une rébellion, que l'on définira comme le rejet d'une prétention à l'autorité. Il ne suffit pas, en effet, de s'autoproclamer autorité pour en bénéficier du titre et du pouvoir. L'Etat est officiel, il consacre l'identité nationale, supranationale voire fédérale d'un peuple ou d'un ensemble de peuples autour d'une communauté de valeurs historiques, géographiques, linguistiques et culturelles, assurant à l'ensemble de ses citoyens la référence unanime à un code juridique valable pour la défense des droits de chacune et de chacun, devant les tribunaux érigés au-dessus des groupes de complaisance.

D'où il ressort, à moins de faire la preuve d'une loi inique car contraire aux libertés fondamentales, celles qui n'engagent que l'individu dans les limites du territoire de sa propre existence à la condition de respecter les libertés d'autrui, afin que jamais un civil n'ait l'outrecuidance, au-delà des seules hiérarchies professionnelles, de se décréter supérieur à un autre civil, que la seule rébellion légitime est celle des partisans de l'Etat contre les apologistes du crime, de la délinquance et de la corruption. Les vrais rebelles, les bons rebelles, ce sont les partisans de l'Etat contre l'oppression que constituent les réunions informelles et les réseaux confraternels. La vraie et bonne rébellion, c'est l'Etat contre la société, ce sont les honnêtes gens contre la canaille, ce sont ceux qui paient leur place contre les resquilleurs, avec la force et le courage de ceux qui osent encore juger et condamner. C'est aussi la connaissance de ses droits et la volonté de les défendre, comme par exemple le droit d'ignorer son patron avec mépris, mais sans violence, quand on le croise dans la rue: en-dehors des heures de travail, il n'y a plus de hiérarchie qui tienne, hormis la suprématie du droit dans l'intérêt même des individus, aussi longtemps que le droit s'attache à préserver cet intérêt dans la réciprocité générale.

 

Désaccord #10: réponse à ceux qui, empêtrés dans une vision scolaire de l'Histoire, n'ont pas encore dépassé la dichotomie entre étatisme et anarchisme (20/07/2014). Traditionnellement les doctrines anarchistes se définissent en rupture avec l'idée d'Etat et cette même logique, que chacun reprend à son compte, amène à constater une incompatibilité entre l'anarchisme et l'étatisme. Or, il est possible d'être totalement anarchiste sur certains plans et totalement étatiste sur d'autres. On peut ne pas compter sur autrui tout en comptant sur l'autorité de l'Etat. Sur quel plan peut-on se dire anarchiste dès lors? Sur le plan strictement individuel, selon la conviction que chacun est absolument libre de faire ce que bon lui semble de sa propre vie à partir du moment où il n'empiète pas sur celle d'autrui. Et c'est, si l'on va au bout du raisonnement, une attitude proprement anarchiste. Car les autres doctrines, qui admettent que l'individu puisse faire des concessions à la société sur des questions privées, constituent une négation de la liberté individuelle: celles qui s'opposent par exemple à l'euthanasie et au suicide, ou au port d'arme civil à des fins défensives. Pourtant la finalité de l'anarchisme, même appliquée partiellement à certains domaines, est bien l'émancipation de l'individu, ce même individu qui affirme, à juste titre: "C'est à moi de décider quand je veux mourir", ou: "J'ai le droit d'avoir une arme pour me défendre". Ce qui est encore plus intéressant, c'est de mettre en lumière le fait que l'Etat, en tant qu'entité politique, officielle, autoritaire, garante du droit de chacun mais aussi de la solidarité par les services publics, peut justement permettre à l'individu de s'émanciper de la société et de la morale collective par l'affirmation des droits individuels fondamentaux. C'est un paradoxe au regard d'une définition communément admise de l'anarchisme, mais c'est finalement une conclusion logique. Cette même conception de la liberté individuelle dans l'Etat amène à réfuter tout dogme qui pourrait la remettre en question dans une quelconque mesure, ce qui va non seulement à l'encontre des abus dans les religions, mais aussi des doctrines ésotériques, des confréries, des réseaux informels, des milieux sociaux, des pressions sociales et, plus généralement, de toute autorité officieuse qui, par la hiérarchie ou par l'ajout de règles supplémentaires, pourrait constituer un renoncement à ce que chacun est, en définitive, en droit d'attendre: rester seul maître de sa vie, à l'exclusion de tout autre maître, de tout dieu et de toute prétendue transcendance, sauf croyance sincère et spontanée. Mais que jamais, en aucun cas, un être humain ne courbe l'échine devant un autre être humain.

En tant qu'individu on a le droit de n'adhérer à aucune religion, de ne faire partie d'aucune confrérie, de ne fréquenter aucun club, et même de refuser de parler à ses voisins, de refuser de voir ses collègues en-dehors du travail, etc. Non seulement un tel individualisme est parfaitement fondé sur le plan du droit comme sur le plan de l'éthique parce que c'est une décision personnelle qui n'engage que soi, mais en plus elle ne doit en aucun cas pénaliser la personne concernée, ni à titre professionnel ni à titre privé. Or c'est là que le bât blesse dans notre monde en général et dans un pays comme la France, où l'on voit bien que, dans l'état actuel des choses, il devient de plus en plus difficile, même en étant compétent, de s'en sortir dans la vie en refusant d'avoir des relations en-dehors du travail, d'entrer dans des rapports de pouvoir officieux, de subordination implicite à des notables dont certains essaient d'obtenir les bonnes grâces par des voies détournées. A cause de la société, ce n'est plus l'Etat qui fait la loi, hélas, mais le copinage, le piston, les rapports qui se trament dans l'ombre, la mafia généralisée. Les anarchistes du dix-neuvième siècle se sont finalement trompés quand certains d'entre eux ont vu dans l'Etat l'ennemi de la liberté individuelle. L'ennemi de la liberté individuelle, ce n'est pas l'Etat qui garantit les droits individuels mais la société qui, en augmentant son influence au détriment de l'Etat, s'affirme également au détriment de l'individu. Contre la société et pour la liberté individuelle, l'anarchiste ainsi défini, anarchiste dans l'Etat de droit, c'est-à-dire anarchiste pour soi et dans le respect des autres individus, trouve dans l'Etat, à la fois Etat de droit et services publics, le plus précieux des alliés, à condition que tous les droits légitimes de l'individu sur sa propre vie soient reconnus. Soyons étatistes dans notre vie publique, anarchistes dans notre vie privée.

Par fine déduction, une question se pose alors: qu'est-ce que l'altercommunisme? Si vous votez blanc faute de mieux, avec le sentiment que l'offre politique est limitée en termes d'idéologies, de représentations et de partis politiques, pensez à la possibilité d'exprimer des idées différentes, qui ouvrent sur d'autres horizons comme, par exemple, une approche combinatoire de la pensée politico-économique dépassant les clivages imposés par les médias dominants. Ce que l'on entend par communisme différemment, c'est la nécessité d'éviter les vieilles erreurs de l'Histoire, les dictatures productivistes, les Etats voyous, la guérilla mafieuse. Pour échapper à une dérive totalitaire ou criminelle du communisme, il faut instaurer un régime qui ne serait que partiellement communiste. Concrètement, le communisme d'un tel régime se manifesterait par la défense radicale et indéfectible de certains services publics: santé, éducation, justice, défense, etc. en mettant le paquet niveau moyens financiers et effectifs de façon à garantir, et ce définitivement, une solidarité d'intérêt général. Le secteur privé, lui, serait confié de préférence aux PME, dans une logique d'initiative individuelle et une politique de plein emploi facilitant toute démarche pour permettre à chacun de créer sa propre entreprise dans des domaines ne relevant pas de la fonction publique: divers produits, biens et services de consommation courante. Faciliter les démarches de ce pôle économique impliquerait, par exemple, d'exonérer les petites entreprises de tout statut payant et de toute charge sociale. On pourrait ainsi conjuguer l'entraide, secteur public, et la liberté, secteur privé, permettant à la civilisation de trouver enfin un point d'équilibre.

Cette proposition est atypique: parce que le débat institutionnel, dans l'état actuel des choses, se moque complètement et de la défense des services publics, et des petites entreprises; parce que les partis communistes n'ont traditionnellement aucune culture de PME: ils ne connaissent que les grandes entreprises et les grands travaux; parce que l'économie mixte, jusqu'à présent, n'a jamais été que l'antichambre de la destruction de l'Etat, point de convergence de toutes les idéologies modernes dans leur ostracisme, qu'elles se réclament, économiquement et politiquement, de Smith, de Marx, de Keynes, de Friedman, de l'anarchie ou du nationalisme, toutes à l'exception du communisme totalitaire justement, qui incarne l'autre excès du débat. Si vous pensez, à tort ou raison, être politiquement créatifs et porteurs de propositions que vous ne voyez jamais nulle part, cette réflexion est faite pour vous, et pour ceux qui souhaitent en débattre. Le centrisme, lui, n'est pas forcément la preuve d'une plus grande ouverture d'esprit. Le centriste, plus que tout autre, recherche le consensus, contrairement à l'antisocialiste de gauche, ou altercommuniste, qui évolue dans la confrontation. Sur le plan institutionnel, entre PS et UMP, qui sont déjà bonnet blanc et blanc bonnet, la marge de manœuvre est restreinte. C'est peut-être même la position la plus fermée qui soit, ou la plus insignifiante politiquement.

Proposons une définition de la gauche, mais d'une gauche apatride, sans représentation actuellement, et pour cause: cette définition de la gauche est en désaccord avec la gauche institutionnelle, celle du Parlement et des partis politiques existants. Il n'existerait, en ce sens, que des partis de droite. La vraie gauche aurait pour double objectif, forte des directions indiquées précédemment: réprimer les forts, par la violence s'il le faut; protéger les faibles, par la violence s'il le faut. Aucun parti politique n'est sur cette ligne idéologique dans le monde actuel, ni en France ni ailleurs. Mais au-delà de cette prise de position, ce que permet entre autres ce développement, c'est de proposer des définitions politiques que l'on n'a pas l'habitude de voir ailleurs. C'est valable non seulement pour ceux qui se réclament de la gauche, mais aussi pour les personnes qui auraient une définition alternative ou jugée atypique de la gauche différente de celle proposée, ainsi que pour les personnes de droite, du centre, de l'extrême, du royalisme ou apolitiques qui, pour des raisons différentes, ne se reconnaîtraient pas dans le moule politique en vigueur. Vite fait sur l'éducation et sur le travail: l'école devrait permettre non seulement d'acquérir des bases générales nécessaires à tout apprentissage, mais aussi à tous les jeunes de trouver un emploi plus tard. La solution serait donc d'imposer, de droit et de fait, une concertation entre le monde de l'éducation et le monde professionnel pour élaborer une politique de plein emploi. On ne vit pas de l'assistanat, donc le plein emploi devrait être une priorité pour toute politique sérieuse et digne de ce nom. Dès qu'un élève quitte l'école, que ce soit après le bac ou avant, il devrait suivre une formation professionnelle obligatoire, et ce en fonction des besoins des entreprises, en privilégiant les secteurs les plus demandeurs du moment. Ensuite le recrutement devrait se faire sur une évaluation objective des compétences et seulement sur ce critère: à tel objectif professionnel, tel savoir-faire et telles techniques pour y parvenir. Pour tout CV à formation adéquate, premier candidat arrivé, premier servi. Si ça ne marche pas, on le vire et on en prend un autre. Celui qui est viré, soit il postule ailleurs, soit il se recycle, soit il se suicide de son propre chef, sans aucune incitation extérieure. C'est le pragmatisme, un pragmatisme équitable qui plus est, une idée qui doit encore faire son chemin en France.

Voici d'autres exemples, allant à contre-courant de l'idéologie dominante et des différents partis du régime en place: récusation radicale et définitive du concept de dette publique, les Etats n'étant pas endettés et ne devant rien à personne, car il est du devoir des grosses fortunes de mettre de l'argent à disposition afin que chaque pays bénéficie de services publics de qualité; abolition des dettes, en conséquence, à commencer par la dette des pays pauvres; abolition du franc CFA, pour que les pays africains concernés aient leur propre monnaie sans compte à rendre au régime parisien; politique antinataliste d'abord nationale puis en portant ce projet à une échelle mondiale, les idéaux de solidarité publique n'étant applicables que dans le cadre d'une démographie modérée. Une meilleure compréhension de ces idées requiert aussi, peut-être, davantage de précisions. Il faut préconiser un Etat fort en tant qu'Etat de droit autoritaire pour garantir la sécurité et la liberté des individus, et en tant qu'ensemble de services publics comprenant notamment: la santé, des hôpitaux publics impeccables, fiables à 100%, l'eau, l'électricité, les transports en commun, les pompiers, le courrier, l'éducation, la recherche, la justice et la défense, et ce de manière définitive et non négociable, en investissant un maximum pour une qualité optimale dans chaque domaine. On en est loin dans le contexte actuel. Les services publics sont laissés à l'abandon, sauf en ce qui concerne la bureaucratie et le détournement de fonds publics au profit des privilèges de certains hauts fonctionnaires, et aucun parti politique n'a la moindre volonté de défendre les services publics. En revanche, dans le cadre du programme proposé, l'Etat providence serait complètement abandonné, et la bureaucratie minimisée: abolition des retraites, du chômage, des allocations logement et familiales, du remboursement public des frais de santé au profit, justement, de l'Etat de droit et des services publics, mais aussi au profit d'une politique active et volontaire de plein emploi, de type autoritaire et interventionniste, avec salaires largement adaptés au coût de la vie pour en finir avec la spirale infernale du crédit et permettre à chacun de vivre en payant comptant. Cet interventionnisme, plus avant dans le secteur privé, viserait un démantèlement progressif des grandes entreprises au profit des PME. On évoluerait vers une radicalisation de la franchise. La macro-économie serait déconstruite, autant que techniquement possible, au profit d'un vivier de petites entreprises indépendantes et uniquement imposables sur leurs revenus. Les Etats entreraient donc en guerre contre les grandes entreprises pour soumettre les marchés financiers à la volonté politique.

Rien à voir, encore une fois, avec ce à quoi on assiste dans le monde actuel, d'autant que les équilibres économiques visés par l'idéal de mesures radicales et de compensations positives nécessiteraient, comme indiqué plus haut, une régulation de la démographie par des mesures antinatalistes et par l'abandon des objectifs de croissance au profit de la préservation de l'environnement naturel. Le but, à terme, visé par l'addition: Etat de droit autoritaire + services publics de qualité + micro-économie à la portée de tous, ou réappropriation de l'économie par le citoyen de base au détriment des grands groupes et de leurs dirigeants, + antinatalisme + écologie = qualité de vie optimale à portée de tous. Le but, autrement dit, consisterait à renverser la tendance du monde actuel, laquelle écrase l'individu par la société. Dans le schéma proposé, ce serait l'individu, aidé par un Etat autoritaire, qui finirait par écraser la société. L'individu + l'Etat contre la société, mais pas contre la civilisation, au contraire: il s'agirait également de démontrer que l'individu représente un facteur de civilisation positif bien plus que ne l'aura été le fait social, lequel n'est qu'injustice, bêtise, violence, laxisme et corruption. Le résultat de cette politique serait l'émancipation individuelle, la reconnaissance pleine et entière de l'individu, de chaque individu dans le respect réciproque, avec un Etat à son service. Le monde doit-il être nettoyé de fond en comble? Oui, et d'urgence. Si les riches et les puissants lisaient ce texte et décidaient d'en ignorer les recommandations, les solutions, elles, auraient été consignées. Si le monde n'en voulait pas, libre à lui.

 

C’est la guerre / Trois directions pour commencer (25/09/2014). C'est la guerre quand la hiérarchie outrepasse ses droits. Tout le monde le vit au quotidien, ou risque de le vivre un jour. Cette guerre doit être sans violence physique, sans attaques ad hominem, sans insultes car en accord avec la civilisation, selon laquelle on ne fait pas à autrui ce que l'on ne souhaite pas subir soi-même. Cette guerre doit respecter la loi car en accord, toujours, avec la civilisation qui n'existerait pas sans état de droit, civilisation définie en tant que groupe culturellement et juridiquement fondé.

C'est donc une guerre procédurière. Elle s'appuie sur une psychologie qui admet notamment la possibilité d'un parti pris en faveur du salarié contre le patron, de l'étudiant ou du parent d’élève contre l'enseignant, de l'enfant contre l'adulte, de l'adulte contre l'adulte, du voisin contre le voisin et, par-dessus tout, de l'individu contre la société. On aura compris que le social se différencie péjorativement du civilisé en ce que, précisément, la société, en tant que système relationnel de conditionnement des individus au mépris des droits individuels, n'est pas civilisée: ni réciproque, ni légale dans son principe. Elle n'a donc aucune valeur référentielle.

Que peut-on faire, dès lors, contre sa hiérarchie ou sa collatéralité quand ces dernières sortent du droit chemin, celui du devoir de respect envers les individus? Fort des arguments précédents, le recours à la loi officielle reste le maître mot. Chaque affaire a ses spécificités, ses codes, ses procédures. Il faut connaître ses droits. Au quotidien, trois voies de lutte permanente œuvrent à une toile de fond plus générale, toujours dans le souci louable de répondre à la question: "Que puis-je faire contre l'oppression"?

Premièrement, étudier la voie procédurière, sachant qu'un bon procédurier engage rarement des procédures: d'abord, pour des raisons financières; ensuite, parce que la solidité du dossier doit faire l'objet d'une mise à l'épreuve en situation de simulation; enfin, parce qu'il faut créer un exemple, ce que les fautifs se gardent généralement de fournir, puisque seul un pas de travers peut générer une faute assez grave et flagrante.

Deuxièmement, dévoiler subtilement, c'est-à-dire en restant dans les généralités pour ce genre de cas, les étapes d'une enquête personnelle en cours, sans citer de noms ni n'accuser formellement personne en l'absence de preuves. Le respect de la vie privée d'autrui renvoie conjointement à la réciprocité et à la loi officielle, deux piliers civilisationnels.

Troisièmement, conserver, par la référence publique à l'actualité publique d'affaires publiquement révélées, une mémoire de la honte contre les notables, les administrations et les entreprises jugées: ce que veut faire oublier un coupable, c'est sa culpabilité. Les perdants s'efforcent d'étouffer leurs propres échecs. Si l'on garde des espaces d'archivage qui, par la simple référence légale à des articles d'actualité, remémorent en permanence à quel point ils ont pu être ignobles, cela entretiendra la peine qu'ils méritent.

En conclusion de ces trois points, les décisionnaires qui respectent l'environnement, les producteurs, les travailleurs et les clients n'ont rien à craindre de cette guerre citoyenne. Seuls les vrais méchants risquent d'être importunés, à l'idée de savoir qu'un quidam puisse en permanence briser les chaînes de l'apathie ambiante pour faire tout ce que de droit contre les sphères plus ou moins hautes et corrompues, dans les limites de son pouvoir d'homme libre et fier de le rester.

 

Direction #1.1: vers un procès de l’éducation nationale (27/09/2014). Du point de vue de l'étatiste convaincu, il s'agit de réaffirmer la volonté ferme de défendre et de promouvoir les services publics, y compris l'éducation nationale en accordant à celle-ci des moyens et des effectifs confortables, à contre-courant du consensus libéral et social qui s'acharne à lui couper les vivres. Pourquoi, dans ce cas, envisager de faire le procès de l'éducation nationale? Justement parce qu'un tel procès, s'il voyait le jour et aboutissait, aurait pour effet bénéfique de trier le bon grain de l'ivraie dans l'intérêt même de l'éducation nationale. Le point de départ textuel de cette critique fut une réflexion du 9 octobre 2013 sur les biais et irrégularités en environnement d'apprentissage, que les paragraphes 2, 3 et 4 reprennent mot pour mot. Cette réflexion trouva un prolongement dans les paragraphes 5, 6, 7 et 8 en date du 12 octobre 2013. Sa reprise fut marquée par un message pamphlétaire et de compassion pour les élèves et étudiants, en date du 28 août 2014, le paragraphe 9, tempéré par un autre message du 30 août 2014, le paragraphe 10. S'appuyant sur un article du Dauphiné en date du 4 septembre 2014, les paragraphes 11, 12 et 13 commentent le suicide d'un collégien suite à un harcèlement moral. 

La crise économique y contribuant, tout un chacun peut être amené à se reconvertir et à se former de nouveau à cette fin. Plus la formation choisie représente un enjeu certain en termes d'accès à un nouveau poste, plus des stratégies de déstabilisation peuvent être engagées de la part des formateurs quand le profil d'un candidat leur paraît, pour des raisons diverses, aller à l'encontre des idées qu'ils veulent faire passer. Ou alors, les méthodes en constante évolution occasionnent parfois des dysfonctionnements involontaires dans un ensemble de situations complexes. Ce constat est évidemment valable pour l'Education Nationale, où existe le risque d'une collusion entre les textes officiels, légitimes, et la propagande de certains intervenants, illégitime, à supposer que cette dernière existe, ce qui reste à établir si tel est le cas.

Dans un premier temps, ils ne vont pas forcément refuser le dossier du candidat en question. Soit ils peuvent décider de le faire entrer pour mieux le faire sortir après coup, soit les désagréments rencontrés ne sont que le fruit d'un malencontreux concours de circonstances, et personne n'est coupable d'un vice intentionnel. Il existe une présomption d'innocence, surtout quand les programmes sont chamboulés d'une année à l'autre et que les formateurs doivent eux-mêmes, à ce titre, faire face à un stress supplémentaire sans rien n'en laisser paraître.

La commission se prononce favorablement. Mais du retard est pris dans la transmission du dossier, dont la connaissance parvient in extremis depuis le siège de l'institution jusqu'à l'organisme de formation continue chargé de suivre les professionnels en évolution de carrière via la reprise tardive de leurs études. Point d'interrogation sur les raisons de ce retard puisque, apprend-on, la plupart des autres dossiers sont arrivés à temps. De retour au siège, la personne responsable en conclut elle-même, sans chercher plus loin, que le dossier a été égaré.

Des malentendus peuvent surgir autour des notions de travail en équipe et de leadership, de qualités de dirigeant. La vision d'un chef d'équipe en force de vente ou d'un directeur commercial par rapport à l'organisation d'un groupe en environnement professionnel n'est pas la même que celle d'un enseignant ni, d'ailleurs, d'un animateur. L'expérience aguerrie dans la formation commerciale, le recrutement, la présentation des plans de vente lors de réunions, la définition des objectifs et l'attribution des secteurs de prospection, le suivi des résultats, l'obligation d'amener les conseillers à se remettre en question pour se conformer à leurs chiffres annoncés, pour se dépasser sans arrêt, et la gestion des éventuels problèmes relationnels intra-agence ou hors agence, impliquant l'image de l'entreprise aux yeux de la clientèle autant que l'ambiance lors des briefings internes, ainsi que les différentes approches de résolution des conflits, présentent d'emblée une différence majeure par rapport au rôle d'un enseignant vis-à-vis d'une salle de classe, a fortiori quand le public est plus jeune dans ce dernier cas: la vénalité, tout comme le statut qu'elle délivre aux agents de maîtrise, n'a plus aucune raison d'être dans un rapport d'élève à professeur payé par la fonction publique ou par son établissement privé, donc sur un autre tableau. Cette finalité, à elle seule, change globalement tout.

Un véritable meneur commercial n'a aucun intérêt à faire valoir un statut quelconque s'il n'est pas payé pour le faire. D'ailleurs, ce statut n'existe plus en formation/reconversion. Celui qui a roulé sa bosse se retrouve au même niveau que ceux, deux fois moins âgés que lui, qui n'ont connu que les études. Voilà la vérité. Il faut être mal informé pour s'imaginer que l'expérience va parler d'elle-même, qu'elle va forcer l'admiration et le respect des autres étudiants. Déjà, en quittant son bureau le soir, un manager peut retrouver en lambeaux la veste laissée le matin sur le porte-manteau à l'entrée. Autre situation désormais classique, celle du responsable des ressources humaines séquestré par les salariés. Les candidats en début de professionnalisation, s'ils doivent accorder leur écoute spontanée à des aînés de leur groupe, le feront pour des motifs qui n'ont de rapport ni avec les compétences, ni avec l'expérience, ni même avec l'habitude des échanges collectifs, mais en se basant plutôt sur des critères relevant de la personnalité, des affinités intersubjectives dont il serait même trop long d'énumérer, dans l'absolu et conjoncturellement, la manière dont ces critères arrivent à s'imposer au profit des uns, au détriment des autres. Mais, en gros, si l'on fait sentir aux gens qu'ils ont en face d'eux un individu plus intéressé par l'argent que par l'humain, ils risquent de s'en apercevoir assez tôt. C'est logique. Du SONCAS, qu'ils ignorent pour la plupart, ils ne retiendront dans ce contexte que la seule sympathie, et feront fi du reste si cette dernière tarde à se manifester.

Ce socle fragile, peu enclin à faciliter la communication entre candidats d'horizons différents, se verra encore affaibli par la méconnaissance que les enseignants et les étudiants ont du monde de l'entreprise en général et de l'entreprise commerciale en particulier. A la base, il faut déjà se battre contre les préjugés tenaces qui gangrènent les représentations nourries par les opérateurs eux-mêmes. On a droit, sans aucun discernement, à toute la panoplie lexicale sur le bagou, l'assurance, l'éloquence, les traits de caractères supposés révélateurs de telle ou telle profession voire, pour les plus zélés, l'analyse transactionnelle et son universalité supposée. Toutes ces idées reçues ont beau avoir été invalidées scientifiquement, même les professeurs tombent dans le panneau et surtout eux, qui souscrivent d'autant plus volontiers à la caricature que certains entrepreneurs veulent leur donner raison, pour ne rien dire du jugement estudiantin naïf, manipulable à souhait par la seule autorité légitime qu'ils doivent reconnaître en l'occurrence, celle de leurs enseignants.

Le mythe perdure alors, du quadra qui a tout réussi et qui ne devient prof que parce qu'il a toujours été excellent en tout, passant d'un domaine à l'autre comme un éternel battant, à cette seule condition détenteur d'une garantie de ne pas voir remis en cause son parcours professionnel. Ainsi se retrouvent confondus le chef de bande et celui qui mange à la cantine avec ses camarades ou, a contrario, celui qui doit encore travailler dur pour trouver ses marques et le solitaire inconditionnel, sans nuance ni partage. Telle est, à ce stade, la source de biais et d'irrégularités potentielles, consistant à casser l'image d'un élément dont ils ne comprennent pas le cheminement, parce qu'ils ne savent pas de quoi ils parlent. Dans les affaires, on travaille en équipe pour gagner de l'argent. Après, chacun rentre chez soi, sauf amitiés facultatives. Si les temps sont durs et qu'il faut retourner sur le banc des écoliers dans l'espoir d'un nouveau métier, on travaillera efficacement avec ses collègues quand on sera en poste, point barre. Au stade du déconditionnement/reconditionnement propice et nécessaire à l'acquisition de nouvelles compétences spécifiques, succèdera celui de la synthèse et de la réintroduction des anciennes compétences en plus des compétences plus générales. Dans l'optique du concours et hormis les groupes de travail proposés en classe, réviser en solo ou en équipe doit être laissé à la discrétion de chacun. En revanche, ce qui doit circuler entre tous, c'est l'information pertinente. La rétention, en formation comme en entreprise, doit être combattue et proscrite. Pour le reste, il faut éviter de parler à tort et à travers de ce que l'on ignore. Le jour où l'on jettera un enseignant dans l'arène de la vente directe, il perdra tous ses moyens, tremblera et vacillera comme n'importe quel débutant. Et il découvrira, pour la vivre enfin, la dure réalité que le marketing parvient à dissimuler au grand public.

Compte tenu de l'arrogance, de la mesquinerie et de la bassesse proverbiales des enseignants français en général (et, en particulier, de ceux qui, non contents de donner à fond dans le cliché panurgiste "tous socialos, tous syndiqués, tous francs-maçons", envisagent leur métier comme un défouloir malsain), puisque l'enseignant français, en cela encouragé par les us et coutumes, a tendance à se croire au-dessus de son auditoire quand ce n'est pas carrément au-dessus des lois, il convient, en cette rentrée 2014/2015 et pour les suivantes, d'adresser un message de compassion aux élèves et étudiants qui vont devoir supporter les inepties de ces gens-là pendant toute une année, jusqu'aux prochaines trop courtes vacances d'été, vacances raccourcies par le socialiste franc-maçon Vincent Peillon, successivement remplacé par Benoît Hamon puis par la vicieuse Najat Vallaut-Belkacem, porte-parole du machin pour tous et de la décadence androgyne. Tout un programme - scolaire? Mais ne vous laissez pas faire, ils n'ont pas tous les droits et vous pouvez, à des fins procédurières, les attendre au tournant de la moindre digression suspecte (attaque ad hominem à peine déguisée), si ce n'est plus grave. N'oubliez pas, ne pardonnez pas, et défendez vos droits. Ainsi vous ne deviendrez pas la population docile qu'ils espèrent: "All alone, they're just another brick in the wall".

Pour ceux qui n'ont encore jamais travaillé: après l'épisode des salles de classe et des amphithéâtres, les futurs actifs qui auront la chance d'éviter de passer par la case chômage devront ensuite supporter leur patron et leurs collègues. Ils n'y gagneront pas au change, mais au moins ils seront payés, voire mal payés dans l'ordre des probabilités les plus grandes. Les petits entrepreneurs, eux, subiront la concurrence déloyale des grands, dans un système qui ne fait rien pour les aider. Et s'ils deviennent enseignants à leur tour, qu'ils se souviennent des mauvais moments passés en tant qu'élèves et étudiants, afin de ne pas reproduire le schéma. Aussi seront-ils avisés de n'intervenir par la sanction que quand la faute de leur auditeur sera avérée. Certes ils auront une rémunération ingrate par rapport aux efforts demandés, car certains traders de Wall Street gagneront encore dix fois plus qu'eux, entre déjeuners, dîners, parties de golf et voyages. Le minimum requis sera donc, dans les deux sens envisagés, la voie du ménagement de soi et des autres: ni tyran de la population en devenir, ni esclave du système.

"Suicide d’un collégien: les parents se constituent partie civile et veulent des réponses. Mattéo Bruno s’est donné la mort le 8 février 2013. Victime de harcèlement au collège Saint-Exupéry de Bourg-Saint-Maurice, l’adolescent de 13 ans s’était pendu dans sa chambre. Aujourd’hui, ses parents entendent continuer le combat judiciaire au nom de leur fils". Il faut espérer que les parents gagneront, car en refusant de punir le groupe et de protéger l'individu, les responsables de l'établissement et les enseignants concernés, en plus d'agir lâchement, se rendent complices des mauvais agissements. Preuve aussi que l'être isolé vaut mieux que la masse, et que la démocratie dans le bon sens du terme ne saurait reposer sur des critères purement quantitatifs. La bonne démocratie, c'est avant tout le bien-être de chacun. Le respect d'une charte de qualité relationnelle devrait s'imposer dans tout projet de lutte contre le harcèlement. La recherche et la réflexion autour d'une dimension objective de la qualité dépassent le seul attrait consistant à combler un vide théorique, elles constituent aussi une aide précieuse à la mise en place de bonnes pratiques au quotidien.

L'article fait état d'une violence entre jeunes, mais au-delà du laisser-faire des adultes dénoncé ici, les enseignants eux-mêmes peuvent, d'une manière plus générale, se rendre coupables de méfaits allant dans le même sens, tant les motivations de la cruauté collective se révèlent au fond irrationnelles, et par ailleurs difficiles à détecter car enclines à s'installer progressivement aux dépends d'une cible récurrente: humiliation par le recours à un objet apparemment aussi anodin qu'une balle en mousse lors d'une séance d'EPS alors que les autres lancent le poids avec des balles lourdes leur assurant une victoire écrasante, refus de répondre à une question pertinente ou de cautionner une bonne réponse, rétention de matériel nécessaire à la réalisation d'un exercice, dénigrement systématique des efforts fournis, flashes aveuglants envoyés dans les yeux à plusieurs reprises lors d'un cours de technologie, critiques injustifiées de l'attitude.

Ces exemples dépassent encore une fois les implications effectives de ce drame de l'actualité. Mais ils visent tout autant à illustrer la banalisation de la méchanceté, contre laquelle il faut lutter sans relâche. La menace procédurière fonctionne efficacement à ce titre, car en prenant conscience de cette épée de Damoclès qui pèse en permanence au-dessus de leur tête, les coupables potentiels se heurtent déjà, bien qu'en dépit de leur mauvaise volonté, à une forme de censure qui canalise leur comportement. Le souvenir des faits, quant à lui, abreuve l'arsenal argumentaire pour que la justice triomphe. L'avis du jour: notez et datez tout ce que vous vivez, voyez et entendez. Parlez-en autour de vous si vous le pouvez. Ceux qui, sans vous connaître, croient que vous n'avez pas de relations personnelles, se trompent probablement. Les vrais amis sont rares mais ils existent, et même de simples connaissances savent écouter avec bienveillance.

 

Direction #2.1: La Poste en question (27/09/2014). Code pénal - Article 226-15 (Modifié par Ordonnance n°2000-916 du 19 septembre 2000 - art. 3 (V) JORF 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002): "Le fait, commis de mauvaise foi, d'ouvrir, de supprimer, de retarder ou de détourner des correspondances arrivées ou non à destination et adressées à des tiers, ou d'en prendre frauduleusement connaissance, est puni d'un an d'emprisonnement et de 45000 euros d'amende. Est puni des mêmes peines le fait, commis de mauvaise foi, d'intercepter, de détourner, d'utiliser ou de divulguer des correspondances émises, transmises ou reçues par la voie des télécommunications ou de procéder à l'installation d'appareils conçus pour réaliser de telles interceptions".

Le 28 août 2014. Fait constaté ce jour: pas reçu exemplaire de Courrier International n°1243 du 28 août 2014 malgré abonnement en cours depuis les années 1990. Si exemplaire toujours pas reçu le 29 août, adresser courrier au service concerné du journal et signaler le fait à La Poste par le biais du 3631, en plus d'une lettre. Attendre le facteur et lui demander des explications. Essayer de s'assurer indirectement de préférence (car pas forcément fréquentables) si des voisins ne sont pas impliqués en cas d'irrégularité (voisins par ailleurs potentiellement coupables d'intrusion informatique par Wifi et donc également susceptibles d'être poursuivis pour ce motif). Systématiser ces démarches au moindre manquement. Etudier quel recours supplémentaire envisager en cas de récidive. Toujours agir dans la stricte légalité.

Le 30 août 2014. Journal toujours pas arrivé. Chaque raté pose la question d'autres courriers potentiels en souffrance. Donc rappeler tous ses correspondants pour s'assurer qu'il n'y a pas d'autre lettre retardée, perdue, bloquée, détournée, etc. Première étape: écrire à Courrier International pour leur présenter le cas. Ils devront répondre, dire si l'exemplaire a bien été envoyé ou pas, pour quel motif. S'ils sont hors de cause, c'est que La Poste n'a pas respecté son contrat. Un signalement sera fait. Chercher à connaître l'identité du postier en cause, et prévoir le recours à une voie de sanction autre que celle de la hiérarchie, en plus de cette dernière: plainte auprès de la police, même quand l'intéressé aura fini son CDD. Car cette situation équivaut à un chantage pour l'usager. En effet, le distributeur de courrier vu ce jour, qui n'était pas le même que celui de jeudi, dont il n'a pas été en mesure de révéler l'identité, a confirmé qu'il n'y avait plus de vrais facteurs, mais uniquement des CDD; cette précarité peut inciter certains agents malveillants à se croire en situation d'impunité. C'est inadmissible, et l'usager continuera à se battre par tous moyens de droits. Pour l'instant le devoir de réserve s'impose, tant que la responsabilité source n'a pas été déterminée. A suivre.

Le 12 septembre 2014. Le fait d'avoir attendu avant envoi lettre à Courrier International a malheureusement permis de constater un nouveau problème (n°1245 non reçu). Du coup la lettre partie ce jour, avec copie e-mail à l'appui, fait état de deux manquements, sans compter les autres usagers continuellement affectés. Le gardien de la résidence reconnaît le caractère général de ces motifs de plainte, les postiers ne se présentant pas quotidiennement à la loge pour faire le point sur les adresses non trouvées. Par ailleurs, des photos prises ce jour, focalisées sur le détail et rendues anonymes afin de préserver la vie privée des personnes concernées, représentent ce qui semble être du courrier abandonné, non pas mis dans mais sur la boîte aux lettres, au vu, au su et à la portée de tous.

Ce fait sera également porté à la connaissance du syndic de copropriété (qui sera aussi averti des atteintes au maintien de la propreté de l'allée commerçante), suite à l'autre lettre envoyée ce même jour. Actuellement dans l'attente de sa réaction au cours des semaines suivantes, et par ailleurs de celle de Courrier International, étape nécessaire afin d'éclaircir plus avant la part de responsabilité de chacun. Pour le cas où certains soupçons se confirmeraient, ce n'est pas tant La Poste en soi qui serait visée que les conséquences désastreuses de sa libéralisation, preuve que celles et ceux qui s'acharnent à détruire les services publics de l'Etat (ainsi que leurs exécutant(e)s), quel que soit leur bord politique affiché ou non, sont des agents nuisibles, dont il faut s'efforcer de contrer l'action localement et, si possible, globalement.

Le 19 septembre 2014. Reçu mail de Courrier International le 17 septembre, affirmant avoir bien envoyé le n°1243. Le n°1245, lui, a finalement été réceptionné, mais avec quatre jours de retard. Quoi qu'il en soit, c'est La Poste qui est en cause. D'où demande écrite de signaler à La Poste qu'elle n'a pas respecté son contrat, procédure à appliquer. Ne compte pas en rester là, donc sollicite aide journal pour faire comprendre aux intéressés qu'aucun manquement ne sera toléré et que le risque procédurier est bien une réalité. Un signalement sera fait au 3631 dès aujourd'hui.

S'agissant en fait d'un deuxième signalement, le premier ayant été suivi d'une lettre type des services locaux de La Poste qui n'avait donné lieu à aucune amélioration, la première personne contactée aujourd'hui au 3631 a procédé à une mise en relation téléphonique avec un responsable national, qui a insisté sur l'importance pour le journal d'effectuer une réclamation auprès des services de La Poste. Ainsi une enquête est en cours, qui devrait permettre de situer les défaillances dans l'acheminement. Car Courrier International a répondu par mail en ce sens, réclamation faite de sa part comme il se doit, tout en précisant, ce qui est cohérent, n'avoir aucune responsabilité dans les restructurations de La Poste, ni dans les éventuels effets indésirables de celles-ci au niveau de la réception du courrier par l'usager.

 

Direction #3: éloge de la stigmatisation et de la punition (27/09/2014 et 07/10/2014). Face à la généralisation du laxisme pusillanime et à l'illusion de sympathie collective, consistant pour les uns à fermer les yeux sur les fautes des autres en échange de la réciproque, la vertu à contre-courant s'affirmera comme une pensée radicalement normative, osant juger et condamner, en permanence sur la défensive et dans le procès d'intention, en vue d'une réforme, qui n'aboutira peut-être jamais (mais l'essai en vaut la peine), de l'être humain vers l'hyper-exigence procédurière, la rancune définitive et la défense individualiste de ses intérêts propres (identité civile, biens immobiliers et mobiliers, droits d'auteur, vie privée, réputation et dignité, etc.).

Ce qu'il faut souhaiter, dans l'espoir de précipiter la chute des élites décadentes, de leur système et de leurs suiveurs, c'est une population de petits propriétaires hargneux et fiers de l'être, toujours prêts à bondir pour monter au créneau quand il s'agit de revendiquer les limites de leur territoire propre. En bas de l'échelle, et même si notre propriété se résume à une peau de chagrin, non seulement nous guetterons la moindre occasion légale de faire tomber ceux qui se prétendent au-dessus de nous, mais en plus nous serons également impitoyables envers les petits délinquants comme envers les grands, toujours prêts à balancer aux autorités casseurs de vitrines, pollueurs, petits voleurs, racketteurs, maquereaux de bistrots, gratteurs d'aides et de subventions, pirates informatiques, internautes injurieux, voisins bruyants et autres. Contre les racailles en tous genres, sans distinction de couleur ni de culture, tolérance zéro.

Et, pour préciser plus avant l'objet de ce post, dans le but affiché d'embarrasser les uns et les autres (public, privé, administrations, entreprises, élus, syndicats, réseaux, personnalités) par une mémoire persistante, nous trouverons des espaces d’expression pour archiver et centraliser les affaires en cours publiquement dévoilées, entretien d'une mémoire de la honte qui présentera surtout l'intérêt de contribuer, même modestement, à une base de données utile pour toute argumentation et recherche à visée critique et intellectuellement incendiaire, en n'épargnant jamais personne. Ni solidarité corporatiste, ni omerta. L'humanité est une espèce malade qu'il faut obliger à se soigner de gré ou de force. Que chacun, tout en s'efforçant de rester irréprochable à l'égard d'autrui, avec l'orgueil de Monsieur Propre, ne perde jamais de vue que la seule solidarité qui tienne s'il ne doit en rester qu'une, c'est la solidarité envers soi-même. Je vais t'en foutre, de la sympathie, moi, tu vas voir:

"Accident de train de Saint-Médard (35). La SNCF mise en examen. La société ferroviaire a été mise en examen, vendredi, par un juge rennais pour blessures et homicides involontaires" (Ouest France, 30/08/2014);

"Des cartes grises… comme s’il en pleuvait! Toutes délivrées frauduleusement. C’est un gigantesque trafic de cartes grises qui est jugé ce lundi 1er septembre par le tribunal correctionnel de Nanterre. Sur la sellette, une dizaine de sous-préfectures dont celle de Boulogne-Billancourt. Et dont le cerveau est un revendeur de berlines qui travaillait en famille" (Atlantico, 01/09/2014);

"Le braquage presque parfait de deux salariés de la Banque de France. Ce n'était pas le casse du siècle – 1,8 million d'euros "seulement" ont été retrouvés – mais cela aurait pu être le braquage parfait. C'est en tout cas ce qu'avaient imaginé deux salariés de la Banque de France: dérober des billets usagés promis à la destruction dans la papeterie de la banque à Vic-le-Comte, dans le Puy-de-Dôme. Las! La martingale absolue n'existe pas, même dans les films. Les deux hommes, âgés de 56 et de 57 ans, ont été mis en examen pour vol aggravé et placés en détention dans la soirée de vendredi 12 septembre, à Clermont-Ferrand. Leurs épouses ont été mises en examen pour recel et placées sous contrôle judiciaire" (Le Monde, 13/09/2014);

"Bygmalion: un ex-responsable, mis en examen, confirme que les comptes de campagne de Sarkozy ont été maquillés.
"Abus de confiance, faux et usage de faux et complicité d'escroquerie". C'est sur le fondement de ces accusations que Guy Alvès, l'un des cofondateurs de Bygmalion, a été mis en examen mercredi 1er octobre, dans le cadre de l'information judiciaire en cours sur un système présumé de fausses factures durant la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2012" (07/10/2014);

"L'ex-golden boy Rafik Khalifa condamné à cinq ans de prison
(AFP 7 octobre 2014 à 15:09). Il avait organisé la faillite de sa société juste avant sa liquidation. L’effondrement de son empire a causé un préjudice estimé entre 1,5 et 5 milliards de dollars à l’Etat algérien et aux épargnants" (Libération, 07/10/2014).

 

Terrain des idées: axes et pistes pour une critique du socioconstructivisme (27/09/2014). Si l'on parle avec un(e) enseignant(e) se réclamant du socioconstructivisme, que cet enseignant reconnaît de son propre aveu pouvoir définir sa méthode comme un moyen de mettre publiquement en porte-à-faux son auditoire par des situations-problèmes en suscitant systématiquement la mise en œuvre de représentations que le professeur s'arrangera pour décrire comme erronées d'une manière ou d'une autre avant de faire valoir son point de vue dans le déni de l'argument d'autorité (l'expert attitré prétend rejeter celui-ci au nom de la science mais décide quand même d'y recourir dans les faits) et que, in fine, le dévoilement de sa stratégie va jusqu'à la revendication de l'enseignement comme une relation fondamentalement inéquitable et donc irrespectueuse, alors l'hypothèse d'un vice intentionnel consubstantiel au socioconstructivisme fait un pas en avant, et avec elle celles d'une défaillance politique et professionnelle. Le dispositif, a priori moins intense et plus insidieux, par exemple, que les bizutages mortels rencontrés dans certains établissements universitaires du Portugal, tenterait pourtant de s'affirmer sur la base des mêmes dysfonctionnements relationnels, attentatoires aux droits individuels les plus légitimes, comme celui de refuser de répondre à une question sans avoir développé, à ce titre, une réflexion et une maîtrise préalable. Simplement résumé, le socioconstructivisme ne respecte pas les individus.

Un autre grief à la charge de l'approche ici critiquée semble résider dans l'infantilisation de l'auditoire adulte, puisque les instituts de formation des maîtres d'école encourageant cette mouvance en viennent, par l'application indifférenciée des mêmes méthodes face aux enfants et face aux adultes, à refuser aux étudiants leur statut d'auditeur pour leur imposer celui d'élève, sans distinguo entre la psychologie enfantine et la psychologie adulte. Ces didacticiens, passant sous silence la pertinence du matérialisme et de la vénalité jusqu'à un certain point, celui des limites raisonnables de la prise de conscience réaliste des personnes aguerries, ainsi que de la compartimentation mentale, du développement personnel et de l'émergence possible d'une compassion comme autant de traits proprement adultes, ne peuvent au fond définir la maturité que par la banalité de la reproduction familiale, où l'adulte n'aurait d'autre particularité, selon eux, que celle de grands enfants faisant des enfants à leur tour. D'où une arrogance et une injustice structurelles et générales des formateurs concernés, qui traitent leur public avec le même mépris qu'ils ont pour les jeunes eux-mêmes.

Pourquoi envoyer des taupes à dessein de s'enquérir, au détour d'une conversation apparemment anodine au cours d'un stage, du bien que les étudiants dissidents ne pensent pas d'une telle équipe à moitié universitaire, à moitié de terrain, dans un cas comme dans l'autre plus déterminée dans son unilatéralité hystérique, car propre au déni évoqué précédemment, que dans le questionnement dialectique? Pour savoir la vérité mot à mot, il suffit de la demander en face, mais poliment s'ils en sont capables. Car ces accusés, accusés au stade des désaccords sur le terrain de la communication pour le moins, sont les mêmes qui vont jusqu'à revendiquer la violence verbale dont les chercheurs sont capables lors des congrès ainsi que, d'ailleurs, les sommes astronomiques investies dans un accélérateur de particules qui ne sert rien de valable sinon le profit de ces mêmes chercheurs abjects par leur parasitisme, alors que tant de problèmes majeurs affectent ce monde et méritent une attention prioritaire. Hypocrites dans leur soi-disant dénonciation des dérives de la science, alors qu'ils dérivent eux-mêmes plus qu'ils ne font œuvre de science, ils cautionnent l'agressivité, les failles du droit qu'ils tentent d'exploiter (à leurs risques et périls) ainsi que l'hôpital qui se moque de la charité. Ayant établi de visu les collusions entre leurs intérêts et ceux des instances politiques à juste titre malmenées par l'opinion publique, c'est tout un potentat malhonnête qui se fait jour, que la théorie honnête ne suffira sans doute pas à déconstruire, mais l'émergence d'une telle théorie aura au moins le mérite de contribuer à d'autres points de vue possibles.

Un terrain supplémentaire d'investigation critique transparaîtrait derrière la survalorisation des technologies de la communication et de leurs derniers gadgets à la mode selon un courant d'origine industrielle et consumériste, auquel les enseignants concernés souscrivent sans l'ombre d'une volonté contre-argumentative, puisque la défense de la liberté du citoyen devrait au contraire se fixer comme but premier le choix laissé à celui-ci d'objecter sa propre demande contre une offre arbitraire, et donc de refuser certains outils. L'attitude des concepteurs et promoteurs de tablettes numériques, attributs de l'époque du jetable et du bas de gamme généralisés aux dépends des ressources naturelles qui se raréfient, se double d'un cynisme sournois, puisqu'ils ne croient pas dans ce qu'ils s'acharnent à vendre aux autres: "Dans la Silicon Valley, les parents qui passent leurs journées à créer des tablettes, applications iPhone et jeux vidéo laissent à peine leurs enfants toucher à un smartphone. C'est ce que pointe un article du New York Times. Steve Jobs lui-même était très strict en la matière. Le journaliste Nick Bilton raconte qu'en 2010, il avait demandé au fondateur d'Apple si ses enfants aimaient les iPad. Steve Jobs avait répondu qu'ils n'en avaient jamais utilisé. "A la maison, nous limitons l'utilisation des gadgets technologiques." Dans la famille d'Evan Williams, un des fondateurs de Twitter, les enfants n'ont pas de tablette et sont encouragés à lire des livres (en papier)" (Direct Matin 17/09/2014, d'après New-York Times 11/09/2014).

Récapitulation; le socioconstructivisme c'est, entre autres: #1: une atteinte aux individus; #2: une entreprise d'infantilisation des adultes; #3: un outil au service d'une industrie qui détruit la planète. La stratégie universitaire la plus judicieuse imposerait, garante à la fois du sérieux et de l'intégrité du propos: de développer la thèse, si thèse il y avait, selon sa recevabilité académique, la construction de son argumentation et la précision de ses sources; de réserver les annexes plus pamphlétaires, comme ces messages, à une publication globale a posteriori (thèse + annexes, ou partie d’un autre type de publication le cas échéant, sérieuse et intègre mais hors cadre universitaire, comme le présent ouvrage).

 

Axe critique #3.1 des dérives scientifiques et technologiques (05/10/2014): "Méfiez-vous de vos clés USB! Et, de façon générale, de toute sorte d'appareils de stockage portatifs: disquettes, lecteurs MP3... mais surtout clés USB, préviennent deux chercheurs en sécurité informatique. Fin septembre 2014, deux chercheurs ont choisi de publier leurs travaux, comme l'explique Le Monde ce 3 octobre, relançant ainsi l'intérêt pour cette vulnérabilité nichée au cœur des clés USB. L'occasion de relire cet article publié en août" (Slate, 05/08/2014).

Une solution contre les programmes malveillants que des personnes non moins malveillantes y auraient introduits: lire les fichiers utiles des clés USB et les faire imprimer, si besoin, dans des cybercafés, pas chez soi. Les gérants de ces lieux ont intérêt à veiller à la sécurité de leurs systèmes, et personne en particulier n'y est visé, donc toute attaque privée finit, en l'occurrence, comme un coup de couteau dans l'eau. Toute cible doit se fixer pour objectif de rester hors de portée.

 

Axe critique #3.2 des dérives scientifiques et technologiques (05/10/2014): "Prix Nobel: Un an après, à quoi a servi le Boson de Higgs? Pour tout scientifique ayant déjà mis son nez dans un manuel de physique des particules, ce devait être l’une des trouvailles du siècle. La découverte du chaînon manquant à la théorie de la structure fondamentale de la matière. Il y a tout juste un an, le prix Nobel de physique récompensait François Englert et Peter Higgs pour la découverte du fameux "Boson de Higgs", une particule élémentaire permettant d'expliquer la notion même de masse de l’atome. Ce prix couronnait 32 ans de recherche, 8,9 milliards d'euros de budget et la mobilisation de 7.000 chercheurs autour de l'exploitation de l'instrument à l’origine de l’observation du Boson, en 2012: l’accélérateur de particules du Cern, le centre européen de recherche nucléaire. Pour certains, cet investissement colossal n’est pourtant pas à la hauteur de ce qu’il aurait pu apporter à la science" (20 minutes, 03/10/2014).

Ils le disent eux-mêmes: tout cela ne sert à rien. On aurait pu investir ce temps et cet argent dans des recherches utiles, autour par exemple des enjeux écologiques des activités humaines, et de la nécessité d'orienter sciences et technologies vers une restauration de l'écosystème en repensant énergies, unités de production, infrastructures et espaces urbains. La conclusion qui s'impose ne figure pas dans l'article, à savoir que les partisans des communautés scientifiques, pour autant qu'ils se complaisent dans l'état actuel du monde et de ses intrigues, révèlent un manque flagrant de probité. La course après les prix et les distinctions leur fait oublier l'essentiel, la reconnaissance d'un ordre universel qui précède et dépasse toute connaissance humaine. Le grand public, donc non scientifique, a pu s'apercevoir de l'ampleur de la supercherie et en conclure explicitement à l'impasse avant même la découverte de ce boson. 

 

Structure annexe, face pratique offensive (début) / Structure centrale, face pratique académique (début) / Jonction (05/10/2014). Dans la série "A quoi reconnaît-on un(e) enseignant(e) socioconstructiviste?", à cette question il faudra, parce que les preuves se bousculent, répondre à l'évidence: il ou elle parlent toujours de la société avec, même dans l'ambiguïté du discours, même dans l'apparence d'une démarche critique esquissée, un parti pris en faveur de la société au bout du compte, qu'il ou elle vénèrent comme leur lot commun à tous, qu'ils tiennent tous absolument à refourguer partout autour d'eux.

Puisque l'on évoque l'ambiguïté du discours, il n'y a qu'un glissement jusqu'à leur vice rhétorique. Posons un contexte à titre d'exemple, celui d'un panorama des programmes et des approches didactiques dans l'apprentissage de la découverte du monde puis de la géographie à l'école primaire en France. Les socioconstructivistes s'appuient sur une généralité: son propre point de vue versus le point de vue de l'autre, le point de vue de l'élève versus le point de vue de l'enseignant, le décentrement à opérer pour arriver à distinguer gauches et droites, sa propre gauche et sa propre droite versus la gauche et la droite d'autrui.

Rien à dire sur la distinction en soi concernant la géographie, que d'autres didacticiens pratiquent tout autant. Visuellement, physiquement, elle paraît inévitable pour aider l'enfant à concevoir la possibilité d'une représentation du monde environnant autre que la sienne. Qu'il se lève et qu'il aille observer la classe depuis le tableau où le professeur se tient d'habitude. Là où le tracé défaille, c'est précisément dans la généralisation notionnelle et, par conséquent, dans la décontextualisation. Brouiller le contexte pour mieux aliéner l'individualité, voilà l'un des propres du fait social et donc du socioconstructivisme.

Il s'agit ici, pour eux, de traiter conjointement représentation concrète et représentation éthique. L'éthique a certes des incidences concrètes, et inversement. Mais, face à l'importance de clarifier la polysémie et de déterminer un parti pris terminologique en fonction d'un contexte donné, il faut savoir si l'on parle plutôt de concrétude ou d'éthique, de sens propre ou de sens figuré. Ne pas préciser, c'est englober tous les sens des termes "point de vue".

On voit l'intérêt qu'un maître d'école bien intentionné pourrait retirer d'une évolution du propos depuis la découverte de l'espace jusqu'à l'éducation civique. En se décentrant, on va au-devant à la fois des sensations, des affects, des émotions, des sentiments, des concepts et des raisonnements élaborés par les autres. On comprend salutairement que penser différemment c'est, à la base, ressentir différemment parce que l'on ne voit pas le monde, même proche, depuis le même endroit. De prises de conscience en perspectives, on finit par aborder la notion du respect d'autrui. Rien que de louable.

Le vice, c'est la porte ouverte au relativisme que laisse une telle généralisation. Tout n'est pas qu'une question de point de vue, il ne saurait en être ainsi de façon inconditionnelle ni dans n'importe quel type de situation. Le respect d'autrui se fonde sur des principes logiques de réciprocité qui ont aidé à l'élaboration des cultures juridiques.

La cohérence interne du discours, la mise à disposition de tous les éléments que les interlocuteurs ont besoin de connaître pour apprécier les termes de l'échange, l'intelligence partagée de ce que les uns et les autres décident d'engager dans l'intérêt collectif, bref: tout ce qui contribue à révéler une dimension intentionnelle fait aussi la différence entre un point de vue irrecevable et un point de vue simplement différent. Plutôt qu'un segment physique-civique, mieux vaut en l'espèce un triangle physique-logique-civique, c'est-à-dire une stratégie d'apprentissage qui établit en permanence le lien entre ces trois paramètres. 

 

Deux chemins (10/10/2014). Un chemin ouvre sur deux autres: celui des jalons sur, au choix, celui de la recherche ou celui de l'effacement. La prise en charge de projets théoriques au stade de la démonstration scientifique, le développement d'une psychologie posale voueraient une vie et tout le temps libre d'une vie à travailler avec des idées en lesquelles l'auteur croit, mais en faveur d'une humanité en laquelle il ne croit pas. Dans ce cas, mieux vaut faire l'économie de la longue critique visible des œuvres de Berger, de Luckmann, de Vygotsky, de Bruner, puisqu'il aurait été attendu d'aller plus loin que l'écume des choses, même si l'écume des choses pose parfois plus de problèmes, du fait de son immédiateté selon l'endroit où l'on se situe, que la source dont elle émane.

Toute la difficulté d'une pensée misanthrope construite et argumentée se résume soit au fait de travailler à perte, non en raison de la pensée en elle-même mais parce que le monde entier la rejette, entraînant de la part du sujet visé, non pas insultes et attaques malgré les apparences perçues, mais simplement refus de l'injustice subie, soit une reconnaissance équivalant, au bout du compte, à un autre type de mise en échec, celui transformant l'honnête individu en homme du monde bardé de récompenses, au sein d'une espèce toujours aussi mal organisée, aussi vile et tortionnaire que l'espèce humaine, ce qui aboutirait à une imposture.

Resterait une autre possibilité, celle d'arriver à changer le monde dans le bon sens, mais nul ne peut ni ne doit accomplir seul et gratuitement un effort aussi colossal malgré des coups de gueule assumés ainsi qu'une bonne volonté, une joie de vivre et une force tranquille toujours intactes. La parole au nom de la défense des droits ne dépasse jamais la pensée, elle est juste. Il est légitime de pouvoir choisir ses modalités de participation dès lors que l'on démontre ses facultés à atteindre l'objectif prédéfini.

Et, face aux échanges quotidiens frelatés, car les lâches sont sibyllins et grégaires là où les courageux sont francs et directs, il est juste, en son for intérieur, d'identifier des ennemis et de leur souhaiter une mort rapide et sans souffrance, la même mort à souhaiter à ceux qui, tout au contraire, mériteraient le meilleur ici bas mais ont envie d'en finir tellement la pénibilité de leur existence devient pesante, sans omettre d'évoquer aussi les risques d'une paralysie, d'un temps interminable figé dans le supplice d'une santé perdue, d'une douleur permanente suite aux aléas malheureux où la médecine, honte à elle, préfère toujours l'acharnement au soulagement.

Dans le respect de la loi, sans violence ni insulte, à défaut de la mort voulue de l'ennemi, c'est la rupture relationnelle qui fera office de couperet. En public, on a intérêt à travailler avec tous, mais le veulent-ils? En privé, on a le droit de mettre toute personne à distance. C'est ce droit que le constructivisme social et ses avatars indirects, le plus gros des troupes humaines en définitive, s'acharnent à nier. Ce droit rejoint ceux au célibat et à la non-procréation afin de mettre un terme à l'aberration humaine. S'il existait encore une voie de salut pour l'homo sapiens, et l'antique sagesse le disait déjà, cette voie serait celle de son extinction.

Inutile d'y consacrer des montagnes de publications, l'œuvre critique d'une vie peut tout aussi bien, sinon mieux, s'accomplir à l'intérieur de l'âme. Face à l'horreur du cancer et du virus démographiques, soit l'humanité grouillante détruisant tout ce qui est beau et bon sur cette Terre, Malthus, qui avait raison, s'était cru obligé de produire une justification scientifique de sa thèse. Cependant, dès lors que l'on a pris conscience de la noblesse d'une pensée littéraire avec des résonances philosophiques face à la mesquinerie de la science dévoyée, l'essentiel est dit et il n'y a, en principe, rien d'autre à ajouter.

On se gardera de devenir un martyre à la Giordano Bruno, classique su et lu depuis si longtemps que personne ne peut le faire découvrir. D'ailleurs, on ne peut faire découvrir à autrui que son œuvre propre, si l'on a en une digne de ce nom. Il faut se battre pour ses intérêts et sa tranquillité tout en respectant le droit des autres aux mêmes aspirations: tel est l'équilibre, ce même équilibre que l'on s'efforce d'atteindre dans le travail entre la compétition loyale afin d'améliorer sa propre vie, et le devoir de préserver les êtres et la nature. 

Un silence choisi, en pleine connaissance de cause avec autant de satisfaction, n'a pas vocation à être définitif sauf par souhait personnel. Si les interventions se raréfient avec le temps, cette raréfaction s'expliquera également par l'inexistence d'une quelconque recherche de reconnaissance. Les œuvres humaines sont vaines, sauf par la voie d'accomplissement qu'elles ouvrent  au sujet qui les produit. "Pour vivre heureux, vivons cachés", auraient dit les épicuriens, ce à quoi les écologistes sincères ajouteront: dans la paix de l'ombre des grands arbres.

D. H. T.

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Chapitre 9: Fragments d'essais (2011-2014)

Dieu, pensée et possible réalité (article du 21/06/2011). La question de l'origine de l'univers permet à l'esprit humain d'interroger ses propres fondements: univers qui nous a faits, univers que nous avons observé pour apprendre, univers dont nous sommes partie intégrante. L'univers, c'est l'ensemble de ce qui existe, englobant l'espèce humaine elle-même. L'existence est un rapport à l'univers, une relation nécessaire.

Sur l'origine, des réponses différentes ont été proposées, avancées: scientifiques, métaphysiques, mythologiques, surnaturelles, religieuses. La religion est peut-être la plus ancienne. Etymologiquement, elle relie les humains entre eux en même temps qu'elle les relie à leur croyance commune, adhésion aux principes non démontrables et non démontrés, dans le divin.

Qu'est-ce que Dieu? Donnons comme point de départ à l'histoire naturelle l'idée qu'il y a un créateur. C'est une représentation intellectuelle, de l'ordre de la pensée. L'humanité s'est distinguée, entre autres, par sa faculté à transformer son environnement pour fabriquer des objets. Cette aptitude lui sert de biais pour concevoir la création comme un don de l'univers, qui relèverait donc lui aussi de la création.

Créer, c'est introduire un état de fait, observable, qui n'existait pas auparavant. L'universalité génétique de la création n'est cependant ni démontrable ni démontrée, puisque l'on n'a pas identifié de créateur universel comme on peut identifier, à notre échelle, un artisan ou un ouvrier. Il s'agit bien d'une croyance, relevant d'un système de pensée, d'une organisation complexe de concepts interagissant les uns avec les autres.

Par une supposition fondée sur la condition humaine elle-même, sur sa créativité, l'humanité serait remontée jusqu'au principe du divin avant de reproduire le raisonnement dans un ordre non plus rétrospectif mais chronologique initial supposé, à la manière d'un récit présentant certaines analogies avec une construction mathématique ou logique: soit un créateur, d'où l'univers; de cet univers, des êtres créent à leur tour, du don qu'ils ont reçus de la création universelle. On y croit ou pas.

Il y a de toute façon une dimension qui relève de la pensée dans l'idée de Dieu. On pense le divin. Toute définition du divin est un concept, une représentation par l'esprit d'une entité dont le raisonnement admet les présupposés par définition. Penser Dieu, parler de Dieu, s'interroger sur Dieu, c'est l'accepter d'une certaine façon.

Si l'on envisage maintenant la réalité comme une référence concrète et factuelle, sensorielle, référentielle, extérieure au discours, la réalité du divin demeure une affaire de croyance. Poser la non-réalité du divin, puisque de l'ordre du non-démontrable et du non-démontré, amène à la même conclusion: l'athéisme est aussi une forme de croyance. Si l'on ne peut démontrer les fondements réels du déisme, on ne peut démontrer ceux de l'athéisme non plus car leur objet est le même.

Soit le raisonnement déiste: "La faculté de créer est un don de l'univers, puisque l'humanité est le résultat d'un processus universel. La créativité étant présente dans l'univers, elle implique un créateur." Soit le raisonnement athée: "La faculté de créer est propre à l'être humain, l'idée du créateur universel est donc une projection de l'être humain. Comme il n'y a pas d'autre créateur observable, l'univers n'a pas été créé". La réalité observable admet l'humain à la fois comme résultat d'une évolution de l'univers et comme auteur de ses propres concepts, qu'ils soient réellement fondés ou non.

La question de Dieu pensée ou réalité n'est pas une question impliquant une réponse exclusive. Ce n'est pas forcément ou l'une ou l'autre. Il y a dans le divin une dimension qui relève de la pensée, que l'on soit déiste ou athée. La réalité de Dieu, définie comme extérieure au raisonnement, objet et référent du discours, est admise ou non selon le système de croyance auquel on se réfère. On peut aussi ne pas croire et rester dans le doute: c'est l'agnosticisme. En tant que créateur: Dieu est une pensée, et peut-être une réalité.

Par ailleurs, le déisme peut s'affirmer individuellement, en-dehors de l'appartenance à une communauté religieuse, tout comme l'athéisme peut s'affirmer individuellement, en-dehors de l'appartenance à un ordre confraternel fondé sur des valeurs athées. Le déisme n'implique pas nécessairement la religion. Des communautés humaines se sont soudées autour de leur même rapport au divin, d'autres par la suite ont reproduit le même schéma dans leur rapport au non-divin. L'explication de cette différence est d'ordre culturel. Des individus se sont émancipés à leur tour de cette approche communautaire du déisme ou de l'athéisme.

Avec les différences culturelles, amplifiées par les différences de vécu individuelles et spécifiques à chaque être humain, des définitions différentes du divin sont apparues, ainsi que des approches différentes de la religion, de l'athéisme et des communautés athées. Certaines branches de la religion, par le biais de la théologie, ont rejoint la métaphysique. Ce n'est plus tant sous l'angle du créateur que Dieu est défini qu'en tant qu'interrogation sur l'Etre.

Le Dieu métaphysique, c'est l'Etre. Le concept de l'Etre s'appliquerait à l'ensemble des êtres, il serait leur dénominateur commun. C'est un principe posé au départ du raisonnement, un postulat. Là aussi, on y adhère ou pas. Soit on l'envisage sous le biais d'une définition générale appliquée à tout être dans la mesure où il est possible de définir l'être en général, soit on considère qu'il est trop abstrait pour être applicable à la réalité. Dans sa dimension logique, il est recevable. Dans sa dimension référentielle, on considère qu'il est opérant si on l'admet, inopérant si on ne l'admet pas.

La logique, intrinsèquement extérieure à la métaphysique mais présente dans le développement de l'histoire de la métaphysique et dans ses œuvres, concerne l'aspect discursif de la définition de l'être, la construction philosophique, conceptuelle, du raisonnement qui se fixe l'être pour objet. L'ontologie est la branche de la métaphysique consacrée à l'être, et consacrée à l'être en tant que réalité envisagée de l'univers, du monde, des êtres en général.

Admettre l'existence des êtres, entités spécifiques et distinctes, c'est admettre une définition de l'être, en tant que définition pouvant se rapporter à un être parmi d'autres, à n'importe quel être. Par contre, l'Etre en tant que Dieu, lui, suppose un Etre qui serait une entité universelle, un tout, une ouverture, une relation entre tous les êtres.

En ce sens, toute définition de Dieu, cette fois-ci non plus en tant que créateur mais en tant qu'Etre, ne se réduirait pas à la seule croyance: on peut dire, de ce point de vue, que tout est lié dans l'univers, que l'univers c'est l'Etre, que l'Etre c'est Dieu. C'est affaire de définition. La conclusion serait la même que plus haut pour des raisons différentes: en tant qu'Etre absolu, Dieu est une pensée et peut-être une réalité.

Se pose alors le problème de la compatibilité des définitions. De même qu'il existe de multiples définitions de Dieu en tant que créateur à travers les différences culturelles et individuelles, de même il existe plusieurs définitions de Dieu en tant qu'Etre dans la complexité de la relation à la fois philosophique et historique entre déisme, religion, théologie, métaphysique, ontologie, logique et philosophie en général. Soit un axe "créateur" et un axe "Etre absolu", on peut poser a priori que certaines définitions sont susceptibles de se recouper dans le plan délimité par ces deux axes, d'autres non.

La contradiction fondamentale de cette approche comparative se résumerait par la difficulté d'envisager à la fois Dieu en tant que créateur extérieur à sa création, et Dieu en tant qu'Etre universel, incarnant cette création. C'est Dieu cause de soi, seule formulation logique confortant les bases du raisonnement.

Extérieurement, les données sont toujours les mêmes: on y croit ou pas. Mais, d'un point de vue interne au discours, le raisonnement se tient. Sur le plan ontologique la réponse est également recevable. En tout état de cause, si Dieu est à la fois créateur et création, alors il est cause de soi. Le raisonnement contraire est valable aussi, à condition d'adopter des postulats différents. Si le créateur est distinct de sa création, alors Dieu ne peut être à la fois créateur et Etre universel (variante athée: alors Dieu n'a pas de réalité).

L'intérêt pour l'être humain des questions spirituelles ou métaphysiques, que ce soit dans l'affirmation ou dans l'infirmation, est de construire son esprit pour mieux vivre son rapport au monde. L'argument est psychologique et existentiel, qu'il plaide en faveur des déistes ou en faveur des athées. Des modèles différents existent. Chacun, en fonction de sa culture, de son vécu et de sa personnalité individuelle, va vers celui qui lui correspond le mieux.

L'alternative présentant un Dieu parfait en opposition à un être humain livré à lui-même et infiniment perfectible, engendre un débat pauvre et réducteur. Le concept de Dieu n'exclut pas nécessairement la perfectibilité, de même que la condition humaine n'exclut pas des fondements ontologiques et logiques à son positionnement éthique.

Que ce soit dans une perspective de déisme ou dans une perspective athée, malgré les différences culturelles et les différences de point de vue, il est possible de définir, intrinsèquement, la légitimité d'une pensée, d'une parole, d'une action. Il est possible, ponctuellement ou durablement, que des êtres humains différents se mettent d'accord sur les mêmes principes. Les notions de bien et de mal prennent leur sens à l'aune du respect de cet accord, et de l'intention qui lui est associée.

 

La franc-maçonnerie est une mafia (article du 21/01/2012). Révéler au grand jour, avec rigueur et intelligence, les travers de la franc-maçonnerie, voilà qui serait un bon début mais le combat doit aller encore plus loin, sous peine de n'être qu'un contre-feu. Plus qu'un réseau d'influence, la franc-maçonnerie est une véritable mafia, c'est à dire une organisation officieuse et contraire à l'Etat de droit, fondée sur les secrets et rites initiatiques, la solidarité confraternelle interne, la reproduction sociale par voie de cooptation, l'infiltration de l'Etat et de l'ensemble des catégories professionnelles et collectives, l'affairisme et la corruption, les baronnets ripoux, grisonnants et goguenards pactisant avec la racaille de bas étage, l'intrusion dans la sphère privée à des fins de manipulation, la prise de pouvoir illégitime dans l'ombre et au détriment des citoyens ordinaires.

Certes le phénomène mafieux opère à divers niveaux, débordant le cadre de la franc-maçonnerie. Ainsi il caractérise en même temps qu'il affecte toutes sortes de réseaux, que ces derniers soient pseudo-religieux, juifs, ésotériques, homosexuels, rotariens, universitaires, journalistiques, littéraires, médico-pharmaceutiques, informaticiens, corporatistes, administratifs, associatifs ou politiciens. La franc-maçonnerie n'en compte pas moins parmi l'un d'entre eux. C'est la société tout entière qui est en cause et en accusation, le fait social lui-même et l'idéologie humaniste et fraternelle au fondement de cette construction maléfique de l'Histoire qu'est le socius, impliquant à la fois les relations sociales, la doctrine socialiste et la démarche sociologique quand cette dernière trahit sa complaisance scientifique, ou comment se complaire dans son objet d'étude.

Il s'agirait de démontrer que la société est mafieuse par nature, que l'humanisme social ne peut qu'engendrer la mafia, que la fraternité sociale se veut perverse à juste titre mais sans l'avouer, et que la franc-maçonnerie n'est qu'une force en œuvre parmi d'autres, mais malheureusement puissante, dans l'accomplissement d'un projet intrinsèquement incohérent, malsain, sournois, celui d'instrumentaliser et/ou de détruire l'Etat afin de bafouer les droits individuels les plus élémentaires et d'asseoir ainsi, par le biais de l'oppression sociale, le contrôle d'une petite élite outrancière et irrationnelle sur l'ensemble de la population. Si la société n'était pas une arme au service des seigneurs de ce monde contre les faibles et les opprimés, on ne nous en vanterait pas les mérites à longueur de temps. L'éducation elle-même pose comme un fait acquis que le social incarne le bien au sein de l'humanité, coupant court à tout débat.

Et pourtant... Que la société soit mafieuse par nature, il suffit d'en juger par le panurgisme aveuglant les foules et par le laisser-faire encourageant les rapports de lutte et de pouvoir et donc l'injustice, deux tares au fondement de toute définition honnête du social. Que l'humanisme engendre la mafia, c'est l'Histoire qui l'a prouvé: l'homme divinisé, mesure de toute chose, se perd dans la frénésie révolutionnaire au profit de la bourgeoisie, laquelle fait appel aux bandits pour ramener l'ordre sur le continent mis à feu et à sang; deux siècles plus tard, la criminalité en col blanc, financière et transfrontalière, profite de la mondialisation pour régner sur le monde sans entrave ni partage. Ainsi en a décidé l'Homme, proclamé centre de la création et mesure de toute chose. Quant à la perversité des liens confraternels que ses artisans spéculatifs s'efforcent de tisser contre notre gré, elle parle d'elle-même. Si tout le monde était fait pour fraterniser, on le saurait.
Les sources de la mafia sont multiples car nourries par la pluralité des milieux sociaux qui composent le tissu social, garant de l'aliénation et de l'emprisonnement des individus. La franc-maçonnerie est l'une de ces sources, et non la moindre. Comme toutes les autres, elle trahit les mêmes comportements, à la fois mafia universelle et une mafia parmi d'autres, universelle car mue par la volonté de se mélanger à toutes les couches de la population, une mafia parmi d'autres car les autres réseaux sociaux, dans leur dessein d'influence, tendent eux aussi à établir leurs représentants, comme des espions, à tous les niveaux. Toutes les mafias veulent être partout et s'imbriquent donc les unes dans les autres. La rivalité et la violence qui en découlent ne remettent pas en cause le lien qui en résulte, c'est une évidence. Les maîtres d'ouvrage de la fraternité sociale sont des obsédés du lien, même négativement et parfois même négativement de préférence. Ils se délectent du pathos, de la trivialité affective et de la bassesse des empoignades. Ils sont pires que des porcs.

En termes de civilisation et de domination, et ce en dépit de la fascination maladive et fantasmagorique d'une partie d'entre eux pour l'Egypte pharaonique, cette Egypte des pharaons qui, au nom du prestige dérisoire et de la gloriole, avait érigé l'esclavage de masse en vertu politique, en termes de civilisation et de domination, donc, la franc-maçonnerie partage avec les autres mafias son assise historique occidentale, barbare, colonisatrice, chauvine, raciste et tortionnaire, dans le droit fil des impérialismes sumérien, babylonien, judaïque, romain, versaillais et parisien qui ont inspiré la veulerie et l'agressivité des souverains à la peau blanche, aux défauts desquels s'ajoutent la bêtise mondaine, la sophistication rhétorique et la préciosité ridicule, ainsi que la misogynie autant que la dégénérescence efféminée des hommes. Cette propension à répandre le sang sur terre dans le but de s'approprier les ressources des autres peuples a pour corollaire l'affirmation de son modèle social au détriment des différences ethniques et de l'auto-détermination des peuples.

L'humaniste social, donc le mafieux, donc le franc-maçon, veut tout socialiser. Même quand il colonise, acteur ripoublicain de la Françafrique, il entend créer du lien social. Face à un champ de mines, pendant que ses Frères dépouillent les autochtones de leurs richesses, il continue d'affirmer que si tous les hommes pouvaient se donner la main, le monde serait différent. L'humaniste confraternel veut réduire toute forme de vie collective au social. Il nie toute communauté, toute ethnie, toute civilisation. Pour lui, tout n'est que société. Et la société dont il se sert comme d'une matraque ou comme d'une cage à bestiaux, c'est le pouvoir des forts sur les faibles déguisé en lumière universelle, en voie du progrès technique et en république des droits de l'homme. Il n'y a pas au monde de pire imposture que la sienne. Sous son masque difforme, à la fois discret par lâcheté et triomphant par vanité, il porte le visage du mensonge, de l'escroquerie et de la cruauté, doté d'un esprit tordu et d'un cœur impur.

Le mal ne réside pas seulement dans le secret mais dans la franc-maçonnerie elle-même, dans cette mafia comme dans toutes les mafias, dans la société en général, dans la république enfin, cette république dont ils sont les gardiens parce qu'elle n'a rien de démocratique. Obliger à révéler le secret ne suffit pas, aussi légitime que serait cette obligation dans la mesure où, contrairement à ce qu'ils prétendent avec leur mauvaise foi d'avocats véreux, le dit secret ne concerne en rien la vie privée ni la liberté de conscience. Il existe des communautés légitimes, ethniques, dont l'appartenance est transparente et dont l'oppression dont elles sont victimes devrait renforcer la volonté de les défendre et de protéger leurs droits. Et puis il existe des fraternités de notables magouilleurs, comme la franc-maçonnerie, qui ne méritent aucune compassion car leurs membres en sont eux-mêmes totalement incapables. Ils n'ont de place nulle part, tout comme les sionistes n'ont pas leur place en Palestine.

Leurs intentions sont troubles et donc mauvaises. Il faut leur couper les vivres, arrêter de financer publiquement les associations, interdire l'accès des Frères à la magistrature et, pour finir, interdire la franc-maçonnerie purement et simplement, combattre la pseudo-autorité qu'elle incarne par l'autorité du droit, l'autorité officielle, la seule qui vaille. Il faut déclarer la franc-maçonnerie hors-la-loi une bonne fois pour toutes et mettre tous les hors-la-loi hors d'état de nuire, qu'ils soient francs-maçons ou peu importe la bannière de leur mafia. Le projet d'une civilisation vertueuse, fondée sur le pouvoir d'un Etat au service de tous ses citoyens, demande l'affaiblissement de la société. L'individu, assuré de ses droits et devoirs, droit de disposer de sa propre vie comme bon lui semble et devoir de respecter les droits des autres individus, ne peut grandir que si l'entité sociale et ses lois non écrites perdent leur influence. Seule l'autorité de l'Etat peut y contribuer, un Etat démocratique, prompt à intervenir sur le marché du travail pour garantir un emploi à toutes et à tous selon les seules compétences, et faire en sorte que le règne du copinage et de la soumission ne soit plus qu'un mauvais souvenir.

 

Pourquoi les citoyens n'ont jamais pris les armes (article du 14/07/2013). Ces lignes s'adressent à tout le monde et en particulier à ceux qui ont la mémoire courte. Il fut un temps, en France, où la dénonciation du sarkozisme était consensuelle. Il était de bon ton d'être anti-Sarkozy quand Sarkozy régnait. C'est un des mécanismes du régime en place que d'avoir tout fait pour rendre Sarkozy antipathique. C'était une manière de préparer le retour du PS, parti tout aussi pourri que l'UMP et que les principaux partis politiques. C'était une manière de faire oublier que le régime tout entier va à l'encontre de la population.

PS tout aussi pourri que l'UMP pourquoi? Déjà un constat s'impose. Qu'était cette France sarkozique tant décriée? Une France dont les mairies et les régions étaient tenues par le PS. Donc s'il y avait un mécontentement, il n'y avait pas lieu de l'exprimer seulement contre le parti au pouvoir et son président, mais contre les deux partis au pouvoir. Tenir les mairies et les régions, c'est aussi un pouvoir et même un pouvoir considérable, celui de la proximité et du contrôle sur l'échelle locale, celle qui touche directement tout un chacun au quotidien.

Ensuite on peut constater: que le PS a une aussi longue habitude du pouvoir que l'UMP; que certains de ses membres fréquentent les mêmes cercles prestigieux que l'UMP dont la présidence Sarkozy était issue, voir le club Le Siècle entre autres;
que ce parti a été touché par les affaires et par la corruption tout autant que l'UMP; que la France où les juges anti-corruption ont été obligés de se déplacer en voitures blindées, la France où un procureur qui veut faire le ménage contre l'affairisme ambiant se retrouve en disgrâce et mis à l'index, cette France-là est autant la France du PS que de l'UMP; que les uns sont tout autant que les autres à la solde des banques, des actionnaires, de la grande industrie, de la grande distribution et des mafias en tous genres, au détriment de l'agriculture, des petites entreprises qui font pourtant vivre le pays et des petits agents de la fonction publique, abandonnés à leur sort pendant que les hauts fonctionnaires, sous couvert d'opacité des comptes publics, mènent un train de vie prestigieux en détournant l'argent des impôts; que la majorité écrasante des financements publics des partis politiques va à ces deux partis, ce qui montre une faille dans le régime car un cercle vicieux dont on ne sort pas même si les électeurs le voudraient, obligés de financer contre leur gré la campagne et la médiatisation quasi permanente du PS et de l'UMP. Même si on éteint sa télé, il ne se passe pas un jour sans qu'un des fournisseurs d'accès à Internet ne fasse la pub en première page pour l'un ou l'autre de ces protagonistes en évoquant leurs affaires internes, leurs rivalités, leurs jeux d'alliance. C'est un véritable conditionnement.

On peut constater aussi que, sur la question de l'identité nationale, il y a dans l'idéologie de ce régime bipolaire un suprématisme qui a toujours favorisé la domination des pays riches de l'hémisphère Nord en général et de la France en particulier, sur les pays pauvres de l'hémisphère Sud en général et de certains pays africains en particulier englobant le Maghreb. Ils ont colonisé ces pays, ils ont fait venir des gens par besoin de main d'œuvre pas chère pour l'industrie, ils les ont parqués dans des cités, ils ont refusé de les reconnaître comme Français en niant leur culture, leurs traditions et leurs communautés. Ils continuent à piller les ressources de l'Afrique, à maintenir les peuples sous le joug de dictateurs corrompus désignés par l'Occident, et ils refusent d'annuler la dette des pays pauvres. La responsabilité, et même la culpabilité, en est entièrement partagée entre les représentants de cette bipolarité du régime.
Que peut-on proposer comme alternative? Des solutions s'imposent si l'on veut aller plus loin que ce faux débat de l'identité nationale: arrêter de piller l'Afrique, annuler la dette des pays africains et mettre en place une vraie politique de codéveloppement. Aucun des principaux partis politiques n'irait dans ce sens et c'est bien pour cette raison qu'ils sont tous tolérés et même encouragés par le régime comme s'il n'y avait pas d'autre choix possible.
Exit les deux pourritures citées plus haut, le PS et l'UMP. Exit les bobos complaisants comme Cohn-Bendit et les siens, pseudo-écologistes qui ne parlent pas plus d'écologie qu'ils ne la mettent en pratique. Exit le faux troisième homme Bayrou, digne successeur de la mafia Léotard. Exit les apparatchiks convenus adeptes de Mélenchon, un vivier d'opportunistes légitimant la mafia des cités et des passeurs clandestins. Exit le faux ennemi Le Pen et sa descendance arabophobe et islamophobe, payés par le régime depuis des lustres pour jouer le rôle de l'épouvantail de service, avant de se faire réhabiliter, d'acquérir une légitimité jusqu'aux yeux de certains rappeurs qui, quelques années auparavant, ne juraient que par SOS Racisme et par Dominique Strauss-Kahn.

L'homme politique républicain est un parasite qui vit sur le dos de l'honnête contribuable. Il ne coûte rien de rappeler simplement le droit dont dispose chaque citoyen: de voter blanc; de s'abstenir; de voter pour des petits partis, régionalistes ou autres alternatifs obscurs dont on n'entend jamais parler, même si leurs chances d'émerger sont quasi nulles puisque les maires font barrage avec leurs signatures; de refuser de fréquenter les hommes politiques et les cercles de pouvoir, les loges et autres confréries de notables et de valets du régime, ce refus étant une question de dignité. La meilleure manière de venir à bout de la république du copinage dénoncée à juste titre, c'est de refuser d'y prendre part.

Tout ce système ne peut perdurer éternellement. Il y a une sorte de justice immanente qui pousse l'incohérence d'une politique à sa propre chute. Et cette incohérence, c'est surtout le mépris envers le peuple: mépris envers le peuple issu de l'immigration, mépris envers le peuple natif, mépris envers le peuple des régions, mépris envers le peuple pauvre comprenant les travailleurs précaires, les chômeurs et les SDF, mépris envers les individus en général qui composent le peuple. Pourtant le peuple, en dépit de ses nombreux défauts, vaut mieux que les prétendues élites car il est la base. C'est la base qui, par son travail ou par le travail qu'elle pourrait fournir et qui lui est refusé, fait vivre le sommet.

Il ne coûte pas davantage de rappeler le fait que la gauche et la droite sont des notions galvaudées par le débat officiel: chaque fois qu'un article de l'actualité parle de la gauche et de la droite, c'est en référence officielle à la localisation dans l'hémicycle parlementaire et aux protagonistes qui l'occupent, principalement le PS et l'UMP. A cette référence s'ajoutent éventuellement quelques représentants d'autres partis médiatiques et non moins adoubés par le consensus politico-médiatique dominant. La presse a donc tendance à utiliser les notions de gauche et de droite: sans définition ni argument idéologique; comme si les partis politiques cités étaient idéologiquement de gauche ou de droite, ce qui est contestable; comme s'ils avaient le monopole de la gauche et de la droite; comme s'il n'y avait pas d'autre point de vue possible sur le débat.
Il convient de dénoncer ce galvaudage dangereux. En termes de représentativité, la vraie gauche et la vraie droite tendraient plutôt à se situer hors du débat officiel, dans les aspirations de l'électorat populaire si mal représenté par un Parlement et par des institutions qui ne l'écoutent jamais. La démocratie n'existe pas encore. Voilà pourquoi, contrairement à ce que prétend le mensonge historique, les citoyens n'ont jamais pris les armes.

Voici des solutions à envisager: la vraie démocratie, ce n'est pas le pouvoir de la majorité mais le droit des individus, de chaque individu qui compose le peuple. Il faut donc ériger la démocratie en régime, et non plus en simple système au sein de la république, afin que chacun puisse revendiquer le respect de ses droits dans un esprit équitable autant qu'égalitaire. Pour ce faire, il conviendrait d'abolir tous les privilèges de la fonction; de permettre à tout citoyen de se présenter librement aux élections sans obligation de signatures de maires; de privilégier la démocratie directe et la voie référendaire; de pousser la décentralisation jusqu'au fédéralisme des régions; de reconnaître la proportionnelle intégrale au parlement ainsi que le vote blanc aux élections; d'être à l'écoute des citoyens pour mettre au point le programme des partis politiques.

Afin que cette liberté démocratique ne bascule pas dans l'anarchie ni dans la barbarie, le pôle démocratique gagnerait à s'équilibrer par un pôle autoritaire: en donnant des moyens massifs à la police et à l'armée pour veiller à la sécurité du territoire et au respect des lois;
en renforçant le pouvoir des institutions et la solidarité civile par un Etat fort qui soit à la fois Etat de droit et services publics, grâce à des nationalisations massives et non négociables.

Dans le même temps, on confierait un maximum de pouvoir aux régions sur la fonction publique afin d'assurer un contrôle démocratique des services. On convertirait autant que possible la macro-économie du secteur privé en micro-économie. On obligerait les grandes entreprises à mettre un terme à leur croissance. On aiderait les petites entreprises à se développer, en supprimant les charges sociales et autres obligations statutaires afin de permettre à chaque créateur de PME de réaliser ses projets. On pratiquerait activement une politique de plein emploi. On réduirait l'écart entre formations et débouchés. On adapterait les cursus aux exigences de la vie professionnelle. On dirigerait les demandeurs d'emploi vers les filières qui recrutent. On faciliterait les licenciements en contrepartie d'une ouverture du marché de l'emploi. On supprimerait le profil du CV pour ne retenir que les compétences. On adapterait les salaires au coût de la vie afin de venir à bout du crédit et du surendettement. On agirait de sorte que flexibilité rime avec solidarité.

On planifierait l'économie. On régulerait la  démographie par le contrôle des naissances et par l'abolition des retraites. On stabiliserait la population, œuvrant à une renaissance du monde rural qui permettrait de vivre du produit de la terre, aidant les agriculteurs, arrêtant la déforestation et l'urbanisation sauvage, gérant le nombre d'habitants en fonction des ressources, améliorant la qualité de vie de chacun.

On garantirait les droits individuels contre la société: droit à la liberté, droit à la sécurité, droit à la propriété privée, droit à la solitude et à l'autonomie, droit au respect et à la dignité, droit de bénéficier gratuitement du recours aux autorités judiciaires et pénales en cas de préjudice, droit d'avoir une arme pour se défendre, droit de choisir sa mort.

En résumé: vivre et mourir comme on le souhaite, avec un Etat fort protégeant les citoyens, une libre entreprise à portée de tous, la stabilité d'une économie rationnelle, un travail assuré, un salaire permettant de bien vivre et une qualité de vie optimale pour chacun. Enfin: porter ces aspirations nationales à un niveau mondial, faire en sorte qu'elles profitent à l'ensemble de la planète.

 

De la théorie politique à la pratique du discours (article du 12/08/2013). Le piège tendu à l'intention de tout théoricien politique consiste pour ledit théoricien à délaisser ou à négliger la littérature pour se perdre dans l'action politique militante ou pseudo-militante, se rêvant roi alors qu'il se croyait penseur. Après avoir bâclé un fascicule nourri de poncifs marxistes, nationalistes, populistes et, pire encore, antisémites, le mauvais exemple du genre, un vulgaire avatar médiatique évacué des plateaux télévisuels en raison de son attitude outrancière, va entreprendre, sur Internet, de séduire les foules avides de pain et de jeux, en recourant à toute la grossièreté du sensationnalisme par vidéos interposées. L'échec de la théorie politique entraîne ainsi la dégénérescence de la pratique du discours.

Le problème n'est ni d'utiliser les technologies numériques, ni de se filmer en train de commenter l'actualité. Tout dépend de la manière dont on le fait. Dès lors que le soi-disant théoricien s'écarte de la nécessaire austérité logique, non celle de la seule évidence liée à l'articulation présumée cohérente, mais celle de l'analyse, de la synthèse, du recul, de l'autocritique, de l'autocorrection, du remaniement, de l'approfondissement et de la redistribution des idées dans une autre mise en perspective, dès lors qu'il s'écarte un tant soit peu de cette ascèse et de cette aridité pour leur préférer la mise en avant de la rhétorique percutante, de l'éloquence de bistro, des raccourcis démagogiques, des allusions aux aspects les plus triviaux de l'air du temps mêlées à des sujets plus graves, du galvaudage et de l'efficacité commerciale bas de gamme, non celle des nobles marchands de qualité durable mais celle des infâmes vendeurs de camelote, l'énergumène se condamne à parachever la trahison de la meilleure rigueur universitaire, pour laquelle il n'avait déjà aucun respect quand il se contentait d'écrire. Contre le profond silence de l'intelligence élégante autant que laborieuse, il choisit le vacarme et la facilité de la soupe populaire.

Les activités intellectuelles et le défouloir du divertissement ne font pas bon ménage, car leurs postulats et leurs finalités se révèlent trop différents pour ne pas être incompatibles. Il faut choisir. Malheureusement, le choix spectaculaire entraîne la prétention pédagogique dans sa chute. Les listes bibliographiques s'accommodent mal d'une agressivité prosélyte qui les dessert à force de récupération, de confiscation, de réduction et d'aliénation, à moins que les ouvrages en question ne soient eux-mêmes, pour certains d'entre eux, que des pamphlets orduriers laissés à la postérité par des auteurs sujets à caution, ou condamnés par une critique dont le courage a marqué le refus de laisser suinter la frustration et la haine dirigées contre une communauté ethnique. On peut se cultiver en s'amusant, mais quand l'intervention se veut sérieuse, il faut arrêter de vouloir rendre son propos attractif à tout prix, et se concentrer plutôt sur l'effort mental, quitte à perdre son public en cours de route. Car ceux qui ne veulent pas admettre la difficulté inhérente à toute pensée digne de ce nom ne méritent pas de progresser sur cette voie. Le verdict s'annonce encore plus implacable quand ce défaut d'abnégation apparaît non au stade de la promotion via les faiblesses de l'expression orale, mais avant ce stade, dans le livre.

S'agissant du livre, donc, il faut en dénoncer les ficelles les plus grosses. La première consiste à choisir une cible facile: les élites, premier objet de toute critique politique depuis la nuit des temps. Les difficultés et les injustices auxquelles se heurtent en permanence le commun des mortels font que chacun dispose plus ou moins d'arguments à charge et à raison contre les instances dirigeantes. La deuxième ficelle s'attaque au mondialisme, sujet déjà largement traité par une honorable littérature altermondialiste intègre et compétente, que l'essayiste exalté s'empresse de reprendre à son compte sans une once de gratitude ni d'humilité. Qu'un ensemble restreint de puissances impérialistes s'efforce de s'imposer au détriment d'autres pays puis de la planète entière, personne ne voudra ni ne pourra facilement cautionner une telle situation, hormis les intéressés eux-mêmes, présentés à juste titre comme minoritaires. Et même ceux-là peinent à justifier leur domination, quand le souci d'une justification quelconque en vient à les interpeller. La troisième ficelle dévoile les gouvernements américains, républicains ou démocrates, comme les locomotives de cette domination mondiale. Les Etats-Unis, gendarmes du monde, voilà encore un schéma bien connu et bien détesté. Leur arme sera la quatrième ficelle, à savoir la dérégulation opérée par les excès du capitalisme financier, terrain que même les keynésiens les plus modérés et les plus consensuels avaient déjà pris d'assaut. La cinquième ficelle, pleine de nœuds, reviendra aux amalgames opérés d'une part entre protestantisme et violence dans l'hégémonie culturelle, d'autre part entre civilisation juive et sionisme radical, non sans une certaine hypocrisie consistant à faire semblant de dédouaner le petit peuple, qui ne lui a rien demandé, tout en continuant à fustiger la culture de ce dernier décrite comme bourgeoise. Là, foin de légitimité. Le franchouillard ne peut pas blairer certaines communautés, il dissimule ses mauvais penchants derrière un écran de fumée. Il laisse à d'autres de ses camarades, non moins ignobles, le soin de dire tout haut ce que lui pense tout bas. Et pour lui, le diable, c'est toujours les autres.

En résumé, le lecteur doit faire avec quatre points inattaquables et un cinquième point plus difficile à cerner, dont on perçoit confusément qu'il recèle une part de vérité moindre que sa part plus honteuse et plus inavouable, celle de la grande mode du nationalisme raciste des années 2010, laquelle avance masquée, par la ruse histoire de ratisser large, différant le moment où elle usera de la force et montrera son vrai visage. Une saine volonté de discernement incite à rester conscient du fait que sa critique du système ne doit sa pertinence qu'à son étendue. Comme d'autres, qui ne sont pourtant pas de son bord, ont pu défendre les mêmes idées sans se rallier à lui après coup, la fascination-répulsion prouve que l'accord partiel entre dissidences par ailleurs non superposables n'aboutit que sur la base de généralités extrêmes, reléguant la spécificité à des tendances tout aussi contestables que son adversité. Si, de deux points de vue, le premier paraît mauvais, le deuxième contredisant le premier aura raison sur ce point, mais ne démontrera pas, ce faisant, qu'il vaut mieux que son adversaire. On n'est pas obligé de choisir son camp entre deux ennemis qui s'affrontent. L'un est peut-être aussi mauvais que l'autre, voire pire. Seront concernés ceux qui se reconnaîtront.

Une théorie politique est un modèle d'organisation en même temps qu'une proposition discursive. Afin d'éviter de trop se disperser, l'auteur qui la produit doit se concentrer sur sa pratique de la théorie, car la théorie en soi est aussi une pratique, une activité mobilisant des connaissances, un savoir et un savoir-faire. Pour commencer, mieux vaut savoir où l'on va et donc se fixer un objectif, sous peine de manquer de solidité par la suite. La destination a une vocation structurelle de premier ordre. En termes de finalité, se pose la question du caractère inédit du travail fourni. L'écrivain va-t-il apporter, à l'édifice des pensées politiques, une pierre différente des autres pierres déjà posées, dans un esprit de précision et de complémentarité, en laissant de côté l'instructeur de boxe dévoyé qui veut tout casser avec ses poings, d'un intérêt des plus limités, ou bien va-t-il se présenter comme un penseur d'emprunt, intervenant par pédagogie? Qui débarque avec la présomption d'être acclamé comme le héros de son temps, comme un meneur, comme un visionnaire, comme un gladiateur du monde des idées, faisant table rase des clichés, restaurant la justice universelle sans obéir à nul autre que lui-même, celui-là aura du mal, dans le même temps, à se crédibiliser en tant que représentant d'une tradition républicaine et humaniste, ce qui le dévalorise, par ailleurs fidèle de l'église catholique, sympathisant de l'islam, ce qui est tout à son honneur, mais toujours sous tutelle d'auteurs du passé dont il reconnaît, parfois, qu'ils sont bien meilleurs que lui. D'où une certaine malhonnêteté intellectuelle à présenter sous le jour d'un précédent, du grand livre de son temps, un ouvrage qui n'est que la pâle imitation des travaux de ses maîtres et même, dans une certaine mesure, de ses collatéraux.

D'emblée, il devra s'interdire aussi, dans le champ du débat, le recours à des procédés autres que ceux du logos qu'il revendique. A s'offusquer de la mauvaise foi rhétorique qu'il pointe chez l'autre partie, qu'il prenne garde à ne pas s'adonner aux mêmes travers, feignant de poser des questions auxquelles les réponses sont déjà données, accusant, sur le constat d'un simple désaccord, ceux qui ne pensent pas comme lui de servir le malin, d'être des chiens de garde, des soumis, des suppôts de l'empire. Ceux qui n'adhèrent pas à son blason ne font pas nécessairement le jeu des têtes couronnées qu'il conspue et qu'il abhorre. Le monde est assez grand pour contenir autant de détestations conjointes que de marginaux qui n'ont rien d'autre à se dire, ou qui ne concluront tout au plus que des alliances ponctuelles sur des sujets précis. Personne, en principe, n'est incontournable et n'a vocation à fédérer tous les mécontentements. Car tous les mécontentements ne sont pas faits pour aller ensemble. C'est pourquoi il y a plusieurs chapelles. Tant mieux pour la diversité. La richesse de la pensée ne s'en portera que mieux. Et avec elle la non-violence civile, la disparition de l'insulte au profit de la discussion construite et pondérée.

Un véritable intellectuel ne passe pas son temps à se plaindre de ne plus être invité à la télévision. A la limite, il s'en réjouit. Si le microcosme surmédiatisé devient de plus en plus inepte et malsain, raison supplémentaire pour ne plus s'y fourvoyer. Le militantisme de terrain demande un talent spécifique, en aval d'une théorie laissée aux théoriciens. En évitant le mélange des rôles, l'acteur, qui ne fait jamais semblant, gagne à ne pas gâcher ses qualités conceptuelles dans les chamailleries et les distorsions de son époque. Pas de quoi se vanter de mettre les mains dans le cambouis. Les activités de l'esprit sont d'abord des activités solitaires, qui demandent autant de réserve et de soin que de passion et de rêve. L'inventeur de cités politiques imaginaires, qui pourraient devenir réelles dans un monde meilleur, est plus proche du poète, du peintre et du musicien que du chef de clan et du révolutionnaire armé. Le philosophe-roi et le roi-philosophe demeurent de pures vues de l'esprit platoniciennes. Dans la vie, ça ne marche pas. Que le postulant, dans la galaxie des denrées spirituelles, profite de son temps imparti sur terre pour peaufiner ses élaborations, pour étudier la logique formelle, les sciences, la recherche, la profondeur épistémique de l'Histoire, sans quoi aucune idéologie ne trouve de fondement, sans quoi il n'écrira jamais de grands livres et restera l'équivalent d'un syndicaliste bas de plafond, imposant, s'il réussit son coup, un programme d'oppression stalinienne à une population abusée, qui finira par voir en lui une nouvelle tutelle indésirable, juste une de plus.

 

Pour une critique du social dès l'école (article du 30/11/2013). Si la question de l'estime de soi, en milieu scolaire, amène à considérer le stade où l'enfant/élève doit essayer de se décentrer face au processus d'acquisition d'une connaissance et à l'évolution de ses représentations dans le cadre d'un séance ou d'une expérience de psychologie menée au sein de son environnement d'apprentissage, et ce toujours afin d'intégrer le doute et la prise en compte du point de vue d'autrui, le décentrement de l'enfant ne l'autorise-t-il pas à se demander, face à chaque situation, quelle est la part de pertinence de son jugement et du jugement d'autrui, la part de raison de l'individuel et du collectif au cas par cas et non plus nécessairement dans une dichotomie systématique qui le situerait toujours du même côté: vrai/faux, bonne estime de soi/mauvaise estime de soi, sous-estimation/surestimation?

Cette interrogation, qui appelle à envisager les limites de sa propre validité via l'étude des recherches déjà menées dans le domaine de l'estime de soi chez l'élève des différents cycles de l'école primaire, s'attacherait à mettre en lumière la possibilité d'une évaluation à deux facettes, qui n'exclurait a priori ni la remise en cause du point de vue de l'élève, ni celle du point de vue d'autrui, ni celle de l'enseignant, ni celle des différentes formes du collectif ainsi que de leur impact sur les situations. Une telle remise en cause, potentiellement riche en champs d'investigations, engagerait l'estime de soi dès sa source et dès sa formation, le stade de l'enfance, à différents niveaux allant de la comparaison entre les éléments d'un test prévu à cet effet selon plusieurs ordres de grandeur, jusqu'au regard porté a posteriori sur des événements agréables ou désagréables, gratifiants ou conflictuels dans un schéma relationnel dynamique, en passant par le rapport entre les résultats scolaires et la charge émotionnelle liée à la manière donc chaque enfant se perçoit intérieurement.

Dans la mesure où il serait sans doute injuste, ou pour le moins suspect voire illégal eu égard à la lutte contre le harcèlement, qu'un même élève se retrouve fréquemment désigné comme incapable, incompétent ou coupable, et ce d'autant plus que l'on ne juge pas un élève puisque la correction porte en principe sur une production, l'appel au décentrement doit pouvoir servir aussi bien le devoir de reconnaître ses erreurs ou ses fautes que le droit de se demander si, parfois, ce ne sont pas les autres qui seraient dans l'erreur ou dans la faute. Et, par-delà la distinction entre soi et autrui pensés tous deux comme sujets à la fois conscients et inconscients, en tout état de cause responsables de leurs actes, en voie de le devenir ou de rendre des comptes sur leur responsabilité éventuelle, même naissante, il faudrait rappeler aussi la part inconsciente du collectif, qui dépasse la seule spécificité psychologique mais qui lui impose ses répercussions jusque dans l'estime de soi, indépendamment de la forme collective identifiée, à savoir le statut du groupe et du système relationnel à l'œuvre en l'occurrence.

Autour de la tendance à s'apprécier ou à se déprécier, se forme l'embryon de ce qui pourrait devenir, dès l'enfance, la faculté salutaire de critiquer le collectif en même temps que celle de l'autocritique. Les deux points, on l'a vu, correspondent au décentrement attendu. Par exigence de rigueur et de finesse épistémologiques, méthodologiques et terminologiques, on adoptera d'emblée un parti pris décisif, celui de ne pas ramener toute interaction entre êtres humains au social. Il existe différents types de relations entre individus, et différentes configurations correspondantes dont on évoquera, dans un premier temps, un aperçu de la complexité en n'en citant que les plus évidentes: rencontres, réunions, amitiés ou amours, relations interindividuelles, relations interpersonnelles, relations intersubjectives, relations prenant en compte le complexe individu/personne/sujet, couples, familles, tribus, clans, communautés, ethnies, civilisations, ensembles, bandes, groupes, équipes, collectifs, réseaux, amicales, syndicats, partis, entreprises, conglomérats, administrations, institutions et bien sûr sociétés, sur un plan monosémique ou polysémique, du sociologique au juridique.

La compétence de maîtrise de la langue attendue chez l'enseignant induit le devoir de veiller à la richesse du vocabulaire au lieu de favoriser son appauvrissement et, à travers ce dernier, l'indigence de la pensée qui en découle, pétrie de clichés, de catégorisations hâtives et d'impasses didactiques à l'origine de stigmatisations et de comportements iniques dépourvus d'intelligence. S'agissant d'enfants, il faut certes pouvoir leur parler avec des mots simples tout en enrichissant progressivement leur lexique, ce qui montre déjà une différence fondamentale entre l'enfant et l'adulte. Cette double difficulté, de se pourvoir soi-même d'une langue étoffée afin d'en communiquer les subtilités et les nuances, tout en étant capable d'adapter son discours à des publics allant du moins instruit au plus instruit, plaide d'autant plus en faveur d'une approche de l'éducation qui, sans pour autant recourir au langage savant en toutes circonstances, mettrait au contraire la précision de ses outils d'analyse au service d'un dialogue clair et intelligible pour tout le monde, jusqu'aux plus jeunes. C'est pourquoi, dans une confrontation théorique entre la notion d'estime de soi et celle de pression collective, il semble falloir réserver à l'objet social la place que la sociologie lui assigne, tout en évitant de le nommer à tout bout de champ.

Quand un élève acquiert des connaissances en interaction avec ses pairs, le recours au terme sociocognitif ne procède pas toujours d'une juxtaposition abusive. C'est un parti pris largement répandu par commodité et qui, parmi les chercheurs français ou les chercheurs d'autres nationalités traduits en français, trouve en outre, autour de la France, une explication liée aux spécificités historiques de la pensée française et de son rayonnement. La sociologie durkheimienne et l'histoire scientifique qui en découlent ne sauraient s'extraire complètement de la problématique sociocognitive en psychologie au seul motif qu'il s'agit de champs disciplinaires distincts n'employant des mots semblables que sur de larges bases polysémiques. L'école de la république sociale établit un lien de facto entre la sociologie stricto sensu et le champ nommé sociocognitif, car l'enfant se retrouve confronté, sans le savoir, à un double poids notionnel en lien avec une double détermination politique et factuelle: le social et le rôle de l'interaction dans l'acquisition des connaissances, mélangés dans la même école.

Pourquoi, dès lors, mettre en exergue le social dans l'éventualité d'une critique du collectif par l'individu? Parce que le social se met en exergue et tend à réduire toute interaction humaine à sa seule appellation. De ce fait, il se propose de devenir la première cible de la critique dans l'ordre des priorités. Cette tendance ne relève pas au premier chef de la conscience des acteurs. C'est un phénomène sociologique. On parle social parce que la société l'impose, ce qui renvoie aux notions de transcendance et d'immanence, amenant à une définition du social selon ces deux concepts.

La société humaine serait donc un champ relationnel d'immanence se comportant comme une transcendance vis-à-vis des éléments en relation, les êtres humains en tant qu'individus, d'où un clivage entre individus fondés dans leur propre champ d'immanence, et agents sociaux comme résultats illégitimes d'une dépossession de l'individu par le social, ayant pour effets néfastes, entre autres, la violence collective, le lynchage, le harcèlement, l'atteinte à la vie privée en même temps que le délitement historique de l'Etat au profit des organisations mafieuses dont le copinage, a fortiori le copinage pour les siens et contre les autres, est la première manifestation précoce chez les enfants. A ce propos, les policiers experts dans la lutte anti-mafia reconnaissent aujourd'hui que la mafia est une composante structurelle de la société, et l'appartenance à un clan mafieux est un référent pour les enfants des rues de Naples, ce qui devrait alerter, au-delà des seules frontières italiennes, les enseignants déterminés à agir non pas en tant que membres d'une bande de copains mais, à bon droit, en tant que fonctionnaires intègres de l'Etat. Ce n'est pas tant, en dernière analyse, le fait que tel ou tel type d'organisation sociale pose problème. Le problème, c'est bien la société en tant que telle.

On partira de cette hypothèse de travail, qui annonce ses limites mais aussi ses vertus opérantes, pour mieux revenir à l'idée cruciale de l'estime de soi chez les enfants scolarisés et au développement de cette idée selon cette grille de lecture, non tant pour contester des études menées auparavant que pour leur apporter un éclairage complémentaire. L'enfant qui finit par se déprécier parce qu'il a été déprécié par les autres, inviterait au passage en revue des causes de cette baisse de l'estime de soi, résumant l'énumération, plus haut, de différentes entités collectives. Dans quelle mesure l'élève en question peut-il se considérer comme l'auteur de sa propre souffrance? Quid de tel ou tel individu identifié dans sa classe ou dans la cour de récréation? Quid du collectif en général et de ses différentes manifestations, à déceler au cas par cas? Quid du social en particulier, compte tenu de ses tendances hégémoniques? Reste à mettre en place des tests et des outils pédagogiques pertinents qui contribueraient peut-être à l'accomplissement, dans l'esprit des élèves, d'une double possibilité permanente car aussi méthodique que l'apprentissage des chiffres et des lettres: celle d'avoir raison ou tort, d'avoir bien fait ou mal fait.

L'expérience aguerrie du monde du travail, notamment en force de vente et en management commercial, tend à démontrer que le chef d'équipe, en cas de déficit dans les objectifs annoncés, donne toujours tort aux vendeurs et toujours raison aux clients, au secteur et à la conjoncture. Ceci n'est pas seulement libéral, le libéralisme n'étant pas la liberté. C'est aussi social, car en proie au relationnel livré à lui-même et aux rapports de pouvoir aberrants que celui-ci entraîne toujours au profit de quelques-uns et au détriment de la plupart. Sans les alarmer ni les attrister, il conviendrait d'apporter aux élèves les éléments de décryptage qui leur permettraient d'appréhender avec une plus grande objectivité le monde qui les attend plus tard, afin de les aider, par anticipation, à mieux s'en prémunir.

Dans la perspective critique proposée, le social n'est pas la civilisation ni la citoyenneté. La distinction fondamentale réside dans le fait que la civilisation et la citoyenneté ont pour fonction d'harmoniser les relations entre individus selon des principes équitables relevant de l'Etat de droit, tandis que la société n'est qu'une hypertrophie relationnelle s'exerçant au détriment du libre arbitre des individus, de la civilisation et de la citoyenneté. Car comment un individu pourrait-il être considéré comme un citoyen civilisé, conscient et responsable de ses actes, sans libre arbitre et, de ce fait, sans résistance critique face aux pressions illégitimes du groupe? La citoyenneté, dans le cadre de la civilisation, requiert l'éveil d'une conscience politique, non pas en faveur de tel ou tel parti politique, mais en faveur de la condition politique en général, laquelle s'appuie toujours, quand elle fonctionne, sur la conscience critique soit, encore une fois, sur le devoir de critiquer sa propre action à condition de conserver le droit de critiquer l'action des autres. Nul besoin, à la limite, de parler du social aux élèves. Ils font partie d'une classe, au sein de laquelle existent des groupes et des équipes. Cet apprentissage collectif favorisera l'acquisition des compétences, sur un mode inter-cognitif. Petit à petit, ils apprendront à devenir les citoyens d'un Etat civilisé. Pas une seule fois, dans les trois phrases précédentes, le mot social n'a été utilisé. Il ne manque pas du tout.

 

Scientifiques de tous pays, désunissez-vous (article du 09/08/2014).

Schéma Posal

On se gardera d’en tirer tout de suite des conclusions définitives, des généralités sans autre forme de procès, mais les faits sont là, relayés par la presse du monde entier: c’est le 5 août 2014 que le corps de Yoshiki Sasai, biologiste japonais, est retrouvé après son suicide consécutif au scandale des cellules Stap ayant impliqué sa collègue Haruhiko Obokata. Les cellules Stap, ou cellules d’acquisition de pluripotence déclenchée par stimulus, offriraient soi-disant la possibilité de ramener les cellules matures au stade des cellules souches, pour le progrès de la médecine régénératrice sans recours aux embryons. Mais Haruhiko Obokata avait triché en manipulant certaines images censées accréditer ses recherches. Ce n’est certes pas le premier scandale scientifique de l’Histoire. Cependant il interroge, au-delà de son seul cas particulier, la coresponsabilité scientifique et, à travers cette dernière, le bien-fondé du sentiment d’appartenance à une corporation savante.

S’il l’on remonte dans le temps, il faut se demander d’où vient l’idée de rapprocher le progrès dans la connaissance et l’étroitesse des liens entre membres d’un groupe de recherche, outre un facteur civilisationnel trop évident pour être vrai ici. L’école pythagoricienne, de par ses implications composites, mêlant science, croyance et politique, représente non seulement une époque où les disciplines n’avaient pas autant de discernement les unes au regard des autres qu’avec l’avènement de la modernité, mais aussi une base qui devait marquer durablement les habitudes, sans que ladite modernité ait jamais totalement fait la part entre la rigueur méthodologique et les accointances parascientifiques.

Par la référence à Pythagore, on évoquera moins le personnage historique nébuleux que l’absence de rapport direct entre ses contributions décisives au savoir, dont son fameux théorème, et son héritage politique, sauf une référence globale à une notion d’harmonie définie arbitrairement, insuffisante pour justifier l’amalgame des champs et des pratiques. La classification originelle des différents régimes politiques d’un point de vue mathématique (aristocratie / moyenne subcontraire; démocratie / proportion géométrique; oligarchie / proportion arithmétique), classification entraînant une préférence presque naïve pour l’aristocratie, satisfait à la fois une facilité pratique, une tentation métaphorique et un intérêt plus large, sans pour autant bénéficier du recul historique nécessaire à une différenciation entre son positionnement normatif et un questionnement utile sur les rapports entre la science et l’organisation de la cité. Avec l’éloignement dans le temps, ce n’est plus tant l’existence passée de la secte pythagoricienne qui pose problème, que l’immixtion persistante de l’ésotérisme dans un contexte censé avoir séparé les divagations confraternelles des investigations sérieuses, ce depuis plusieurs siècles.

Popper et d’autres auteurs à sa suite ont souligné le fait que la découverte des nombres irrationnels par les pythagoriciens fut à l’origine de la ruine de la foi pythagoricienne dans l’existence d’un ordre cosmologique fondé sur les nombres naturels. Voilà une faille structurelle, de celles qui détruisent un discours avant de détruire un groupe organisé autour de ce discours. L’aliénation s’y révèle de plus belle, en tant que consubstantialité malsaine car contre-nature donc incohérente, puisque les adeptes d’un ordre donné ne se définissent plus que par rapport à leur objet d’idolâtrie collective, à la fois école, initiation, famille de pacotille, logorrhée, secret honteux, menace de mort et disparation pathétique de l’individu. Entre épistémologie et psychanalyse, donc en s’écartant cette fois de Popper pour mieux lui donner raison sur le point soulevé plus haut, une archéologie psychanalytique des sciences dévoilerait les figures scénaristiques communes aux époques humaines qui, au-delà des ruptures épistémologiques, demeurent engluées dans l’illusion de la vocation professionnelle et de la réussite aux yeux de ses pairs. Nul n’osera prétendre que ces égarements, reproduits jusqu’au fatalisme depuis la nuit des temps, comme l’image d’une seconde nature, possèdent la moindre pertinence scientifique.

La science a toujours été plurielle, ses paradigmes aussi, de strate en strate, mais la misère du monde l’a toujours rattrapée. En relisant "Les mots et les choses" de Michel Foucault, on retrouve le fil des grandes étapes de l'évolution philosophique, scientifique et culturelle de ces derniers siècles: le savoir à la fois pléthorique et pauvre hérité des siècles du Moyen Age: l'énumération, l'exhaustivité, l'érudition, la symbolique du grand livre du monde; puis le passage à l'organisation classique de la pensée et la recherche logique d'un accord entre le monde et l'ordre du discours; puis, enfin, le passage à une problématique moderne de l'être humain, la réflexivité du discours ayant finalement ouvert la voie à une approche plus descriptive que normative du phénomène humain lui-même: la linguistique sémiologique ou sémiotique comme paradigme de référence pour les autres pratiques et institutions que sont devenues les sciences humaines, sciences humaines symbolisées, sur la couverture de l'édition Gallimard, par les Ménines de Velasquez, tableau d'abord mis à contribution pour expliquer les mécanismes profonds de la pensée classique et ouvrant ainsi la voie à des ouvrages plus tardifs tels que "De la représentation" de Louis Marin qui remettra en lumière, entre autres, le fait que l'inconscient de Bourdieu est différent de l'inconscient de Freud.

On aurait eu l'évolution suivante, avec des ruptures à chaque fois, des ruptures dans les fondements même de l'idée de science, des ruptures épistémologiques et anthropologiques: livre de Dieu / livre du monde; ordre du discours; problème de l'être humain. Mais après? Car on peut supposer: soit que la question même d'un après (au sens: prochaine rupture épistémologique) relève d'une époque de la pensée qui était celle de Michel Foucault et qui, paradoxalement, ne fait déjà plus sens aujourd'hui au regard de l'évolution des mentalités collectives (mais y a-t-il proprement une mentalité collective? par définition le groupe n'a pas de cerveau pour penser, contrairement aux individus); soit que, au contraire, cette question fait sens si l’on admet l'idée même d'une évolution post-Foucault, hypermoderne au-delà du structuralisme et du déconstructionnisme post-moderne.

Il semblerait alors que la problématique suivante résulte d'un nouveau déplacement de l'axe du savoir, en admettant que le savoir soit centré autour d'une notion phare ou d'un ensemble de notions, d'axiomes, de postulats, de paradigmes. Le progrès technologique aidant, et avec lui le progrès cybernétique, informatique et relatif à l'intelligence artificielle, on serait passé, depuis les années 1970, d'une science axée sur l'homme à une science axée sur l'information, la connaissance et les processus d'acquisition des connaissances, c'est-à-dire sur la cognition, pas seulement propre à l'homme mais aussi à la nature biologique, à l'espace physique et aux machines, voire à une synthèse nano-technologique ou autre du naturel et de l'artificiel.

D'où, en résumé, le schéma d'évolution suivant entre les mots et les choses: premier temps: sciences hermétiques (symbolisation); deuxième temps: sciences classiques (représentation); troisième temps: sciences humaines (signification); quatrième temps: sciences cognitives (information).

Mais la notion de rupture n'empêche pas, en même temps, la notion de survivance archéologique des différentes strates de la pensée occidentale récente et de son Histoire: il y a toujours une part d'archaïsme, de classicisme et de modernité qui continuent d'opérer, parallèlement ou conjointement, dans le cheminement de la pensée à l'échelle individuelle comme à l'échelle collective, avec des fractions chaotiques, des sauts quantiques, des dénivellations, des régressions, des fulgurances, des retours en arrière et sans doute une atomisation de la culture à mesure que les savoirs se spécialisent de plus en plus. D'où la difficulté, aussi, de reconstituer un grand récit et pas uniquement pour les raisons suivantes: parce que l’on manque de recul par rapport à son époque; parce que les crises économiques, démographiques et environnementales coïncident avec une mise en cause des institutions scientifiques, universitaires et politiques dans leur légitimité historique; parce que l’on est littéralement débordé par l'information.

Le scientifique démystifié, défini entre hypothèses, calculs, expérimentations, observations, synthèses, remises en cause, échecs et retour à l’humilité ou persistance dans l’arrogance, n’est qu’un humain comme les autres. Il aurait pu choisir pleinement de se suicider, mais il l’a fait par malheur, le dos au mur dans une impasse. Même si l’on ignore sa vie, ainsi que tous les tenants et aboutissants des scandales qui surgissent dans son domaine comme dans n’importe quel autre domaine, les éléments qu’il laisse entrevoir parfois malgré lui permettent de supposer, voire d’affirmer, que ses compétences ne lui assurent au bout du compte aucune supériorité une fois hors de son laboratoire, et qu’il a malheureusement tendance, comme tout un chacun de manière avérée ou latente pour le moins, à s’assujettir aux tendances de ses contemporains, aux contingences matérielles flatteuses ou contraignantes, aux pressions et à la corruption ambiantes. Finalement, les réussites techniques s’affirment encore comme la meilleure validation, la meilleure preuve du bien-fondé de la recherche et du progrès. Encore faut-il prendre en compte, à des fins de pondération, l’instrumentalisation politique du savoir, sa dérive utilitariste et son absence totale de scrupules à l’égard des cobayes vivants.

L’individu gagnerait à savoir comment s’armer contre un monde qui le malmène de plus en plus. La psychologie individualiste trouverait dans cet intérêt légitime une voie de réhabilitation et de résistance, via l’importance accordée à la question de l’adaptation, donc de l’intelligence. Quand faut-il défendre prioritairement son propre intérêt? Quand ce dernier ne nuit pas à l’intérêt d’autrui dans un contrat de réciprocité. Quand faut-il s’adapter à son environnement? Quand la possibilité d’une adaptation assure à l’individu une contrepartie satisfaisante, sans nuire à la contrepartie contractuelle d’autrui. Quand faut-il refuser l’adaptation et opposer une contre-adaptation? Quand l’individu perd alors qu’il aurait été dans son bon droit s’il avait pu gagner.

Le scientifique, comme n’importe quel individu dans un monde où l’emprise criminelle des entreprises multinationales bafoue la détermination politique des Etats, fondera son éthos sur un refus d’adhésion aux formations politiques existantes ainsi qu’aux réseaux relationnels créant un climat d’autorité au détriment des droits de l’individu dans sa vie privée. Le rejet de l’ésotérisme s’imposera dans les mêmes termes, l’ésotérisme dénoncé comme une dérive hypersymbolique, antilogique et confiscatoire. Dans le monde professionnel, l’individu devra se montrer sous le jour d’un guerrier pacifique pour refuser, à son échelle comme à l’échelle de ses proches ou de quiconque, toute autre voie de réussite que celle du travail et du mérite, dès lors que cette autre voie suppose un conflit déontologique incompatible avec un exercice sain du métier.

L’individu, sujet de sa propre histoire, vise un objet, formule un projet, suit un trajet, dans un système d’interdépendance entre les quatre termes. Cette perspective, riche en enseignements potentiels dans un monde pourtant à bout de souffle, aurait pour but de rapprocher les logiques scientifiques et gestionnaires, non plus de manière destructive mais de manière constructive. Des chaînons manquants restent à découvrir ou à expliciter entre les pratiques universitaires et les pratiques entrepreneuriales, lesquelles auraient tout intérêt à se débarrasser du parasitage des pseudosciences, afin de repenser l’équilibre entre performance et probité selon les termes de la raison. Il ne s’agirait plus de se résigner au fait d’être jeté au monde et de le subir, mais de s’y poser en s’efforçant de vivre sa vie en acteur. La pensée posale, ainsi esquissée dans ses prolégomènes, ouvrirait la rupture et le conflit sur la réappropriation.

 

La grande impasse universelle (article du 10/08/2014). La théorie unifiée, et ce qui gravite autour: sans être scientifique, on peut s’intéresser à ces domaines et en parler si l’on a quelque chose à dire, ce n'est pas interdit. Ayant réfléchi à cette notion de théorie unifiée depuis un certain temps et en y repensant, à force de l'avoir vue ici et là au fil des années au travers de lectures diverses, ouvrages de vulgarisation et autres,  on en arrivera à une conclusion peut-être provisoire mais enfin susceptible d’être exprimée verbalement.

Dans l'ordre ou le désordre des réflexions qui se profilent, d'abord une remarque générale s’impose: vouloir à tout prix unifier les lois de la physique n'a aucune utilité évidente, aucune conséquence pratique intéressante, rien qui puisse résoudre le problème de la faim dans le monde, de la déforestation ou de la pollution de l'eau. L'intérêt d'une telle théorie serait d'un autre ordre: résoudre ce que les théoriciens de la physique considèrent comme une incohérence dans leurs modèles, le fait que quand ils passent de la physique quantique à la théorie de la relativité, ça ne colle pas. On peut prétendre que cette incohérence n'existe pas et on tentera brièvement d'expliquer pourquoi il n'est pas nécessaire ni pertinent de faire coller ensemble ces deux modèles.

Au cœur de la tentative d'unifier les lois de la physique, une interrogation récurrente se fait jour: pourquoi la gravitation est-elle si faible par rapport aux autres forces fondamentales? Dans le développement de la physique théorique, des réponses complexes ont été avancées, faisant appel à d'hypothétiques dimensions supplémentaires. Le propos n’est pas tellement de revenir là-dessus. Il s'agit de modèles séduisants, fascinants même. Mais l’on peut en arriver à une tout autre réponse, en essayant de comprendre ce qui différencie la gravitation des autres forces. Une certaine intuition, difficile à exprimer, repose ici sur un simple constat: si la gravitation est la force la plus faible, c'est aussi la plus universelle. Non seulement on la retrouve partout, mais on peut l'expérimenter sans arrêt au quotidien. On n'a même pas besoin d'un objet à portée de la main, le corps suffit. Cette universalité est structurelle. On peut certes dire la même chose de toute force dans la mesure où elle implique l'interaction entre deux objets, mais c'est encore plus vrai dans le cas de la gravitation.

Dire que la gravitation contribue à structurer l’univers et tout ce qui s'y trouve, c'est lui reconnaître un rôle, une fonctionnalité physique. C'est aussi voir en elle la mobilisation de ressources, comme dans toute force. Il faut prendre en compte le fait que l'énergie contenue dans l’univers est probablement limitée, à l'instar des ressources naturelles de la planète. Les forces fondamentales ne peuvent flamber l'univers, sous peine de l'épuiser et de s'épuiser avec lui. Or la fonction de cohésion assurée par la gravitation est sans commune mesure. Seule la gravitation fait en sorte que les choses tiennent, que les corps ne s'écrasent pas les uns sur les autres et ne sombrent pas dans le chaos. Cette cohésion est susceptible d'exister absolument partout. C'est sa faiblesse même. Mais c'est aussi, tout simplement, la répartition plus grande d'un même effort.

Les autres forces fondamentales sont plus fortes parce que leur champ d'action est plus limité. Pouvant se concentrer plus localement, là où l’on les rencontre elles sont plus fortes. La gravitation étant plus diluée, c'est ce qui explique sa faiblesse. Plus une force est universelle, plus elle est faible mais plus important aussi est son rôle de cohésion. La différence entre les forces fondamentales est peut-être une différence de degré. On a voulu identifier les différentes particules comme des objets distincts, alors que ce sont peut-être avant tout des états distincts, correspondant à des degrés d'intensité différents sur une échelle d'interaction.

Dès lors, l'interrogation initiale sur le pourquoi de la gravitation prend une autre tournure, si l’on compare les forces comme on compare des températures différentes, des densités différentes ou des volumes différents. La question serait, plus généralement: pourquoi existe-t-il des dénivellations dans l’univers? Parce que l'énergie contenue dans l'univers n'est pas répartie partout de la même façon. Et pourquoi cette différence de répartition? Parce que les objets sont en formation, et que leur structure varie dans ce champ d'interactions que l’on nomme l'espace, le concept de temps, qui lui est intimement lié, ayant été introduit pour mesurer ces variations comme autant de décalages, d'irrégularités dans la structure de l'univers et de différences de répartition des forces en présence.

Toute variation ramène au temps, toute variation d'échelle aussi. Les essais de théorie unifiée reposeraient, en ce sens, sur une erreur: celle de décrire conjointement l'échelle quantique et l'échelle macrocosmique comme des phénomènes contemporains. Quand on change d'échelle dans l'espace, on voyage aussi dans le temps. Quand on essaie de voir ce qui se passe à une plus petite échelle, on se déplace quelque part, on change de milieu. Plus on va loin dans ce sens, plus on change aussi d'époque. Plus on se rapproche du seuil où on peut espérer voir une particule, plus on se rapproche d'un état de l'univers plus proche des origines de celui-ci que de l’époque actuelle.

Les relations intimes entre l'espace et le temps concernent aussi les différences d'échelle petit/grand. De même que l’on ne se rend pas compte, sur les courtes distances que l’on parcourt tous les jours à l'échelle de la planète, que l’on voyage aussi dans le temps, de même on ne se rend pas compte que deux objets, un petit et un grand, n'évoluent pas dans la même temporalité. Il ne viendrait à l'idée de personne que le temps d'une mer est différent de celui d'un océan, car les différences de temporalité entre ces deux milieux sont minimes. Et pourtant, quand on a deux espaces ou deux milieux différents, on a aussi deux temps différents. Et deux structures différentes, une petite et une grande, évoluent chacune dans un espace différent qui leur est propre, donc dans une temporalité différente, donc à une autre époque. Une échelle, c'est un milieu spatio-temporel : autre échelle, autre espace, autre temps, autres lois. Toute théorie unifiée des lois de la physique dans un même univers serait un non-sens, comme chercher à expliquer pourquoi les humains et les dinosaures ne se rencontrent jamais, eux qui évoluent pourtant sur la même planète, sur la même planète oui, mais à quelle époque?

Outre l’intérêt sincère voire la passion pour la connaissance et pour le savoir pouvant motiver un tel regard sur le monde, on aura perçu, dans l'évolution de la physique théorique telle qu'elle est présentée au grand public, certaines implications non scientifiques et non spécialisées, accessibles à la pensée de tout un chacun et donc au débat public. Un essai attenant ne serait donc pas scientifique ni même philosophique stricto sensu. Ce serait plutôt un essai littéraire soulevant des problèmes de langage, d'interprétation, de sémantique en résonnance avec une discursivité épistémologique, cosmologique et scientifique ou parascientifique. Plus simplement dit, il s'agirait d'un point de vue poétique et grammairien sur cette période de la science. En guise de rappel, les arguments contraires sont compréhensibles, les présents arguments reposant sur des postulats différents. L'évidence accordée ou non à l'unification des théories est tributaire du point de vue adopté.

Un modèle théorique ne vise pas seulement une représentation du monde, il a également pour finalité, finalité intermédiaire et non pas ultime, la mise au point de méthodologies spécifiques conçues pour tel ou tel domaine d'étude. On ne voit pas seulement l'univers qui s'offre à soi dans sa globalité, on perçoit aussi ses propres outils de travail et les schémas de construction dont ils dépendent. On adopte des biais différents selon les difficultés du terrain.

Dans une optique fonctionnaliste au sens large du terme, qui s'attache avant tout à identifier des rôles, la fragmentation du monde peut se révéler plus évidente que son éventuelle unité. Les fonctions opèrent à des niveaux limités. Certes leur notion ne recouvre pas tout à fait le même type de données selon qu'il s'agit de phénomènes physiques naturels ou de machines fabriquées par l'homme. Il faut néanmoins souligner la probabilité selon laquelle, entre les particules et l’échelle biologique, on serait en présence d'un banal effet de seuil, d'un changement brutal, et qu'il n'y aurait donc pas lieu de vouloir unifier quoi que ce soit.

Certes les interactions existent, mais dans la rupture et dans la soudaineté, pourquoi ne pas faire avec? De ce point de vue les modèles théoriques conçus par les grands savants du vingtième siècle marchent plutôt bien, semble-t-il. A condition d'accepter l'image d'un univers brisé, sans issue, fait de lois universelles parfois harmonieuses mais aussi de fractures, de discontinuités, d'incohérences accidentelles, de violences et d'abîmes sans fond, rien n’empêche de continuer à orienter les observations dans une direction ou dans une autre avec une perception différente, évolutive et adéquate. Et l’on n’en vivrait pas plus mal.

Les interactions sont partout. Les anachronismes aussi. Au quotidien on éprouve la synchronicité comme un état de fait susceptible de correspondre aux conditions de vie sur Terre mais, dès lors que l'espace se trouve dénivelé tout en conservant une relation étroite avec le temps, la vitesse, l'échelle et la matière, rien ne se passe jamais tout à fait au même moment. Dans la vie de tous les jours, ce constat s'avère sans conséquence concrète significative. Dans un milieu à la fois macrocosmique et relativement confiné en comparaison des grandeurs astronomiques (exemple d'un tel milieu, à la fois grand et petit: la planète), les événements à telle date du calendrier et à telle heure de la montre se produisent plus ou moins en même temps, car plus ou moins au même endroit.

La question de la synchronicité apparaît plus problématique et plus complexe dans la confrontation théorique ou physique entre la dimension humaine et celle des particules. Bien entendu on maîtrise, jusqu'à un certain point, des technologies telles que l'énergie nucléaire mobilisant conjointement deux échelles éloignées, cependant cette conjonction, qui revient à briser ce que la nature a construit, supposant un avant et un après, cette conjonction/disjonction donc ne s'opère jamais, en ce qui concerne le règne vivant, qu'à partir d'un ordre de grandeur propre à ce dernier avec la temporalité qu'il implique, temporalité au sein de laquelle on fait surgir, en forçant le cours des choses, des éléments qui obéissent à d'autres lois physiques.

Il s'ensuit, en même temps qu'un choc énergétique, matériel et, plus tard, biologique, un choc spatial et temporel, ainsi qu'un choc des vitesses. On sait canaliser ce choc. Il n'en existe pas moins. Par leur potentiel de destruction même, autre facette d'une formidable source de pouvoir utilitaire quand elles sont employées à des fins non guerrières, les applications concrètes de la recherche en ce sens confirment l'effet de seuil plus qu'elles ne l'infirment. Loin de telles explosions, la nature fournit certaines manifestations, perceptibles de visu, de lois physiques inexplicables d'un point de vue classique, telles que le gecko dont les pattes adhèrent au verre et lui permettent d'escalader des vitres. Dans la perspective d'une théorie non unifiée des lois de la physique, on peut y voir à premier abord soit une articulation naturelle flagrante entre des champs d'observation fondamentalement distincts, soit une sorte de mise à nu singulière des rapports à la fois dissociés et interactifs régissant certains domaines de la matière entre eux, dissociation de nature mais interaction fonctionnelle à un certain niveau.

Oui on est fait de particules, mais ces particules dont on est fait ne suivent pas le même chemin que les êtres vivants car la différence d'échelle fait intervenir une notion d'agencement propre à ces derniers à partir du moment où ils surgissent, en tant qu'organismes complexes, dans le vivant. L'approche non plus seulement fonctionnaliste mais, à un degré de complétude plus avancé, systémique de l'effet de seuil permet d'établir que les composantes d'un système considérées isolément constituent des entités à part au même titre que le système émerge comme une entité supplémentaire quand il est perçu dans sa globalité.

Dans le cas d'un système à n éléments, le système global est toujours l'élément n+1. Ses lois lui sont propres. Il n'y a pas de transition à proprement parler, ni d'unité synthétique parfaitement réductible, dans tous les cas, à une même manière de poser des équations mathématiques. Même quand les choses se passent en douceur, voir le gecko sur sa vitre, il y a une sorte de vide qui subsiste entre les parties et l'ensemble, un vide qui suppose un franchissement rapide comme on saute un obstacle. C'est probablement ce que fait la nature. Dans le passage en revue des différentes implications soulevées par les développements de la physique théorique contemporaine, il paraît important d'intervenir au niveau de l'analyse même du discours afin de mettre en évidence tous les éléments discursifs pertinents, et donc physiques théoriques sur leur versant linguistique, susceptibles de remettre en cause le bien-fondé d'une tentative d'unification des lois de la physique.

 

D. H. T.

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Chapitre 10: Univers sans issue (2014)

Il ne peut y avoir de théorie unifiée de l’univers, car l’univers n’est pas unifié. Du moins, il ne peut y avoir de théorie unifiée valable au bout du compte. Cette pensée ne réclame aucune compétence physique ni mathématique. C’est une question d’observation à la portée de tous. Quand on veut accéder à la connaissance, on se spécialise. Les généralités alimentent les hypothèses, à partir desquelles on s’intéresse plus avant à un domaine en particulier. A l’arrivée, la connaissance spécialisée, confrontée à d’autres connaissances, permet parfois de solliciter de nouveau les généralités de manière pertinente, d’établir ou de mettre à jour des connexions fonctionnelles entre deux domaines d’étude. Dans l’ensemble, chaque savant trouve de quoi s’occuper sur son propre terrain, et il en va ainsi de tous les métiers.

Les réponses aux questions posées arrivent parfois de l’extérieur, mais l’identification d’un objet spécifique requiert toujours une attention et des méthodes spécifiques. Plus qu’une simple affirmation, l’énoncé de cette relation repose sur le constat d’un besoin intrinsèque, celui de s’assurer des limites propres à un objet donné. L’universalité de la pensée existe en revanche, celle qui s’appuie sur des arguments cohérents pour exprimer, vis-à-vis de tout domaine, ce qui va au-delà d’une simple opinion sans pour autant prétendre au statut de science: la maîtrise du discours.

Cet univers dans lequel vivent ses observateurs, puisque la perspective incertaine sinon improbable d’observateurs extérieurs supposerait, expérimentalement, la possibilité de naviguer d’un univers à l’autre pour prouver leur réalité, est un univers sans issue, non seulement parce que les observateurs désignés n’ont pas trouvé le moyen de sortir physiquement de leur univers, mais aussi parce qu’ils se condamnent à en avoir une vision fragmentée, avec un nombre de passerelles limité entre les voies de spécialisation. Cette fragmentation étant définie par une absence de lien, cette absence empêche d’aller d’un savoir à l’autre là où elle a été attestée, et cet accès impossible équivaut à une impasse, d’où les termes d’univers sans issue. 

 

Il faut imaginer sans peine à titre d’exemple, en s’inspirant directement de la marche du monde et de l’histoire de ses recherches, que certains scientifiques s’intéressent à ce qui est immensément grand, d’autres à ce qui est immensément petit, d’autres encore à une théorie qui pourrait convenir aux deux premières catégories. Cette troisième catégorie n’a pas lieu d’être. Tel est le propos ici. Par commodité illustrative, les membres de la première seront nommés les grands, les membres de la deuxième les petits, les membres de la troisième les unis.

Les grands vivent dans une sphère où les objets tombent au sol quand on les lâche. Quand ils sautent eux-mêmes du haut d’un mur ou d’un arbre, ils amortissent d’une manière ou d’une autre, avec plus ou moins d’habileté, une chute inéluctable. Quand ils sautent du haut d’un immeuble ou d’une falaise, sans moyen d’atténuer le choc, ils s’écrasent sur un point de non-retour, où certains d’entre eux ont vu la porte de sortie leur permettant d’échapper à une vie trop pesante pour eux, comme si une limite visible pouvait déboucher sur un nouveau départ, comme si un nouveau départ pouvait coïncider avec sa propre absence. En même temps, ils savent toujours où et quand ils se trouvent, et peuvent mesurer la vitesse de leur atterrissage sans jamais perdre de vue leur localisation dans l’espace ni dans le temps. Ils se confrontent à des phénomènes d’une plus grande violence encore, quand leur peau brûle sous l’effet de cette boule aveuglante, excessivement chaude, qu’ils appellent leur soleil, leur étoile. Quand le vent et la mer se déchaînent, ils se retrouvent poussés, précipités, projetés, transpercés, écartelés, mutilés, déchirés. Ayant construit des engins pour explorer le ciel, ils ont découvert, au fond de la noirceur qui les absorbe encore, des manifestations naturelles aux effets encore plus brûlants que les astres, encore plus dévastateurs que les raz-de-marée.

Ils ont réalisé que ces mouvements, dont ils ne savaient de prime abord s’ils s’apparentaient davantage à la pierre que l’on jette dans l’eau ou plutôt, au contraire, aux cercles qui se forment autour, présidaient d’une puissance mortelle à toutes les constellations, à toutes les galaxies. Ils ont finalement compris que le plus tranquille de ces mouvements, entre concrétude, distance, violation, répercussion et modification, ils ont finalement compris que la plus tranquille de ces forces, celle que l’on retrouvait absolument partout, elle était la même qui donnait une forme de boule à leur terre, la même qui les maintenait à la surface de cette planète. Aux antipodes de cette rondeur universelle, seule la droiture de la lumière, source de couleurs et de visibilité, bat tous les records de vitesse.

Les petits évoluent dans une sphère où tout ce qui tourne essaie de rivaliser avec la lumière. Contrairement à la rondeur où vivent les grands, qui prend le temps de s’installer puis d’apprécier le cours des choses pour accueillir la lumière à ses extrémités les plus douces, et bien la rondeur où vivent les petits, elle, ne connaît jamais ni pause, ni repos, ni sommeil et se maintient toujours, sans éprouver la moindre fatigue apparente ni la moindre envie de contempler l’horizon, au maximum de ses performances, au paroxysme de sa course, si prompte à démontrer son zèle qu’il en émane une dureté incomparable. Quand les grands ont voulu briser cette dureté, l’explosion et ses conséquences ont causé plus de dégâts qu’ils n’en avaient jamais vus auparavant, au point où bon nombre d’entre eux périrent. Par la suite, ils apprirent à domestiquer, à leurs risques et périls, ce pouvoir que les petits leur avaient révélé.

Quand les grands évoquaient l’horizontalité de la surface de l’eau au-dessus de la profondeur, ils parlaient toujours de l’eau immobile, car les grands aimaient ce calme qui leur permettait de distinguer les dispositions de la matière ainsi que, d’ailleurs, ses états, tour-à-tour densité tangible, porosité, fluidité ou évanescence. Quand les petits de l’eau ne distinguaient plus ni la profondeur, ni la surface, ni l’horizontalité, ni la verticalité, mais l’oblique fugace au sein d’un tourbillon naissant, ils se sentaient dans leur élément, à leur vraie place, soit la turbulence et l’indistinction. Les petits avaient bien mesuré la vitesse des déplacements au sein de leur pays, mais ils ne savaient jamais où se trouvait le coureur, sauf quand ils décidaient de perdre de vue la vitesse car, eux-mêmes pris dans la course, ils y contribuaient à un point tel qu’ils n’avaient le temps de garder un œil à la fois sur le sportif et sur le chronomètre. Par-dessus tout, cette frénésie se révélait absolument incompatible avec la douceur relative des collines paisibles du pays des grands, dont les sommets arrondis semblaient avoir été sculptés par une caresse, en comparaison de la rondeur, pourtant parfaite, des collections de billes dont s’amusaient les petits dans le déchaînement d’une récréation. C’est pourquoi certains grands et petits se réunirent pour trouver ce qui pouvait les rapprocher. 

Dans leur bureau d’études, les unis, grands et petits, se répartissaient entre deux fonctions, reconnaissables non à la taille des uns et des autres dans la mesure où il s’agissait de sphères plus que d’individus, mais au fait que, si les uns se distinguaient de leurs traces quand ils s’essuyaient les pieds sur le paillasson à l’entrée, quand ils affichaient à l’intention des nouveaux arrivants un large sourire de bienvenue dont le souvenir s’imprimait dans la mémoire de tous et survivait à sa propre disparition, quand ils faisaient apparaître leur ombre en allumant une lampe, les autres, pour leur part, incarnaient leurs propres traces tout en les éloignant, laissaient des empreintes sur le paillasson avant même de l’avoir touché, se montraient à la fois souriants et inexpressifs en alignant deux visages au lieu d’un, et se détachaient complètement de leur ombre qui apparaissait même dans l’absence de lumière.

La fonction des premiers consistait à observer l’image multiple des seconds, à prendre des notes, à essayer de se constituer des repères stables face à leur extrême mobilité. La fonction des deuxièmes visait à tendre vers l’accomplissement des premiers, à imiter leurs postures et leurs gestes, à devenir comme eux. La transition entre les deux apparaîtrait dans la théorie et dans la pratique de ce devenir. C’était l’objectif de l’entreprise. Il n’était alors plus question de grands ni de petits chez les unis, mais d’observateurs et de sujets, de formateurs et d’apprentis, d’interlocuteurs. L’expérience vécue n’allait pas servir de référence indiscutable ni définitive, mais de point de départ. C’est à partir du bureau que l’on allait définir l’espace en général. Tous deux avaient en commun d’offrir le socle d’une ou de plusieurs rencontres. Ce que les uns et les autres ressentaient déjà comme essentiel dans leur définition partagée de l’espace apparaissait sous les traits de la rencontre. L’espace, c’est avant tout le support relativement stable d’une rencontre, en même temps que l’émanation  globale de ses participants.

L’importance de définir le temps ne se fit guère plus attendre. L’évidence du devenir, sous le signe duquel se plaçaient les réunions successives, allait fournir une prise commode pour écrire des mots sur le visage de toute chronologie. Le temps, c’est l’écart entre les changements provoqués par la rencontre, en même temps que son support relativement dynamique, la rencontre liant nécessairement l’espace et le temps, dans une vibration résultant de la fusion entre le mouvement et l’immobilité. On vit dans l’écart permanent.

Les collaborateurs acquirent aussitôt la conscience de la vitesse, relevant la ponctualité des uns, le retard des autres, le fait que certains rapports ou dossiers arrivaient sur la table avant d’autres, que tel débit de paroles n’excédait pas la minute, tandis que le même débit prononcé par un collaborateur différent, ou par le même collaborateur plus fatigué ou plus serein, pouvait dépasser les deux minutes. La vitesse, en plus de la rencontre, instituait une deuxième relation nécessaire entre l’espace et le temps. Elle persuadait déjà certains qu’ils avaient trouvé en elle la clé de tout, car les sujets, plus rapides que les observateurs, montraient le devenir sous le jour d’un ralentissement ou, à l’inverse, d’une accélération. Parfois, le directeur sortait prendre l’air sur la terrasse où, face à l’océan au bord duquel se trouvait l’immeuble de sa compagnie, il se rendait bien compte que, une fois perdu dans la mer, le fleuve en ce point n’avait apparemment plus de vitesse car il n’y avait apparemment plus de fleuve. Et cette image d’absence de vitesse le menait toujours à l’identification entre la lenteur et l’accomplissement.

 

Ce n’était pas toujours le cas. Et cette différence d’ordre contextuel représentait déjà, en soi, une difficulté pour l’équipe dans son projet d’unification. Quand un conflit survenait, les procédures de résolution de conflit aboutissaient parfois. L’obstination pouvait néanmoins prendre le dessus, auquel cas la crise avait tendance à se résoudre dans la précipitation. Les tendances existaient dans la nature comme chez les gens, non tant sous un angle anthropomorphique que sous un angle statistique. Néanmoins, en règle générale, la construction et la maturation s’accompagnaient toujours d’un ralentissement. Quand on devient, on devient plus lent. Même ceux qui s’efforcent de battre des records de vitesse deviennent plus lents. Bien sûr, les coureurs, les combattants, les entrepreneurs, les techniciens, les ouvriers, tout le monde apprend à se montrer plus rentable, plus efficace et donc plus rapide dans ses actions mécaniques. Le devenir de l’être n’en va pas moins, paradoxalement, dans le sens de la lenteur. Car qui dit ressource dit épuisement, un épuisement compensé par le perfectionnement, lequel demande une plus grande maîtrise et donc une plus grande lenteur, une décomposition préalable du geste.

Au fond, l’équipe s’efforçait, tant par l’introspection que par la confrontation des idées, de réveiller des invariants universels, de trouver les éléments de concordance entre les êtres et l’ordre du monde, et tous avaient moyen et intérêt à s’entendre sur le choix d’une telle perspective. C’était le travail, autre terme clé, soit se nourrir, reconvertir et dépenser cette nourriture dans le déploiement de son corps en vue d’un but précis, se régénérer en dormant puis recommencer. Le travail au-delà de la vie, lui, renvoyait aux astres, aux planètes, aux continents, aux océans, aux îles volcaniques. Le travail, dans tous les cas, suscitait toujours tension, concentration, remue-ménage, mise à l’épreuve, usure, perte, reconstruction.

Les formateurs se demandaient si les sujets, inconsciemment, n’avaient pas pris la voie d’une reconstruction. Ils se demandaient si une perte n’aurait pas été le préalable à leur rencontre. Pour se retrouver dans un tel état, dans une telle négation ou dans une telle multiplicité d’états, n’avaient-ils pas subi, sous une autre forme et dans une autre vie, une épreuve radicalement usante? Quand la question s’énonçait explicitement, les sujets répondaient aux formateurs qu’ils n’en avaient gardé aucun souvenir. L’investigation se déplaçait alors vers la mémoire analogique, à la fois mémoire cérébrale, mentale et psychique de l’humain, et mémoire lumineuse de l’univers.

 

Devenir comme les managers présentait une difficulté particulière pour les conseillers, celle d’accepter l’extinction d’un feu sacré. Du moins, cette appréhension se retrouvait aussi bien dans la culpabilité empathique des uns que dans la réticence nostalgique des autres. Le feu doit demeurer. Il change simplement de forme, il s’intériorise. Le ralentissement déjà évoqué nourrit l’enveloppe de l’intériorité. Tout enseignant reste un étudiant. Même si un manager n’est pas un enseignant, même si un conseiller n’est pas un étudiant, au niveau de la formation continue, la métaphore fonctionne. Les ruptures passent par la volonté, volonté de s’affirmer, de s’affranchir du tutorat vécu à la manière d’une sclérose, d’un carcan. Le feu survivrait à travers la mise en place d’un bouclier, d’une carapace inerte apparue spontanément comme signe d’un endurcissement face aux épreuves traversées.

Chaque formateur pouvait ainsi se dire qu’il incarnait toujours le sujet qu’il avait été, que cette démultiplication de l’image de l’autre en face de soi, cette différenciation de plus en plus ténue entre l’être et sa trace vibratoire, demeurait plus vive et plus déterminée que jamais dans son for intérieur. Chaque entité universelle, avec l’espace-temps, avec la lenteur croissante, se pare d’une épaisseur de plus en plus consistante, l’épaisseur de l’être en accomplissement autour d’un noyau dur plus difficile à localiser dans l’espace et aussi, du coup, plus atemporel. Tous les noyaux durs se ressemblent. D’ailleurs, tous les conseillers se ressemblaient. Les managers, malgré l’homogénéité imposée par l’entreprise, affirmaient davantage des personnalités distinctes.

L’ordre du jour fut, pendant une période, de remettre en cause le devenir en aval comme siège de la cérébralité décisionnaire. C’est pourtant le cas. A quel moment fait-on usage de son cerveau et de son libre arbitre, sinon dans le moment présent, soit le moment actualisé le plus avancé? Si le passé des souvenirs et l’avenir des projets, ou le passé des projets et l’avenir des souvenirs, se retrouvent dans la distance par rapport à l’instant en train de se faire et de se construire, le présent et le passé se distinguent de la projection vers l’avant dans la mesure où, contrairement à cette dernière, ils ont déjà exploité la dimension virtuelle du monde dans une pratique, laquelle, en tant qu’acte, correspond aussi à une actualité. L’actualité du passé comme du présent réside dans la trace laissée, qui peut survivre et qui survivra un certain temps.

En tant qu’ils incarnent virtuellement le futur plus que quiconque, les derniers remparts du noyau dur, au stade primal où il n’y a rien d’autre autour d’eux, prennent la décision d’aller de l’avant au même titre que le fera leur version plus accomplie. C’est donc toujours cette dernière qui, de préférence, portera le relais du libre arbitre. Il n’y a pas de hasard en l’occurrence si une espèce vivante dotée, pour chaque individu, d’un système central capable de commander à la fois les fonctions motrices de base, la pensée, le langage, la technologie, la civilisation et tant d’autres facultés, même partiellement, émerge à un âge relativement avancé de l’univers. Elle témoigne d’une réflexivité moins probable au moment d’une explosion originelle présumée, d’une température astronomique, d’étoiles gigantesques précédant la formation des premiers ensembles galactiques. L’analyse arrive après.

 

Le problème de l’anthropomorphisme se posa dans la foulée. Il fut reproché d’humaniser la nature, de prêter une intelligence aux étoiles comme on fait sourire des lions ou des gazelles quand on les dessine pour faire plaisir aux enfants. Il fallut crever cet abcès aussi, par les procédés laborieux mais gratifiants de la raison, en contre-argumentant avec une patience amenuisée par les effets du surmenage. Les équipes consacraient tant d’énergie, tant de matière stimulante, à l’accomplissement de ce projet, qu’ils se mettaient en position de perdre leur calme ou d’en prendre tout du moins le risque. La rationalité sauva toutefois son honneur.

Premièrement, les humains font partie de l’univers. On ne peut étudier l’univers à la fois globalement et dans le détail, mais au stade des généralités, qu’elles soient préliminaires, conclusives ou spéculatives, la prise en compte de l’espèce observant l’univers comme faisant partie intégrante de ce dernier mérite une attention sérieuse, eu égard non tant à l’importance à la fois dérisoire et démesurée de l’humain qu’au fait que l’évolution humaine s’inscrit dans un processus où elle a hérité d’un certain nombre de lois structurelles, structurantes et préexistantes. Toute espèce vivante apparaît comme la jeune branche d’un vieil arbre univers. Il reste toujours des pistes transversales, pas forcément unificatrices d’ailleurs, à explorer entre physique, biologie et psychologie, comme une invitation, toute religion mise à part autant que respectée, à enquêter sur les racines naturelles de l’intelligence telles que le savant pourrait les observer. Même si l’on n’est pas croyant au sens religieux ou déiste du terme, on peut toujours déceler une cohérence dans le monde, avant de s’en émerveiller poétiquement.

Deuxièmement, on a reconnu que le chercheur avait une influence plus ou moins importante sur les conditions de l’expérience, allant de sa seule présence perturbatrice jusqu’à l’aveuglement idéologique voire politique, créant de façon artificielle les conditions favorables aux résultats que ce chercheur souhaite obtenir. Pire, on déploierait parfois des moyens considérables pour affirmer ce que le grand public, lui, n’a pas les moyens d’interroger jusqu’au bout en termes de mystification ou de vérité. Plutôt que d’adhérer à un crédo scientifique perverti comme, en d’autres temps, les populations adhéraient à une religion pervertie, il vaut mieux user de métaphores en les assumant telles quelles et en reconnaissant leurs limites. Ainsi, comme plus haut, de l’observateur/macrocosme/présent face au sujet/microcosme/passé.

 

La métaphore avait aussi des aspects contradictoires assumés. Les uns et les autres acceptèrent de les passer rapidement en revue, histoire de faire le point. Déjà, on pouvait se demander qui étaient vraiment les formateurs et les apprentis. Les premiers semblaient avoir à apprendre des deuxièmes plus que les deuxièmes ne semblaient avoir à apprendre des premiers. Face aux observateurs, les sujets représentaient l’impulsion première, l’alpha et l’oméga de toute chose, flamboyants, presque irréductibles. Sans les sujets, les observateurs n’avaient aucune raison d’être. Autrement dit, si le noyau dur n’avait pas existé, il n’y aurait jamais eu non plus d’éminence grise après coup. Les besoins de cette image de grand écart littéraire, quelque part entre physique théorique et psychologie managériale, imposent par conséquent de dissocier la substance originelle de l’instance décisionnaire ou (pour couper court à toute résurgence d’accusation au sujet d’un éventuel anthropomorphisme) du résultat d’un grand chambardement cosmique, lequel résultat, en tant que tel, pèserait sur la suite des événements tout autant que le ferait, à son échelle et dans son contexte, un décideur au sein d’une équipe attentive à ses ordres.

Ensuite, les noyaux durs incarnaient à la fois l’éternelle jeunesse de l’inusable et la vieillesse définitive des anciens. Qu’un individu regarde en arrière dans sa vie, et il s’apercevra d’une curieuse répartition des rôles entre ce qu’il a été et ce qu’il est devenu. Considérant son identité actuelle de manière isolée, plutôt synchronique, sur une courte période récente, avec des limites fixées entre telle et telle dates pour telle ou telle raison plus ou moins personnelle, il verra en effet que celui qu’il persiste à être en toile de fond depuis sa naissance relève aussi bien, selon le point de vue adopté plutôt diachronique, de l’aîné de son moi actuel que de son passé juvénile. C’est cette dualité qui contribue à caractériser l’adulte, à la fois son propre parent et son propre enfant, ou le vieil univers, à la fois père et fils des atomes et des particules. Quant à la vitesse, il y avait urgence à repréciser que la lenteur des grands, qui chutaient vite, et la vitesse des petits, qui n’étaient pas les moins lents, ne devaient pas faire oublier les longues distances parcourues en un rien de temps par la plus rapide de tous, la lumière.

 

Entre midi et deux, le directeur, seul dans la salle de réunion, s’était endormi. Dans ses rêves, la vision d’une femme angélique et ténébreuse lui apparut, écartant les nuages gris et lourds pour se frayer un passage jusqu’à lui depuis le ciel. Soudain, il fut réveillé par un tremblement de terre. Les vitres se brisèrent. Ses collaborateurs accoururent pour l’emmener avec eux. Ils voulurent se partager les ascenseurs, mais aucun ne marchait car il y eut une coupure d’électricité. Tandis qu’ils prenaient la fuite pas l’escalier, les murs tremblaient de plus en plus fort. L’immeuble finit par s’effondrer avant qu’ils eurent le temps de sortir, et les observateurs moururent sous les décombres, laissant les sujets pour uniques survivants, et les ruines de l’immeuble comme seule trace de leur passage.

Les apprentis réalisèrent alors à quel point ils étaient différents, par nature, de leurs formateurs, alors qu’ils s’étaient jusque-là attachés à ne voir entre les uns et les autres que les similitudes. Malgré leur tristesse, sans même attendre l’accalmie des éléments déchaînés, parmi lesquels ils se sentaient chez eux, rien ne les empêchait plus de traverser l’océan à la nage ni d’aller en peupler l’abysse la plus profonde. Ils se savaient quasiment éternels et invincibles, aussi vieux que l’univers, comme les dieux de la mythologie ou du polythéisme. Ils pouvaient même se frayer un passage jusqu’au centre de la Terre. Partout où ils iraient, ils s’adapteraient. Décomposés, ils se recomposeraient et continueraient ainsi à exister sans déplorer une perte toujours compensée.

Les unis n’étaient déjà plus. Le peuple des petites sphères se reforma entièrement. Les survivants des grandes sphères, quant à eux, faisaient le deuil de leurs semblables. D’aucuns, de part et d’autre, parmi ceux qui avaient toujours hésité, n’avaient pas dissipé tous leurs doutes au sujet d’une possible unité ou unification. Car enfin, ces sujets qui avaient survécu, n’étaient-ils pas destinés à devenir observateurs à leur tour? En un instant donné, certaines particules restent libres, d’autres contribuent plus solidement à la complexité des structures universelles, comme s’il y avait formation sans transition.

D’autres encore, toujours de part et d’autre, eurent l’idée que s’il existait des liens, des cordes susceptibles d’unifier les deux peuples, ces cordes, quelque part au sein de dimensions cachées, devaient être si petites que même les plus petits habitants des petites sphères ne pouvaient les voir ni les sentir. Faute d’être en mesure de vérifier cette idée par des observations, leurs auteurs avaient produit un nouveau mystère, un nouvel objet de fascination.

 

Le temps passa. Il n’y avait plus ni séisme ni orage. Le ciel était redevenu bleu. Assis sur un banc face à l’océan, non loin de l’immeuble en ruine, un promeneur méditait sur cette histoire. Il n’était pas scientifique mais, doté d’un esprit curieux, s’intéressait à différents domaines. Les savants n’ont-ils pas eux-mêmes la tentation de sortir de leur champ d’étude pour énoncer, au nom de ce dernier, sans même se rendre compte à quel point ils s’égarent parfois, des théories voire des certitudes alors qu’ils ne font plus de la science mais empiètent sur la philosophie, sur la littérature et sur la pensée en général? S’adonner à la physique théorique équivaut à renoncer à l’expérience, pourtant fondamentale dans toute science et, cela, il n’y a pas besoin d’être scientifique pour le savoir. Plus absurde encore, la construction d’un accélérateur de particules pharaonique, si elle portait certes le projet de revenir à l’expérience, ne contredisait pas les errances de la physique théorique. Elle manifestait plutôt le désespoir de cette dernière.

La pensée en général, la pensée de l’individu face à la complexité du monde, devait reprendre ses droits. La civilisation déclinait malheureusement. Au lieu de se battre légalement pour défendre leur bien légitime, les individus se voyaient incités à passer docilement dans le camp de l’ennemi, celui des agents sociaux, de l’aliénation que constitue la mise en commun forcée par la confiscation tacite, arrivant à la destruction des identités. Envers et contre le droit, l’humiliation et la soumission gagnaient du terrain tous les jours. Il ne fallait pas se résigner. Il fallait continuer à lutter. A cette fin, le plébiscite des citoyens envers l’ordre légal apparaissait comme leur meilleur allié. La population avait la possibilité de bénéficier en toute quiétude d’une liberté plus grande que l’idée qu’elle s’en faisait, et cette liberté incluait la liberté de penser. Il y avait certes d’autres priorités que celle qui consistait à remettre en cause l’autorité factice des équipes scientifiques corrompues par la politique, surtout dans un domaine aussi abscons que la physique théorique. Justement, la physique théorique n’était pas une priorité pour le monde en l’état. Tant mieux si quelqu’un prenait la parole pour dire que l’argent dépensé aurait été mieux employé ailleurs, et que les savants se moquaient de leurs lecteurs à coups d’affirmations fumeuses, de flambages médiatiques.

 

Qu’aurait-on pu faire de mieux avec les milliards investis? Par exemple, contribuer à lutter contre la faim dans le monde. Malgré la surpopulation humaine engendrant une pénurie de ressources, problème qu’il faudrait résoudre par des mesures politiques en amont dans l’intérêt même de l’humanité ainsi que, prioritairement, de l’écosystème dans l’ensemble, il ressort, d’après le Programme Alimentaire Mondial, qu’il reste encore assez de nourriture pour que tout le monde soit correctement nourri. Cependant, toujours selon le même organisme,  "une personne sur neuf n’a pas accès à une nourriture suffisante pour être en bonne santé et mener une vie active" (source: site web du PAM). Dans une économie mondialisée, est-il légitime que des chercheurs bénéficient de crédits dans un domaine qui n’apporte rien au monde, pendant que 805 millions de personnes souffrent de sous-alimentation, de malnutrition et d’émaciation, plus sujettes à des virus tels que l’Ebola qui sévit en 2014? La réponse est non. C’est toute une gestion qu’il faut revoir. Autres exemples à privilégier, en guise de rappel: soutenir les programmes de reforestation, ou de dépollution de l’eau. Rien ne sert d’aspirer aux étoiles ni aux atomes quand c’est la Terre qui souffre et qui a besoin de soins.

Les physiciens estiment que s’ils se basent sur deux modèles pour expliquer l’univers et que ces deux modèles ne concordent pas de manière parfaite, il y a lieu de continuer les recherches, comme si l’univers était parfait. Ont-ils seulement envisagé l’idée que si l’humanité n’arrivait jamais à une explication parfaite du grand tout, la cause en était l’imperfection globale des faits observés? Quant à l’opportunité d’élaborer des prédictions, elle n’empêchera pas une météorite de frapper. La science continue à tourner à vide. Qu’elle demeure indépendante des objectifs politiques et financiers quand ces derniers s’exercent au détriment de la marge de décision dont les acteurs compétents devraient bénéficier dans leur domaine au nom de leurs compétences, ou plutôt qu’elle redevienne indépendante si tant est qu’elle l’ait jamais été. Mais faire fi des besoins prioritaires de la planète pour se cacher derrière ses privilèges, tout en prétendant œuvrer au progrès global et en prenant plaisir à se médiatiser, c’est mentir au public. Dans ces conditions, un docteur en sciences a le même pouvoir de nuisance qu’un politicien. Ils sont faits pour s’entendre. 

 

Le promeneur, assis sur son banc, avait une balle de tennis entre les mains et la faisait parfois rebondir sur le sol avant de la rattraper. Il pensait, à son niveau, coûter moins cher que certains physiciens, avec un rendement identique. Il avait vaguement entendu dire que, à l’échelle des atomes, on pouvait obtenir des effets plus destructeurs. Cette vague idée signifiait qu’il avait eu la chance de ne pas connaître Hiroshima et Nagasaki en 1945, ni Tchernobyl en 1986, ni Fukushima en 2011. Parfois, en évitant le terrain, on évite aussi les accidents, et ce que l’on perd en connaissance, on le gagne en confort. Seule son imagination lui faisait entrevoir l’ampleur des dégâts, jusqu’à un aperçu de ce qui se produisait dans cette partie du monde dont même les microscopes ne suffisaient à donner une image claire, avec des répercussions funestes chez les vivants quand ces derniers allaient trop loin dans leur volonté de percer les secrets de la nature. L’exemple n’était certes pas le meilleur, puisque le nucléaire servait aussi à s’éclairer, à se chauffer. Il le confortait même dans l’idée qu’unifier les modèles n’apporterait rien de plus à la sécurisation des centrales.

D’autres images lui vinrent à l’esprit, imparfaites bien sûr, puisque métaphores et comparaisons ne valent généralement que pour un nombre limité d’aspects des deux termes. Sa balle de tennis aurait été remplacée par une autre balle, à la fois plus rapide et capable de briser le sol en retombant, de provoquer un nouveau séisme, de balayer définitivement les ruines de l’immeuble derrière lui. La violence existait autour de lui, plus que ne nul ne l’aurait souhaitée, mais pas à ce point. Il y avait, parmi les êtres et les objets qu’il pouvait voir, entendre, sentir, une limite aux conséquences que les actions des uns avaient sur celles des autres, une limite tranquille et bien gardée, aussi tranquille et bien gardée qu’une balle de tennis rebondissant sur le sol et retombant dans la main du lanceur. Il semblait que, plus on allait vers les atomes, moins cette limite valait. Lui n’en avait aucune connaissance, puisqu’il n’avait jamais eu l’occasion de devenir plus petit pour explorer les recoins microscopiques du trottoir où se trouvait son banc. Il regardait la mer et se disait qu’elle ressemblait à l’espace et au temps, telle une vaste plage aquatique en mouvement perpétuel, et qu’une balle de tennis troublant sa surface par temps calme aurait des allures de planète ou d’étoile. 

 

Il passa ainsi en revue les situations où sa balle, une planète et une étoile auraient interagi avec l’espace et le temps. Il aurait pu y consacrer sa vie, car c’était pratiquement le cas sans arrêt, au rythme non pas d’une cadence infernale mais d’une causalité naturelle. Cela fonctionnait aussi, bien sûr, avec d’autres objets que sa balle. Dans son sac à dos posé à côté de lui sur le banc, il sortit un bloc-notes dont il détacha une feuille de papier. Il récupéra également un tube d’aspirine et quelques pièces de monnaie. Il posa la feuille sur ses genoux, disposa les pièces de différentes tailles près des bords de la feuille. A chaque fois qu’il mettait le tube d’aspirine au centre de la feuille, celle-ci se déformait, se pliait et toutes les pièces tombaient vers le tube. Evidemment, l’idée d’une déformation de l’espace et du temps ne manquait pas d’incongruité, surtout dans sa comparaison avec une feuille de papier. Mais les savants les plus réputés de l’Histoire en étaient arrivés aux mêmes conclusions. Sans souscrire à l’argument d’autorité, la complexité donnait ici raison à la simplicité. La vitesse des pièces dans leur chute accréditait la pertinence de définir la feuille de papier comme un espace-temps, et la masse (celle d’une balle tennis, d’un tube d’aspirine ou de n’importe quoi d’autre) comme la cause de la déformation de cet espace-temps.

Il supposa raisonnablement, comme d’autres l’avaient fait avant lui, que plus la vitesse des pièces dans leur chute était grande, plus l’objet central devait être massif. De là à appréhender la masse comme une cause, le fil du raisonnement présentait l’intérêt d’étudier les phénomènes par la relation qui les unissait, de partir de la structure pour en arriver à l’élément isolé. D’où, d’ailleurs, une différence fondamentale avec les êtres vivants, surtout quand la notion de personnalité entre en compte, enjoignant le chercheur à s’intéresser d’emblée aux spécificités autant qu’aux interactions, alors que la physique admettrait plus facilement, a priori, des expérimentations différentes en raison de leur point de départ. Si la Lune avait un libre arbitre et une personnalité, peut-être refuserait-elle de tourner autour de la Terre. Plus probablement, cela n’y changerait rien, car le rapport de force entre prise de décision et lois de la physique tend à basculer en faveur de ces dernières, en partie à cause de leur préexistence et du déterminisme qu’elles imposent de ce fait. Bref, aussi loin que portait le regard du promeneur vers les grandeurs, la gravitation confirmait son universalité.

 

S’il envisageait la gravitation non seulement comme une force mais aussi comme un système, soit la structure dynamique des rapports entre espace, temps, vitesse, objets, masse et énergie (ou consommation de matière liée à la force et adaptée aux besoins dynamiques du système), l’idée de fonction, de rôle l’interpellait avec insistance. Là où d’autres ne voyaient rien que projection humaine dans cette terminologie, il décelait au contraire le terreau de ce qui, depuis les grands mouvements célestes, avait fini par favoriser le besoin, la fonction et le rôle à l’échelle du vivant et de l’humain. Depuis la formation d’un système solaire jusqu’à l’apparition d’espèces intelligentes, le schéma intentionnel découlait indirectement de certains schémas physiques récurrents, l’un des chaînons manquants entre physique et psychologie étant bien sûr le cerveau, à la fois objet d’étude et siège de la pensée qui étudie. De cette façon, sans devenir dupe d’aucune projection, et même s’il s’appropriait les termes au-delà d’une rigueur scientifique à laquelle il n’était pas tenu puisque son propos n’était pas scientifique, il ne perdrait jamais de vue l’interaction entre l’observateur et le système. Du reste, l’appropriation des termes était sans doute l’une des clés d’un dialogue, d’un rapprochement toujours à élucider entre physique et phénoménologie de la conscience du temps.

Rien de ce qui est contenu dans un univers ne peut être totalement dissemblable de la totalité désignée. Cela n’implique pas forcément une quelconque théorie d’unification mais, de même que l’on retrouve eau et sel dans la goutte comme dans la mer, de même les termes de besoin, de fonction et de rôle font sens à toute échelle si l’on a pu identifier des systèmes aussi bien dans des galaxies que dans des cerveaux. Il existerait un sens commun aux termes scientifiques et aux termes courants, surtout quand on évoque la perspective d’un univers qui n’épuise pas immédiatement toutes ses ressources mais qui, au contraire, consume le temps dans l’expansion. Il y aurait un terrain pro-intentionnel, susceptible d’apporter des éléments significatifs tant à l’aune des objets que des sujets, efficace à la fois dans l’absence d’intention (le non-vivant), dans le potentiel d’intention (le vivant) et dans l’intention réalisée (l’esprit). La gravitation se retrouve dans la plus grande répartition possible d’un même effort, dans un affaiblissement progressif qui amène l’apaisement au sein des grandes contrées universelles.

 

Il se posa la question de ce qu’il devait faire s’il voulait aller dans le sens des lieux les plus microscopiques et les plus inaccessibles de son monde. Il avait pensé, tantôt, à devenir plus petit. Or, comment devient-on plus petit, sinon en se repliant sur soi? Le repli sur soi, voilà qui pose un autre problème, celui du devenir précédemment évoqué. Si l’atome était un repli de l’univers sur soi, alors l’univers irait dans le sens non pas de l’expansion mais de la réduction. En fait, il faut poser les termes autrement, sans oublier que l’on essaie soi-même de se mettre à la place de ce qui précède le sujet et la conscience de son corps. Car l’atome précède la molécule, qui précède la cellule, qui précède l’organisme, dans la mesure où la simplicité précède la complexité. Quand il se recroquevillait sur son banc, parce qu’il faisait froid, le promeneur ressemblait au fœtus qu’il avait été jadis, plus proche de par sa posture de la frontière entre le non-vivant et le vivant, entre l’absence d’intention et le potentiel d’intention. Eu égard à la convergence entre le vivant et la mort, la posture recroquevillée se ferme en-deçà et au-delà de la vie, en cela semblable aux atomes, départ et retour.

Fait essentiel, il survivait. Le froid matinal n’était que passager. L’après-midi, peut-être même irait-il se baigner. Survivant, donc plus fort, ne bénéficiait-il pas d’une force supérieure dans sa position fœtale? Quand il allait à la piscine, il pouvait sauter du haut d’un plongeoir, ce qu’il ne pouvait faire à la mer. Or, dans quelle posture provoquait-il le plus d’éclaboussures en plongeant? Dans celle de la bombe, évidemment. Ce qui, dans un certain contexte induisant le besoin de se protéger, passait pour une faiblesse, se révélait au contraire comme une force dans un autre contexte, où la même posture fœtale déployait son potentiel offensif. Il venait de faire un pas vers l’atome.

De ce point de vue, la pluralité des forces dans l’univers, du plus petit groupe au plus grand et vice versa, ressemble aux différents degrés d’une même force, préalablement définie comme un ensemble dynamique d’éléments susceptibles d’entraîner un déplacement ou un changement dans un environnement donné. Au plus proche des particules identifiées comme les éléments primordiaux de l’univers, on rencontre une force plus grande car plus concentrée. Au plus loin de ces mêmes particules, dans la dilution, la force universelle tend plutôt vers l’harmonie.  

 

Le pourquoi de la gravitation, lui, posait un problème persistant, même après avoir déblayé le terrain de la projection psychologique comme dans les pages précédentes. Il risquait en effet d’excéder les limites des notions pro-intentionnelles pour atteindre la lisière de la croyance théologale, alors qu’il ne s’agissait initialement que de reformuler le débat de la physique théorique du point de vue des mots et de leur signification. Il importait donc de préciser que la pro-intentionnalité limiterait le pourquoi à des considérations basiques de fonctionnement au stade ultime. On ne se demande pas comment ça marche en assimilant l’univers à une machine fabriquée par l’homme, mais on se pose quand même la question afin de formuler des lois générales. On ne se demande pas pourquoi c’est fait en assimilant l’univers à une création divine, ce qu’il est peut-être ou pas (c’est une autre question), mais on se pose quand même la question afin de décrire un résultat probable ou certain.

L’interrogation porte sur le point final vers lequel tend toute gravitation, point final envisagé, par-delà l’objet de la physique, comme le signe de ponctuation concluant le texte de la grammaire universelle. On sait que les étoiles ne sont pas des mots, mais même les scientifiques, en plus des signes mathématiques, se servent aussi des mots pour communiquer leurs hypothèses, leurs théories, leurs résultats et leurs discussions quand ils parlent des étoiles. Les mots forment une base, un socle accessible aux savants, aux philosophes, aux poètes et au grand public en général. C’est dans cet esprit métaphorique, le même depuis le début, qu’il convient d’admettre la possibilité d’un lexique, d’une syntaxe et d’une sémantique des objets de la physique. L’important, c’est de comprendre que le point final de la gravitation n’est pas celui des particules, et que de ce fait il n’y a pas lieu de s’investir dans l’unification. Si l’on reprend la balle de tennis posée au centre, la feuille de papier pliée, les pièces de monnaie qui tombent, et que l’on se demande quel résultat on a vraiment obtenu, on voit certes un ensemble d’éléments plus concentré qu’auparavant au creux de la courbure, mais l’on assiste surtout au retour à une certaine stabilité. La force de gravitation stabilise des éléments (planètes, balles de tennis, pièces de monnaie) composés d’atomes et de particules qui, eux, ne sont pas directement concernés par cette stabilisation. Sauf destruction, les composants restent à leur place.

 

La stabilité s’installe au prix de la déformation et donc de l’irrégularité de l’espace-temps, c’est entendu. Cette irrégularité correspond à une différence de répartition. Encore une fois, personne n’affirme que cette répartition procède d’une volonté supérieure. Elle ressemble davantage, à vrai dire, au résultat d’un accident, d’un hasard, d’une complexité de causes difficiles à identifier. Toujours est-il que les objets, qui partagent au moins cette propriété avec leur espace-temps, champ d’interactions où l’on mesure des écarts, se forment, se déforment et se reforment. De même, la force universelle ou les forces universelles se répartissent différemment, liées à l’espace-temps et aux objets.

Mais c’est sur le temps qu’il faut insister. Car que fait-on depuis le début? On parle d’un avant et d’un après. Au bout des interactions, c’est à la nature profonde des choses que l’on accède, nature profonde telle que définie par un processus génétique inscrit au cœur de l’histoire universelle, de ses ensembles stellaires, de ses planètes et de ses règnes vivants. Or, que sont, par nature profonde, les atomes et les particules à l’aune de l’émergence des corps galactiques ou biologiques? Ils en incarnent les prémisses, le commencement. Même si l’on ne peut les voir en soi ou hors de soi, toute chose perceptible ou même imperceptible chez soi résulte de ces éléments que l’on nommait plus haut le peuple des petites sphères. Toute expérience de rapprochement entre les échelles, aussi spectaculaire ou destructrice soit-elle, ne sera jamais qu’un effet, qu’une conséquence.

 

D. H. T.

http://www.dh-terence.com

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